Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

Les promesses déçues de la libéralisation des marchés



Thierry Pouch, Assemblée Permanente des Chambres d’Agriculture (APCA)



« Tirons le bilan des 30 dernières années de réformes en matière agricole ! », tel pourrait être le sous-titre de l’éditorial pour la lettre économique des Chambres d’Agriculture signé par Thierry Pouch que nous reproduisons ci-après
1. Tout comme la pratique de l’évaluation appelle à le faire s’agissant des politiques publiques, l’économiste appelle en effet à faire le bilan des promesses de la libéralisation des marchés, en particulier agricoles, au regard du fonctionnement réel des marchés, qui sont loin d’être aussi efficaces et efficients que les théories des livres d’économie.

Thierry Pouch revient ainsi sur le détricotage de la PAC et le processus de démantelement des politiques de régulation, mantra depuis la fin des années 1980. La croyance dans la capacité stabilisatrice des mécanismes de marché a en effet conduit à supprimer différents gardes fous … qui a provoqué la flambée des prix et la crise alimentaire de 2007/08. Aujourd’hui, toujours dans les mêmes disproportions, la correction s’opère et s’ouvre ce que Thierry Pouch appelle un « super cycle baissier » qu’aucune organisation internationale n’a su prévoir.

Ainsi que l’appelle de ses vœux Thierry Pouch, la crise agricole actuelle exige a minima un bilan de la libéralisation et des réformes de la PAC, mais surtout la réhabilitation urgente des politiques de régulation, car au vu des nombreuses défaillances qui caractérisent les marchés agricoles, ces derniers ont besoin des régulations adéquates pour mieux fonctionner. Cessons en effet d’opposer marché et régulation : les marchés ont besoin d’être organisés et encadrés pour bien fonctionner !


La rédaction de momagri



Pour les décideurs économiques, en particulier ceux ayant confié à la mondialisation le destin des sociétés, le drame est que l'histoire juge chacun de leurs actes. L'état présent des marchés agricoles suggère de se pencher sur cette capacité de l'histoire économique à établir une évaluation des promesses, forcément déçues, de la mondialisation, ou plus précisément de la libéralisation des marchés agricoles. Le bilan que l'on peut dresser des politiques de dérégulation est sans appel.

Le propos sera sans doute perçu comme audacieux, frôlant le crime de lèse majesté, ou plutôt de « lèse marché ». La logique politico-comptable depuis longtemps dominante invite à évaluer l'efficacité des choix budgétaires, à rendre compte de l'efficacité du moindre euro injecté dans les circuits des économies par des États jugés parfois inconséquents en matière financière, et, in fine, à faire la chasse aux dépenses soi-disant improductives. Qu'à cela ne tienne.

Suggérons d'appliquer la même logique au sacro-saint marché et de dresser un inventaire de son efficacité pour les producteurs et les consommateurs. Cette suggestion concerne au premier chef le secteur agricole, dont on sait qu'il traverse, et notamment en France, l'une des plus graves crises de ces cinquante dernières années.

A partir du début de la décennie 1990, le discrédit jeté sur la Politique Agricole Commune (PAC) avait atteint son apogée, au point que l'UE enclencha une série de réformes dont le fil conducteur était que les producteurs devaient désormais répondre aux signaux du marché. Trop coûteuse pour le budget européen mais aussi pour les consommateurs, créatrice de distorsions de concurrence préjudiciables pour les pays en développement, génératrices d'externalités négatives sur l'environnement..., la PAC était absorbée par cette vague de libéralisation des politiques économiques amorcée quelques années plus tôt. Le pari fut fait que les mécanismes du marché offriraient des prix plus rémunérateurs aux agriculteurs. Logique implacable dans la mesure où, effectivement, dès le début des années 2000, les prix ont connu une envolée significative, appelée à se prolonger dans le temps selon de nombreux économistes et des institutions internationales comme l'OCDE et la FAO. Il était alors question de super cycle des matières premières, le secteur agricole en étant l'une des composantes. Dès lors, la Commission européenne avait beau jeu d'indiquer que les outils de régulation - du type « prix d'intervention » - n'étaient plus d'actualité, les producteurs pouvant allègrement s'en remettre au jeu du marché, les conditions économiques internationales étant par surcroît réunies pour leur garantir des prix couvrant leurs charges.

C'était sans compter sur le fonctionnement intrinsèque des marchés agricoles. Outre que de tels marchés sont par définition et historiquement instables, la crise - celle de la mondialisation car c'est bien d'elle qu'il s'agit - qui démarre en 2007-2008 a exercé des dégâts sur les marchés des produits de base, qu'ils soient agricoles ou pas. Finalement, on s'aperçoit que la demande exprimée par les économies émergentes s'essouffle sous l'impulsion d'une crise économique et financière qui les a rattrapés, à l'instar de la Chine, du Brésil et des pays producteurs de pétrole, pays qui restreignent leurs importations. Les producteurs de lait en savent quelque chose.

Le constat est donc sans appel. Volatilité chronique des prix agricoles, mais surtout, ironie du sort, démarrage depuis deux ans d'un retournement de leur cycle haussier. C'est davantage un super cycle baissier qui s'annonce. Les prix formés sur le marché sont loin d'être rémunérateurs. Il est par voie de conséquence suggéré de procéder à une évaluation des impacts de la libéralisation des marchés agricoles, et des choix qui ont été retenus voire imposés tout au long du dernier quart de siècle, selon une logique inverse à celle qui est pratiquée dans le champ des politiques publiques. Pourquoi en effet évaluer l'efficacité des politiques d'intervention sur les marchés agricoles et se priver d'en faire de même pour le marché? L'état présent des marchés agricoles est suffisamment préoccupant pour la pérennité des agriculteurs pour inciter, à défaut d'exiger, un bilan de cette libéralisation et des réformes de la PAC. Celui-ci est proprement dévastateur. L'idée de régulation en économie n'a jamais été aussi cruciale et d'actualité.


1 Retrouvez l’intégralité de la lettre économique en suivant ce lien
http://www.chambres-agriculture.fr/(...)/Lettre_eco_liberalisation_marches_agricoles_362_2016_APCA.pdf



Haut de page
Paris, le samedi 18 novembre 2017