|
|
Explosion de la volatilité des prix agricoles
et baisse des revenus des agriculteurs
Note de synthèse présentant les derniers résultats du modèle momagri, leurs enseignements et les conséquences politiques
Les toutes dernières simulations du modèle momagri démontrent qu’une libéralisation non régulée de l’agriculture aboutirait lors des quinze prochaines années :
- A une explosion de la volatilité des prix agricoles internationaux, notamment des céréales, amplifiée par la financiarisation grandissante ;
- A une chute des revenus des agriculteurs de tous les pays du monde, brutale dans les pays les plus pauvres (-60%), durable dans les pays émergents importateurs (Chine et Inde-30 à 40%) et tendancielle dans les pays développés. Seuls les pays émergents exportateurs comme le Brésil tireraient leur épingle du jeu.
Vous trouverez ci-après la note qui présente l’analyse des résultats obtenus, en termes à la fois économiques et politiques – une analyse qui, dans tous les cas de figure, confirme les dangers qu’une conclusion du cycle de Doha sur les bases actuelles ferait peser sur l’équilibre mondial.
RESUME : Un accord avec l'OMC dans le domaine agricole, engendrerai une grave crise alimentaire
Alors que la reprise des négociations du cycle de Doha va être présentée comme la solution globale pour se prémunir du protectionnisme, les résultats de notre modèle économique, momagri, démontrent exactement le contraire :
Un accord à l’OMC dans le domaine agricole, sans mise en œuvre d’une régulation mondiale pour éviter les effets déstabilisateurs de la volatilité des prix agricoles, serait à l’origine d’une grave crise alimentaire structurelle autrement plus destructrice que la crise financière actuelle. A tel point que de nombreux gouvernements seraient dans l’obligation de recourir à des mesures protectionnistes pour assurer leur mission première : la sécurité alimentaire de leurs peuples.
En effet, nos toutes dernières simulations démontrent qu’une libéralisation non régulée de l’agriculture aboutirait lors des quinze prochaines années, à une chute brutale des revenus des agriculteurs des pays les plus pauvres (-60%), à une baisse durable dans les pays émergents importateurs (Chine et Inde ; -30% à -40%) et à une baisse tendancielle pour les pays développés (avec des creux de plusieurs années à-30%). Seuls les pays émergents exportateurs comme le Brésil, tireraient leur épingle du jeu.
Au-delà des conséquences dramatiques en termes de pauvreté et d’émigration rurale, c’est la sécurité alimentaire mondiale qui sera remise en cause, dans un monde déjà fortement affaibli par les crises financière et économique !
Nous sommes là face à un « scénario catastrophe » qui vient s’ajouter aux menaces de conflits potentiels, comme l’accès à l’énergie et le partage de l’eau. Il ne s’agit pas de stopper la libéralisation, mais de la réguler de façon à éviter une concentration de la production alimentaire mondiale dans quelques pays et une volatilité des prix qui nous mèneraient droit vers des guerres d’un nouveau genre.
Pour y parvenir, il est donc urgent de construire une gouvernance mondiale de l’agriculture qui favorise l’objectif de sécurité alimentaire dans un marché libre, ce que l’on pourrait appeler la recherche d’une solvabilité alimentaire collective.
Momagri a été le seul think tank à démontrer, dès le printemps 2008, les raisons de la grande volatilité des prix des matières premières agricoles et à appeler l’attention sur leur chute prochaine, alors qu’ils se situaient au plus haut.
Momagri présente aujourd’hui les dernières simulations de son modèle et les enseignements qui en découlent dans l’hypothèse d’une libéralisation non contrôlée des échanges agricoles. Car derrière la crise financière se profile une crise agricole et alimentaire de grande ampleur en cas d’accord à Doha, si une gouvernance mondiale permettant de réguler les marchés agricoles n’est pas d’abord instaurée, comme l’explique l’analyse politique en conclusion.
I. RESULTATS ET ENSEIGNEMENTS : Libéralisation et déstabilisation de l'agriculture mondiale
Une libéralisation du commerce international va gravement déstabiliser l’agriculture mondiale en exacerbant la volatilité des cours agricoles et en appauvrissant une grande majorité des paysans.
La conséquence directe en sera la permanence des crises alimentaires et la résurgence de l’insécurité alimentaire au niveau mondial.
