Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

Lutter contre la faim dans le monde en augmentant la production mondiale ?



Daryll E. Ray,


APAC


Ce n’est un secret pour personne : en 2050, le monde devrait compter 9 milliards d’hommes. Soit près de 2 milliards de plus qu’aujourd’hui. Ces estimations inquiètent bon nombre d’experts, qui réfléchissent notamment à la manière dont on arrivera à les nourrir. Plusieurs conférences internationales et rapports y sont consacrés ; momagri lui-même a reproduit dernièrement un article de l’Académie française d’agriculture qui se penchait sur les moyens à mobiliser pour répondre à cet immense défi1.

Cependant, la plupart des débats se concentrent sur des problématiques liées à la production agricole : surface agricole utile disponible, rendements des terres cultivées, résistance des variétés de culture utilisées aux aléas climatiques (sécheresse, etc.) et épizooties, etc. Pourtant, le problème est-il uniquement un problème de production ? Un certain nombre d’observations laissent penser que ce n’est pas le cas. Comme l’a récemment souligné un article de Daryll E. Ray, de l’Agricultural Policy Analysis Center, la faim dans le monde est réellement devenue un enjeu politique en 1974, lors de la première Conférence mondiale de l’alimentation. Depuis lors, la production agricole n’a cessé d’augmenter, à un taux supérieur à celui de la croissance démographique. Or, le nombre d’affamés n’a pas diminué ; bien au contraire, il a augmenté ces cinq dernières années.

Nous vous recommandons la lecture de l’article de Daryll E. Ray, intitulé « Lutter contre la faim dans le monde en augmentant la production mondiale? », parce que les parallèles qu’il dresse démontrent bien que la faim dans le monde ne se réduit pas à un enjeu productif. Bien d’autres facteurs doivent entrer en ligne de compte, comme la disponibilité et l’accessibilité des denrées alimentaires, la stabilité des marchés agricoles internationaux, etc.

La rédaction de momagri



Lutter contre la faim dans le monde en augmentant la production mondiale ?, Daryll E. Ray

Depuis un certain temps, nous avons focalisé notre attention sur les questions particulièrement proches de la production et l’exportation des principales cultures. Nous les avons envisagés comme un moyen d'examiner les politiques d'exportation qui ont débuté aux États-Unis dans le milieu des années 1980 lorsque les exportations américaines ont commencé à baisser quasiment après une décennie de croissance constante. En commençant avec la récolte de 1972, les exportations croissantes ont créé l’espérance d'une ère de prospérité pour les agriculteurs américains, prospérité générée par les exportations. Les agriculteurs américains ont commencé à croire qu'ils avaient la responsabilité d'accroître la production et les exportations de sorte que les affamés du monde soient nourris.

En 1974, au moment de la Conférence mondiale de l'alimentation, plus de 800 millions de personnes ont été classées comme souffrantes de faim chronique, pour une population mondiale de 4,2 milliards. Les participants de la Conférence mondiale de l'alimentation se sont engagés à éradiquer la faim en une décennie.

Plus de 20 ans plus tard, le Sommet de l’alimentation de 1996 s'est engagé à réduire le nombre d'affamés de moitié d’ici 2015. À l’époque, le nombre d'affamés dépassait toujours les 800 millions pour une population mondiale de 5,8 milliards d’individus.

Aujourd'hui, la population mondiale est de 6,8 milliards de personnes et le nombre de personnes classées comme souffrantes de la faim chronique a augmenté à plus de 1,1 milliards, et 2015 est seulement dans cinq ans. L'effort pour réduire le nombre d'affamés a fait marche arrière. Une fois de plus, des efforts sont faits pour réduire considérablement ce nombre.

Afin de comprendre ce qui se passe, nous avons pris du temps pour étudier à la fois les changements de la population mondiale et ceux de la production mondiale des principales céréales et des oléagineux. Au cours des 30 dernières années (1980-2009), la population mondiale a augmenté de 51,7 pourcent, de 4,45 milliards en 1980 à 6,76 milliards en 2009.

