Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

Maurice Allais, un économiste visionnaire



Alors qu’en période de crise la communauté internationale déboussolée se cherche désespérément des « prophètes », un article du Monde1 met en lumière la clairvoyance du prix Nobel d’économie Maurice Allais2 qui avait, il y a quelques années déjà, alerté l’opinion sur les risques qu’une spéculation excessive faisait peser sur l’économie mondiale. L’occasion pour le Monde d’exhumer quelques extraits de son ouvrage publié en pleine crise asiatique (La crise mondiale d’aujourd’hui, 1999) sur les dérives et travers de la financiarisation de l’économie, qui a fait que le marché ressemble de plus en plus à une gigantesque « table de jeu ».


Morceaux choisis :

« Depuis 1974, une spéculation massive s'est développée à l'échelle mondiale. A New York, et depuis 1983, se sont développés à un rythme exponentiel de gigantesques marchés sur les « stock-index futures », les « stock-index options », les « options ou stock-index futures », puis les « hedge funds » et tous « les produits dérivés » présentés comme des panacées (...).

Qu'il s'agisse de la spéculation sur les monnaies ou de la spéculation sur les actions, ou de la spéculation sur les produits dérivés, le monde est devenu un vaste casino où les tables de jeu sont réparties sur toutes les longitudes et toutes les latitudes. Le jeu et les enchères, auxquelles participent des millions de joueurs, ne s'arrêtent jamais. Aux cotations américaines se succèdent les cotations à Tokyo et à Hongkong, puis à Londres, Francfort et Paris. Sur toutes les places, cette spéculation, frénétique et fébrile, est permise, alimentée et amplifiée par le crédit. Jamais dans le passé elle n'avait atteint une telle ampleur (...).

Jamais sans doute une telle instabilité potentielle n'était apparue avec une telle menace d'un effondrement général. »


Cet extrait éclaire avec une acuité toute particulière le pouvoir déstabilisateur des spéculateurs qui interviennent sur les marchés financiers, et qui peuvent conduire à une déconnexion de plus en plus marquée entre la sphère réelle et la sphère financière. Les risques d’explosion de la bulle spéculative sont alors très élevés, et c’est ce qu’on a pu observer en 1929, en 2000 et plus récemment depuis 2007. Toutefois, à y regarder de plus près, il est frappant d’observer que le constat de Maurice Allais s’applique aujourd’hui parfaitement pour les marchés des matières premières agricoles.

L’agriculture, au même titre que l’ensemble des autres secteurs, n’a en effet pas échappé à cette tendance caractéristique des trente dernières années3 ; bien au contraire, les outils financiers, et notamment le recours aux marchés à terme, ont longtemps été présentés comme la panacée contre les risques agricoles. Si les promesses de vente ou d’achat échangés sur ces marchés peuvent indéniablement jouer un rôle pour assurer une certaine prédictibilité aux revenus des agriculteurs, le développement de ces derniers présente l’inconvénient de favoriser les comportements spéculatifs, qui exacerbent la volatilité des cours.

De plus en plus d’acteurs interviennent sur les marchés agricoles, si bien qu’aujourd’hui, on estime que 95% des opérations à terme sont purement spéculatives, c’est-à-dire qu’elles ne font pas l’objet d’un débouclage physique. Etant donné que les motivations de profit à court terme sont très éloignées des enjeux alimentaires, environnementaux ou simplement économiques inhérents au secteur agricole, le risque de constitution d’une bulle spéculative est de plus en plus grand, tout comme celui de son explosion.

C’est cet état de fait que Maurice Allais dénonçait de manière générale déjà en 1999, sans que ses propos aient pour autant un réel écho dans le monde politique. A l’époque en effet, ses mises en garde contre le « tout-marché » et l’application aveugle du « laisser-fairisme » tranchaient par rapport au courant néolibéral en vogue ; et Maurice Allais, en dépit de sa notoriété mondiale, passait pour idéologiquement incorrect.

Depuis, une succession de crises majeures sont venues balayer la doctrine néolibérale bien établie, incapable de proposer une stratégie efficace de sortie de crise car, dans le cas présent, le vaccin qu’elle propose est de même souche que le virus qui a propagé la maladie : la dérégulation. Même si dans le domaine financier un certain consensus, temporaire et limité, a vu le jour autour de la nécessité de réguler. Ce constat n’est même pas partagé par les décideurs agricoles internationaux, à la Banque mondiale où à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Et pourtant, toutes les conditions sont quasiment réunies pour changer la vision de l’avenir. Un signe qui ne trompe pas : la Conférence de Madrid des 26 et 27 janvier sur la sécurité alimentaire s’est enlisée sans aucune décision, fut-elle symbolique.

Nous sommes cependant conscients que les choses ne changent pas en quelques mois. Il faudra du temps pour que les a priori s’effacent devant les réalités. C’est à cet effet que nous avons construit le modèle momagri : démontrer de manière objective l’impact d’une libéralisation des échanges agricoles internationaux en modélisant pour la première fois les risques endogènes auxquels sont soumis les marchés agricoles – c’est-à-dire en modélisant les anticipations des agriculteurs et des spéculateurs qui interviennent sur les marchés à terme. La prise en compte de ces hypothèses économiques repose d’ailleurs largement sur les développements théoriques de Maurice Allais, dont l’apport s’est révélé précieux dans l’élaboration du modèle.



La crise internationale a permis une réelle prise de conscience d’une application aveugle du laisser-faire, et il est temps d’abandonner les combats idéologiques pour proposer une stratégie efficace de sortie de crise qui prenne appui sur des visionnaires tels Maurice Allais. En effet, parmi les questions fondamentales autour desquelles s’est articulée sa réflexion, il en est deux qui prennent un relief particulier en ces temps de crise :

> comment mettre l’économie à l’abri de toutes les perturbations extérieures quelles qu’elles soient ?

> comment définir un cadre institutionnel réellement approprié sur le plan national et sur le plan international pour réaliser les objectifs de justice sociale et d’efficacité économique ?

La pensée de Maurice Allais, résolument pragmatique, peut se révéler particulièrement utile aujourd’hui, au moment où la communauté internationale s’interroge sur les manières de fonder « un nouveau capitalisme »4.

La rédaction de Momagri




1 Le Monde, « Maurice Allais, prophète maudit », édition du 24/01/2009
2 Maurice Allais a reçu le prix Nobel d’économie en 1988.
3 Cf. Interview de Jacques Carles, « La financiarisation de l’agriculture est un drame pour l’humanité », Planetlibre, été 2008
4 D’après le titre du dernier colloque international, organisé le 8 et 9 janvier à Paris, qui réunissait un certain nombre de hautes personnalités, dont Nicolas Sarkozy, Michel Rocard, Tony Blair, mais aussi les prix Nobel d’économie Amartya Sen, Joseph Stiglitz ou Edmund Phelps.
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Paris, le mardi 23 septembre 2014