A. LES QUESTIONS FONDAMENTALES AUXQUELLES REPOND LE MODELE MOMAGRI POUR ECLAIRER LES ENJEUX DE LA LIBERALISATION
Nous avons construit le modèle momagri pour répondre à trois questions fondamentales.
« A quels facteurs est due la volatilité des cours agricoles ?
Avant de mettre en place la politique économique adéquate pour un secteur, encore faut-il connaître les risques auxquels ce secteur est exposé. Pour la grande majorité des experts et des décideurs internationaux, la volatilité des prix agricoles est due à l’existence de risques exogènes ou naturels, de type épizooties ou aléas climatiques.
Toutefois, ces risques, qui sont par définition indépendants des comportements des acteurs, devraient selon toute logique être atténués par la libéralisation des échanges agricoles internationaux, cette dernière agissant comme une mutualisation des risques à l’échelle globale. Il est en effet peu crédible qu’un aléa climatique puisse affecter simultanément et brutalement les productions de toutes les régions du monde.
Alors que la libéralisation des échanges est en marche depuis quelques décennies, la volatilité des cours des matières premières agricoles ne s’est pas réduite, bien au contraire. Il existe donc d’autres facteurs explicatifs de la volatilité des cours, qui ne trouvent pas leur origine à l’extérieur des marchés agricoles, mais qui en sont une composante intrinsèque.
C’est ce que nous appelons les risques endogènes ou de marché. Nous les avons analysés, et nous avons modélisé les deux principaux risques endogènes qui affectent les marchés agricoles : les erreurs d’anticipations des agriculteurs, et les prises de position des spéculateurs qui interviennent sur les marchés à terme.
Si l’agriculture n’était soumise qu’à des risques exogènes, du type épizooties ou aléas naturels, la libéralisation totale des échanges conduirait à une situation optimale : les risques seraient en effet mutualisés au niveau international et le marché jouerait ainsi le rôle de stabilisateur. Mais, dès lors, que l’on considère que d’autres risques interviennent, de nature endogène, comme cela est le cas pour l’Agriculture, les choses se compliquent et la libéralisation non régulée des échanges peut jouer le rôle opposé en étant un formidable catalyseur de la volatilité.
La libéralisation des échanges permettra-t-elle d’atténuer cette volatilité ? »
Les premières simulations de notre modèle économique ont démontré dès le printemps 2008 que la libéralisation envisagée par le cycle de Doha conduirait à une amplification de la volatilité des cours agricoles.
Ce sujet, encore ignoré il y a quelques mois, commence à être admis par la communauté scientifique ainsi que par de nombreux responsables politiques.
En effet seul notre modèle a la capacité technique de simuler cette volatilité des prix. C’est ainsi que nous prenons en compte les anticipations des agriculteurs, l’impact de la spéculation et l’effet des aléas naturels. Désormais finalisé, il sera présenté lors d’un workshop à la Sorbonne les 4 et 5 juin prochains à un panel de haut niveau de 30 économistes mondiaux.
Nous avons à nouveau testé cette année l’hypothèse d’une libéralisation du commerce international afin de mesurer l’impact sur les prix. Les résultats sont sans appel : la volatilité des cours des matières premières agricoles est permanente et est exacerbée dès que les paramètres ont des valeurs qui s’écartent de la moyenne. (cf. résultats et enseignements n°1).
« Quels sont les gagnants et les perdants de la libéralisation des échanges ? »
La réponse à cette question semble être le graal des décideurs internationaux depuis le lancement du cycle de Doha en 2001.
Si la réponse jusqu’à présent avancée par l’OMC - qui considère que la libéralisation des échanges est une stratégie « gagnant/gagnant » pour tous les Etats du monde - est aujourd’hui de plus en plus remise en cause, aucune réponse satisfaisante n’a pour le moment été apportée.
Et c’est ce qui explique en partie les échecs successifs des négociations et notamment de la dernière ministérielle de Juillet 2008 autour du mécanisme de sauvegarde spécial. Nous avons construit le modèle momagri pour pouvoir répondre de manière claire et transparente à cette question essentielle, contrairement aux principaux instruments d’évaluation habituels (les modèles de la Banque mondiale et de l’OCDE) qui ne sont absolument pas construits pour cela. Nous avons mis en évidence le fait que l’utilisation de leurs résultats confinait même à un « mensonge officiel » puisqu’on faisait dire à ces modèles des choses qu’ils ne pouvaient dire.