Durant cette période, la production des 8 principales céréales (orge, maïs, millet, avoine, riz, seigle, sorgho et blé) a augmenté de 54,6 pourcent, soit légèrement plus que l'augmentation de la population.

D’autre part, la production des sept graines oléagineuses a augmenté de 188,7 pourcent au cours de cette période. Ensemble, ces 15 cultures ont augmenté de 67,4 pour cent sur la période 1980-2009.

Au cours de cette période, nous avons vu à maintes reprises le prix de ces 15 cultures bien inférieur au coût de production des agriculteurs américains et de nombreux agriculteurs à travers le monde. Malgré la faiblesse des prix, le niveau de la faim n'a pas diminué, parce que même au prix bas, 800 millions de personnes n'avaient pas la capacité d'acheter des céréales à bas prix en quantités suffisantes pour réduire la faim chronique.

En examinant la faim, nous sommes confrontés à deux questions étroitement liées. La première est l'adéquation de la production. Produisons-nous suffisamment de céréales de base et d'oléagineux pour fournir une alimentation adéquate qui comprend également des fruits, des légumes et produits d'origine animale ? Les données des 30 dernières années suggèrent que bien que nous devions continuer à accroître la productivité agricole, nous avons produits assez de calories pour répondre aux besoins du monde, bien qu’il puisse être nécessaire d'ajuster la composition de la production.

La deuxième question concerne la capacité des personnes à acheter des aliments produits par des tiers ou leurs moyens de les produire eux-mêmes. La réponse à cette question est beaucoup plus problématique comme en témoigne la présence constante de ces 800 millions à 1,1 milliards de personnes souffrantes de la faim chronique dans le monde.

En regardant certains procédés qui entourent la cause « nourrir les 9,2 à 9,5 milliards de personnes dans le monde en 2050 », nous avons quelques inquiétudes parce que ces procédés se concentrent uniquement sur le premier problème. Nous ne doutons pas que les agriculteurs du monde entier soient en mesure d'augmenter la production des 15 cultures à un rythme plus rapide que l'augmentation de la population au cours des quarante prochaines années. La question est : ceux qui ont besoin de nourriture, seront-ils en mesure de l'acheter ou serait-il nécessaire de détourner une partie de cette nourriture à d’autres utilisations afin de couvrir les coûts de production ?

En regardant un certain nombre de modèles historiques et contemporains, nous en sommes venus à croire que l’un des éléments essentiels pour réduire la faim dans le monde sera de prendre au sérieux l’agriculture des petits exploitants, en les fournissant avec un niveau de recherche publique et de suivi leur permettant de se nourrir et de nourrir leurs familles.

L'exportation des cultures aura toujours sa place dans l'équilibre de la variabilité de la production locale, mais l’exportation seule n’a pas apporté la prospérité aux agriculteurs du monde développé, ni libéré les pauvres du monde de la faim.

Daryll E. Ray occupe la Chaire d’Excellence en Politique Agricole de Blasingame, Institut de l’Agriculture, University of Tennessee, et est le Directeur de l’Agricultural Policy Analysis Center (APAC). (865) 974-7407; Fax: (865) 974-7298; dray@utk.edu; http://www.agpolicy.org. L’article de Daryll Ray’s a été écrit à l’aide des recherches et l’assistance de Harwood D. Schaffer,Associé de Recherches avec APAC.


1 Cf. momagri, « Le monde manquera-t-il de terres pour nourrir les hommes au XXIème siècle ? », Nahid Movahedi, Guy Paillotin et André Neveu, Académie d’Agriculture de France : http://momagri.org/FR/tribunes/Le-monde-manquera-t-il-de-terres-pour-nourrir-les-hommes-du-21eme-siecle-_646.html
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Paris, le mercredi 24 avril 2019