Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

Pommes : des réserves disponibles sur le marché
Oranges : des réserves disponibles dans les stocks



Par Daryll Ray et Harwood Schaffer,
Agricultural Policy Analysis Center



En ce début 2011, le constat est clair :
    - L’hypervolatilité des prix des matières premières agricoles est structurelle et destructrice ;
    - Les denrées agricoles n’ont jamais coûté aussi cher depuis 2009 ;
    - Le nombre de personnes sous alimentées dans le monde a continué à augmenter ;
    - Les marchés agricoles ne s’autorégulent pas et des mécanismes de régulation adaptés au sein de politiques agricoles renouvelées apparaissent nécessaires.
Dès lors, les stocks de réserves alimentaires apparaissent de plus en plus comme un instrument pertinent de régulation des marchés agricoles. Pourtant, une question reste en suspens : quels doivent être les niveaux de réserves des stocks ?

Pour Daryll Ray et Harwood Schaffer, analystes agricoles pour le think tank américain APAC (Agricultural Policy Analysis Center), cette question doit être au cœur des discussions actuelles, comme ils le rappellent dans leur nouvelle tribune que nous publions ci-dessous et dont nous vous recommandons la lecture.

La rédaction de momagri




Si l’on souhaite réfléchir aux causes de la flambée des prix agricoles de 2006-2008 qui a engendré une crise alimentaire affectant plus d’1 milliard de personnes dans le monde, la question du rôle du niveau des stocks alimentaires doit être abordée. Il est particulièrement important d’étudier cette question car, comme le rappellent Derek Heady et Shenggen Fan dans leur rapport « Réflexions sur la crise alimentaire mondiale » (IFPRI), une baisse de stocks a précédé la crise alimentaire de 1974.

D’emblée, ils écartent la diminution des stocks de fin d’année (stocks constitués de la part de la production laissée de côté au terme de douze mois de récoltes) comme cause de la crise la plus récente. Selon les auteurs, « la baisse des stocks peut-elle réellement expliquer la flambée des prix ? La baisse des stocks a seulement joué un rôle indirect sur la variation du prix du riz, en revanche, l’augmentation de la demande en biocarburants semble être la cause de la baisse des stocks de maïs, et les soubresauts de la commercialisation et de la production semblent expliquer, en partie, la baisse des stocks du blé. La diminution des stocks a bien été provoquée par d’autres facteurs et n’est pas la cause principale de la crise ».

Ces auteurs ont probablement raison de dire que le niveau des stocks disponibles sur le marché est le résultat de l’interaction de plusieurs facteurs entre l’offre et la demande. Cela dit « les stocks » peuvent être considérés à la fois comme fournisseurs du marché et comme réserves. Dire que les stocks disponibles sur le marché sont affectés par des facteurs qui changent les quantités disponibles et celles utilisées, ne rime à rien. Cet aspect tautologique des stocks facilement disponibles ne doit pas être confondu avec l’existence ou le manque d’existence des « stocks de réserve » c'est-à-dire, la présence physique des réserves au niveau mondial ou dans les mains des fournisseurs. Elles pourraient calmer la nervosité du marché et amortir les hausses de prix extrêmes comme celles vécues dans les années 1970 et celles des dernières années.

Lorsqu’il s’agit de céréales et d’oléagineux, compte tenu de la faible élasticité des prix de l’offre (la quantité produite reste relativement stable sur une large gamme de prix) et la faible élasticité des prix de la demande (la quantité consommée reste relativement stable sur une large gamme de prix), le marché a besoin d’une source de résilience afin de ne pas trop subir la volatilité des prix qui nuit aux producteurs et aux consommateurs.

Historiquement, les réserves financées par les gouvernements ont servi de source de résilience. Dans leur étude, Headey et Fan examinent le niveau des stocks et acceptent le consensus de la FAO de 1983 selon lequel « Les pays ont besoin de conserver des stocks d’environ 17 à 18% de la consommation totale ». Cette recommandation à le mérite d’aborder la question de manière générale mais cependant, elle oublie deux points importants.

Tout d’abord, un examen des données suggère que le niveau des stocks acceptable pour le marché varie d’une denrée à l’autre. Aux Etats-Unis par exemple, les stocks de fin d’année de soja sont de l’ordre de 5 à 9% et créent peu de problème sur le marché. En revanche, lorsque les stocks de maïs chutent à ces niveaux, les prix commencent à augmenter fortement. Le prix du maïs présente un niveau raisonnable de variabilité quand le pourcentage de stocks d’utilisation est entre 13 et 19% et baisse rapidement lorsque ces pourcentages montent jusqu’à 20% et plus. Les stocks d’utilisation entre 20 et 30% sont assez communs aux Etats-Unis.

D’autre part, quand on parle de niveaux de stocks recommandés, il faut faire la distinction entre les stocks disponibles sur le marché qui sont nécessaires au fonctionnement homogène et continu des marchés et les stocks de réserve nécessaires pour faire face aux chocs de l’offre et de la demande. Dans le paragraphe précédent, les niveaux dont nous avons parlé sont ceux qui permettent au marché de faire face aux variations normales de l’offre et la demande.

Ceux qui connaissent mal les données, feraient bien de revoir le rôle des stocks de réserve dans l’homogénéisation des opérations de marché en 1983 et 1988, lorsque notamment les programmes de réserve étaient en vigueur aux Etats-Unis. Même si une réserve de taille modérée avait été mise en place en 2006, les éleveurs, les producteurs d’éthanol et autres demandeurs de céréales et les participants au commerce international auraient été confrontés à une réalité moins intimidante et des milliards de dollars perdus ou écoulés de cette activité commerciale déréglée auraient été évités. Le marché ne peut pas faire face aux chocs comme ceux que nous avons connu en 1972-1974 et en 2006-2008 sans subir des hausses de prix et des restrictions à l’exportation. Les stocks de réserve financés par le gouvernement sont donc nécessaires afin de faire face à des événements comme ceux là. On évoque toujours le coût, mais la question importante est, le coût comparé à quoi. Tout comme lorsque « nous » nous plaignons du coût récent des dépenses de relance du gouvernement, sans les comparer au « coût » d’une crise à part entière.

Un défi important sera de déterminer le niveau des réserves nécessaires. La réponse à cette question est similaire à celle posée par les petites villes rurales concernant la taille du système d’écoulement des eaux pluviales. Chaque fois que la question est soulevée, les ingénieurs de la ville se demandent « La période de protection contre un événement météorologique doit-elle être de 10, 25 ou de 100 ans ? »
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Paris, le mercredi 23 juillet 2014