Voilà la troisième question à laquelle nous avons cherché à répondre dans le cadre de notre nouvelle campagne de simulation.
Là encore, les résultats de notre modèle sont édifiants : avec une libéralisation totale, quasiment tous les paysans de la planète subissent des pertes de revenus. Seuls les agriculteurs des pays émergents, le Brésil en tête, y gagnent (cf. résultats et enseignements n°2).
Pour répondre à cette dernière question, notre méthode a consisté à :
> Classer les différents pays en dix zones économiques les plus homogènes possibles,
> Distinguer les revenus d’origine agricoles des autres, afin de pouvoir évaluer l’impact de telle ou telle politique sur les revenus des agriculteurs, qui représentent, rappelons-le 70% de la population des pays les plus pauvres.
Cette démarche nous permet donc de vérifier si une libéralisation des échanges peut effectivement contribuer au développement. Nous rappelons que dans le modèle de la Banque mondiale, il n’y a pas de distinction entre populations agricoles et non agricoles, c'est-à-dire pour les pays en développement, pas de distinction entre pauvres et riches. Il était donc urgent de mesurer cet impact qui n’avait jamais été évalué avant de savoir quelles seraient les réelles conséquences d’un accord à Doha sur l’agriculture.
* * *
Nous avons donc testé l’hypothèse d’une suppression des droits de douane en 2010, sans modification des systèmes de soutien internes, pour le secteur des Céréales. Cette hypothèse est un peu plus radicale que celle en cours de négociation à l’OMC pour les droits de douane, mais plus conservatrice en ce qui concerne les soutiens internes.
En donnant toutes les valeurs possibles, même les plus extrêmes, aux paramètres traduisant les anticipations des agriculteurs, l’impact de la spéculation et les risques naturels, nous avons balayé un champ de plus de 15 000 simulations différentes.
B. PREMIERS RESULTATS : LIBERALISER SANS REGULATION LES ECHANGES AGRICOLES CONDUIT A UNE FORTE VOLATILITE DES COURS DES MATIERES PREMIERES AGRICOLES AU COURS DES 15 PROCHAINES ANNEES …
Synthèse des résultats
Quels que soient les scénarios testés, les résultats sont sans appel : la libéralisation non régulée des échanges (partielle ou totale) s’accompagnera d’un accroissement de la volatilité des cours des matières premières agricoles sur l’ensemble de la période (2010-2023) (cf. graphique n°1), contrairement aux projections d’évolutions linéaires et tendanciellement à la hausse, communiquées par la Banque mondiale et l’OCDE.
Selon les prévisions de ces organisations internationales, la libéralisation aurait un pouvoir stabilisant et lissant sur la volatilité des cours, ce dernier phénomène provenant soi-disant des effets perturbateurs des politiques agricoles.
Nos résultats démontrent exactement le contraire et confirment une fois encore nos premières simulations de 2008 : la libéralisation des échanges va accroître la volatilité des cours agricoles.
Principales conclusions
La fréquence des crises agricoles et alimentaires va s’accélérer et ce, avec une amplitude décuplée, du fait du pouvoir déstabilisateur des facteurs qui déterminent les évolutions des prix des matières premières agricoles (et que nous avons mis en lumière dans notre modèle).
En effet, la forte volatilité des cours agricoles en 2007 –2008 a provoqué non seulement des émeutes de la faim, mais a fortement ébranlé les filières agricoles (ex. crise mondiale du lait).
Qu’en aurait-il été si les marchés agricoles avaient été entièrement libéralisés et les mécanismes d’intervention des pouvoirs publics totalement démantelés ?
Après avoir atteint les sommets que l’on connait, les cours agricoles ont chuté dans de telles proportions que de nombreuses exploitations agricoles sont aujourd’hui en situation de quasi-faillite.
Or, un agriculteur qui quitte la terre, n’y revient jamais. Des savoir-faire se perdent à jamais et de nombreux emplois périphériques, notamment dans l’agroalimentaire, sont voués à disparaître !
On ne peut plus ignorer ces faits et considérer qu’une gestion totalement libérale des marchés pourrait aboutir à une stabilisation des prix. Le modèle momagri démontre que c’est impossible. Miser sur les vertus apaisantes de« La main invisible du marché » est le pire des choix politiques pour l’agriculture.
Réguler ne doit pas être une exception, mais une politique fondée sur des instruments et un système d’information qui manquent gravement aujourd’hui.
Forts de ces enseignements nous avons donc choisi un scénario central, le moins chaotique possible pour illustrer l’évolution probable des prix qui restent comme indiqué ci-après encore très volatils.
Et, même dans un tel cadre, on obtient des volatilités non soutenables ni pour un agriculteur ni pour la société. C’est le sens du résultat suivant.
Résultats relatifs au scénario central
Ainsi, dans le scénario central, la volatilité des prix des céréales (base de l’alimentation mondiale) pour les quinze prochaines années, pourrait évoluer entre des valeurs indiciaires, allant de 70 à 320 (base 100 en 2001), soit une volatilité de 4,5.
Il y aurait une alternance de périodes de prix élevés et bas qui pourraient se succéder dans une même année, comme cela s’est produit en 2008. Cette volatilité interannuelle est évaluée à partir d’un « tunnel de variabilité des prix » construit sur la base des écarts maximaux observés par le passé, autour de l’évolution moyenne des prix.
Ces écarts (+ou- 45%) appliqués à la variation moyenne annuelle des prix donnée par le modèle (volatilité moyenne de 1,7 pour des indices allant de 135 à 220) déterminent la zone de fluctuation probable des prix de 2010 à 2023.
Figurent également sur ce graphique « en bougie », la volatilité intra-annuelle maximale observée de 2005 à 2009. Celle-ci s’insère bien à l’intérieur du tunnel de variabilité maximale, ce qui légitime la présentation des résultats.
|
Graphique n°1
Evolution des prix annuels des céréales dans le scénario central
 |
Principales conclusions relatives au scénario central
Il est alors totalement illusoire d’imaginer que la libéralisation non régulée des échanges puisse atténuer la volatilité des prix, puisqu’elle reste très forte dans des conditions de marché moyennes. Il est donc essentiel, même en dehors des périodes de crise, de disposer de politiques stabilisatrices au plan international. Sinon les à-coups sur les revenus pour tous les agriculteurs du monde risquent de créer des situations irréversibles :
> Précarisation de l’alimentation et des emplois qui y sont liés
> Retour à un protectionnisme, seul outil actuellement disponible pour assurer la sécurité alimentaire des Etats en cas de crise
> Abandon des terres, résultat direct de la disparition des exploitations agricoles,
> Montée en puissance d’une financiarisation de l’agriculture.
Alors que les politiques agricoles avaient jusqu’à présent réussi à éviter ces dérives, un processus inquiétant est désormais en marche ! Plusieurs fonds d’investissement achètent des dizaines de milliers d’hectares de terres agricoles en Afrique dans la perspective de produire à bas coût, en grande quantité et d’engendrer des marges confortables.
Nous sommes face à une rupture majeure dans les définitions mêmes des politiques de puissance et dans les équilibres géopolitiques à venir. Les risques potentiels sont encore bien plus graves pour le monde que la crise financière actuelle.
C. DEUXIEMES RESULTATS : … ET A UNE BAISSE GENERALISEE , VOIRE UN EFFONDREMENT DES REVENUS DES AGRICULTEURS DU MONDE ENTIER, EXCEPTE DANS LES PAYS EMERGENTS EXPORTATEURS.
Synthèse des résultats
Une libéralisation non régulée de l’agriculture aboutirait sur les quinze prochaines années, à une chute brutale des revenus des agriculteurs des pays les plus pauvres (-60 à -80%), à une baisse significative dans les pays émergents importateurs (Chine et Inde : -30% à -40%)) et à une longue période de baisse difficilement soutenable dans les pays développés. Seuls les pays émergents exportateurs comme le Brésil y trouveraient peut-être un intérêt sur le long terme.
Principales conclusions
Pour toutes les régions du monde, la libéralisation des échanges agricoles :
> exacerbera la volatilité des revenus,
> provoquera des retournements brutaux de ces revenus d’une année à l’autre, mais aussi des périodes de longue stagnation à des niveaux bas.
Les bouleversements qui résulteront de cette situation affecteront gravement l’équilibre mondial car l’appauvrissement, voire la disparition des économies agricoles se ferait très majoritairement dans les pays à plus forte croissance démographique (Afrique, Inde, Chine) .
Les pays riches comme l’Europe et les Etats Unis pourraient connaître également de graves perturbations qui concerneraient non seulement leur sécurité alimentaire mais aussi celle du reste du monde. En effet, face à la forte croissance démographique mondiale et aux conséquences du changement climatique, nous aurons besoin de toutes les agricultures du monde pour nourrir la planète.
De tels processus d’appauvrissement des paysans laissent augurer de sombres avenirs quant à la sécurité alimentaire, et conduira les nations à réserver leurs productions nationales pour leurs peuples : nous irons donc tout droit vers un retour forcé au protectionnisme.
Cela n’est pas un scénario irréaliste : 17 pays (dont l’Argentine et l’Inde …) ont imposé en 2008 des restrictions à l’exportation en termes quantitatifs, voire ont carrément interdit l’exportation pour faire face à l’envolée des cours internationaux et protéger ainsi l’approvisionnement alimentaire national.
Doha, loin d’être le Cycle du développement peut ainsi devenir le Cycle du chaos !
Et loin de prémunir le monde du protectionnisme, le cycle de Doha peut nous y mener tout droit !
|
Graphique n°2
Evolution des revenus des producteurs de céréales des pays développés,
à horizon 2023, suite à une libéralisation totale en 2010
Graphique n°3
Evolution des revenus des producteurs de céréales des pays émergents et les moins avancés,
à horizon 2023, suite à une libéralisation totale en 2010
 |
Résultats et enseignements par grande zone économique
Les producteurs des pays développés (Amérique du nord, Union européenne, ex Russie-Ukraine) connaissent des évolutions très proches, qui se traduisent par une très longue période (2011-2018) de diminution du chiffre d’affaire de 20 à 30% en moyenne et une tendance à la baisse de l’ordre de 10%, à partir de 2010 (cf. graphique n°2).
Ils ne doivent leur salut qu’au maintien de mécanismes de soutien et de subvention inclus dans la PAC ou le Farm Bill, qui les prémunissent d’un effondrement généralisé des revenus. Sinon il est probable que des exploitants cesseront leur activité ou vendront à des investisseurs financiers. Dans les deux cas, la sécurité alimentaire sera mise en cause et la question du rôle de la puissance publique devra bien être posée.
Les pays émergents importateurs (Chine et Inde) verraient la production de leurs agriculteurs diminuer en tendance de 30% avec des chutes pouvant aller jusqu’à -60% (cf. graphique n°3).
Quand on connait les difficultés de survie de ces agricultures et les problèmes sociaux dramatiques de ces paysans qui se traduisent par des vagues de suicides, une telle perspective devrait suffire à stopper net toute négociation à l’OMC. On comprend mieux, en tout cas, la position Indienne sur la clause de sauvegarde en juillet 2008.
Pour les pays pauvres, principalement les pays d’Afrique, la libéralisation amplifie la volatilité des revenus et, surtout, les conduit vers un effondrement massif de 60% d’ici 2023, avec des creux à -80% (cf. graphique n°3).
Autant dire que ce sera la destruction finale de toute agriculture céréalière en Afrique. On mesure là, l’extraordinaire inconséquence de ceux qui plaident pour une avancée rapide du cycle de Doha sur l’agriculture en insistant sur le fait qu’elle profitera aux pays les plus pauvres.
Enfin, les seuls pays à tirer leur épingle du jeu sont les pays émergents exportateurs (Brésil notamment), où le chiffre d’affaire des agriculteurs est moins volatil et, surtout, où il augmente sur la période de 10%.
On comprend mieux les exigences du Brésil en faveur d’une libéralisation de l’agriculture avec le minimum de contreparties industrielles et de services. Quant aux groupes de pression, qui en Europe notamment plaident pour une conclusion rapide du cycle de Doha, ils ne voient que des intérêts de déploiement industriels et/ou de services à court terme au détriment de la sécurité alimentaire, qui va devenir un des enjeux stratégiques prioritaires du 21ème siècle.
II. LES ENSEIGNEMENTS A TIRER DE CES RESULTATS RESULTATS : La sécurité alimentaire doit être un des enjeux du G20
La communauté internationale doit donc :
Faire de la sécurité alimentaire un des enjeux du G 20, à l’égal de la régulation des marchés financiers ou des plans de relance de l’économie.
Eviter un accord du cycle de Doha pour l’agriculture sur ses bases actuelles, sous prétexte de lutter contre le protectionnisme : ce serait le meilleur moyen de créer une crise alimentaire durable et de favoriser un retour au protectionnisme.
Libéraliser sans régulation le commerce international des produits agricoles fragilisera une bonne partie des agricultures du monde : assurément celles des pays pauvres et des deux grands Etats asiatiques, mais aussi celle des pays riches, au profit de pays comme le Brésil ou de fonds d’investissements.
Un exemple récent : la tentative avortée d’achat de 1,3 millions d’hectares de terres à Madagascar1. Des sociétés spécialisées dans la sécurisation des territoires (c’est-à-dire des milices privées de plusieurs dizaines de milliers d’hommes) accompagnent en général ces investisseurs afin de garantir que les futurs lieux de production ne seront pas l’objet de mouvements de contestation sociaux ou environnementaux.
Participant activement à alimenter la spéculation afin de valoriser leur investissement et contribuant aussi à assurer un approvisionnement « captif » à des pays dont les besoins alimentaires vont grandissants, ces fonds seront les grands gagnants d’une libéralisation du commerce mondial, tout comme les pays émergents exportateurs de produits agricoles, qui pratiquent parfois les mêmes techniques de dumping social et environnemental.
Souhaite-t-on que l’avenir de l’agriculture mondiale se résume à ce schéma qui ressemble à s’y méprendre à celui qui a présidé à la dérégulation progressive des marchés financiers depuis le début des années 80 et qui a abouti à la catastrophe d’aujourd’hui ?
Nous avons encore la possibilité d’arrêter le processus ; mais il faudrait alors que la sécurité alimentaire de la planète devienne un des enjeux du G20, à l’égal de la régulation des marchés financiers ou de la relance économique. Car que se passerait-il si la crise sous sa forme actuelle finissait par être maitrisée et qu’une crise alimentaire beaucoup plus grave s’installait avec toutes les conséquences humaines et sociales qui en résulteraient.
Au delà de la solvabilité des banques il est urgent de se pencher sur la « solvabilité » alimentaire du monde et de ne pas laisser une idéologie néo libérale s’emparer des négociations internationales de l’OMC sous le seul prétexte de lutter contre le protectionnisme.
Heureusement, des voix commencent à s’élever contre cette permanence « perinde ac cadaver » de raisonnements faux :
> Celle de Olivier de Schutter, le rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation, qui vient de rendre public (le 9 mars dernier) un rapport dans lequel il réclame une nouvelle vision pour que le commerce agisse en faveur du droit à l’alimentation, soulignant que « le cycle de Doha n’empêchera pas une autre crise » !
> Celle de Maired McGuinness, députée européenne irlandaise dont le rapport vient d’être adopté à une très large majorité (85% des voix) par le Parlement européen, estimant que « les politiques d'ouverture des marchés des produits agricoles dans le cadre de l'OMC […] ont entamé, […], la sécurité alimentaire dans de nombreux pays en développement » ; et demandant à la Commission de réexaminer en conséquence « sa politique de libéralisation des échanges agricoles ».
Les objectifs des chefs d’Etat :
> « Redonner de la confiance, moteur de la reprise économique »,
> « Faire un geste attendu pour les pays pauvres »,
> « Lutter contre le retour au protectionnisme »,
… ne peuvent être atteints que par la mise en place d’une gouvernance mondiale de l’agriculture, qui aurait pour mission de garantir la sécurité alimentaire de la planète en permettant à des marchés agricoles ouverts mais régulés d’assurer un revenu décent aux différents agriculteurs du monde, seuls à même d’optimiser les facteurs de production.
Par Jacques Carles,
Délégué Général de momagri
|
1 Le nouveau dirigeant de Madagascar, Andry Rajoelina, a décidé d’annuler l’accord que son prédécesseur avait conclu avec le groupe sud-coréen Daewoo Logistics, argumentant que « dans la constitution, les terres de Madagascar ne sont ni à vendre ni à louer ».
|
|
|