Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse, président de Limagrain, qui rassemble des
responsables du monde agricole et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie
et défense,…). Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux
outils d’évaluation (modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

Les programmes agricoles actuels méritent d’être critiqués car ils se sont détournés de l’objectif final concernant la politique agricole



Par Daryll E. Ray & Harwood D. Schaffer,
Agricultural Policy Analysis Center (APAC)



De part et d’autre de l’Atlantique, les budgets des politiques agricoles font débat. Longtemps protégé aux Etats-Unis, le budget agricole est aujourd’hui remis en question car de nombreux représentants du Congrès souhaitent faire des économies et réorienter certains budgets agricoles vers d’autres secteurs.

Comme le rappellent les chercheurs du think tank américain Agricultural Policy Analysis Center (APAC) dans une note parue le 13 mai et publiée ci-dessous, il serait pourtant dangereux de réduire les budgets alloués au secteur agricole, de part sa dimension stratégique et ses spécificités économiques qui le distinguent des autres secteurs.

La rédaction de momagri




Cela était prévisible. Nous avons même écrit sur ce sujet dans ces colonnes. Mais, cela a été un choc de le lire dans le New York Times 1, « Les subventions de l’Etat fédéral, longtemps critiquées car coûteuses et d’un « autre âge », mais protégées par de nombreux intérêts, sont aujourd’hui en danger. » Il ne s’agit pas seulement d’éliminer certains excès des programmes agricoles pendant les « bonnes périodes » mais d’éliminer définitivement les programmes agricoles.

Dans l’article intitulé « Les subventions agricoles deviennent la cible des restrictions budgétaires » la journaliste Jennifer Steinhauer écrit : « Une confluence de facteurs se sont alignés contre les programmes agricoles. Alors que le reste de l'économie stagne, le prix des matières premières et les revenus agricoles sont longtemps restés à un niveau élevé. La chambre de l’agriculture, bien que toujours dominée par les représentants d’états agricoles, est maintenant parsemée de nouveaux venus qui considèrent que les restrictions concernant les programmes agricoles sont essentiels dans la lutte contre le déficit fédéral, ceci est la pièce maîtresse de leur campagne ».

Comme le souligne Steinhauer, « Après avoir été malmenés le mois dernier par les électeurs suite à leur proposition sur l’assurance-maladie, les républicains sont impatients de trouver un terrain d'entente avec les démocrates. Les subventions agricoles en sont l’enjeu ; les conservateurs les condamnent comme étant des intrusions dans le marché libre, les libéraux les dénoncent car elles encouragent la surexploitation agricole, nuisible à l'environnement, et les deux parties les voient comme une forme de subventions aux entreprises ».

Ce qui est gênant dans tout cela, est le manque de compréhension des raisons pour lesquelles les programmes agricoles existent. Et les programmes actuels méritent bien des critiques. Les programmes liés à l'alimentation et à l'agriculture exigent des filets de sécurité compte tenu du fonctionnement du marché. Les paiements directs aux agriculteurs dans les périodes de prix très élevés, accentuent les excès du marché. L’utilisation de fonds publics qui subventionnent les polices d'assurance pour garantir les prix aux agriculteurs sont bien au-dessus des coûts de production et accentuent également les excès du marché. C’est entre autre, les critiques que l’on devrait entendre, mais le danger est de jeter tout en bloc.

Les programmes agricoles ont été écartés de leur but initial, fournir une certaine pression afin d’améliorer l'équilibre entre l'offre et la demande et protéger ainsi les agriculteurs et les consommateurs. Les agriculteurs ont-ils participé à cet écartement en puisant dans les programmes quand les opportunités se sont présentées ? La réponse est clairement oui.

Ainsi une part importante du profit tiré se retrouve dans d’autres mains. Par exemple, une bonne partie des 16 milliards de dollars censés être dépensés cette année pour les subventions agricoles, sont en fait des subventions faites aux compagnies d'assurance leur permettant d'offrir des contrats actuariels mal fondés, qu'ils ne pourraient offrir sans ces subventions importantes. Les subventions constituent une source de profit pour les entreprises et leurs agents. Si les paiements directs actuels sont détournés vers les produits d'assurance, comme certains le recommandent, les compagnies d'assurance occuperont une part plus importante sur le marché.

Les multinationales semencières, chimiques et des équipements font également partie de cette histoire. Plus il y a d’hectares plantés, plus il y a de semences, de produits chimiques et d’équipements vendus. En commençant par le Farm Bill de 1996, elles ont fait en sorte que les programmes concernant les terrains en jachère et les approvisionnements en céréales pendant les périodes d'abondance, soient inefficaces. Les entreprises agro-alimentaires n’ont pas pu faire de chiffre d’affaire sur des champs qui n'étaient pas en pleine production. Donc, elles ont puisé dans les programmes, laissant le gouvernement fédéral assumer seul les coûts lorsque les prix ont chuté entre 1998 et 2001.

Tout cela a pu se produire car les décideurs, les agriculteurs et les entreprises du secteur agricole ont oublié les raisons pour lesquelles les programmes agricoles existent, dans lesquels d’ailleurs ils n'ont jamais cru dès le départ.

Comme le souligne Steinhauer, « Les conservateurs condamnent [les programmes agricoles] comme des intrusions sur le marché libre. » Chose certaine, si la compréhension de l'économie est limitée à ce qui est enseigné dans de nombreuses universités, ils semblent avoir raison. Mais alors que les économistes mettent en place le concept du marché, ils utilisent une forme réduite qui ignore les différences dans les différents marchés et qui identifie seulement ce qui est commun entre eux. On parle de marchés en général et non d’un marché particulier.

Comme le dit l'économiste français Bertrand Munier : « Il n’y a pas un marché unique, il existe de nombreux marchés. » Et, chaque marché a ses propres caractéristiques.

Pour que les marchés boursiers travaillent bien et gagnent la confiance des investisseurs, les échanges et les régulations gouvernementaux forment un ensemble de règles qui permettent aux marchés de fonctionner avec efficacité. Elles permettent la transparence, afin que les acheteurs d’une action donnée n’achètent pas à l’aveuglette, mais trouvent des informations spécifiques sur l’entreprise. Les acheteurs sont assurés que les employés de l’entreprise ne sont pas autorisés à négocier sur la base des informations dont ils disposent, et qu’ils n'ont pas encore rendu public. Il existe des règles qui permettent aux actionnaires de savoir quand une entité commence à détenir plus d’une petite partie de la société.

Comme nous l'avons vu avec le marché hypothécaire, il y a traditionnellement des règlements qui ont permis aux marchés de fonctionner avec un grand degré d'efficacité et de sécurité pour le prêteur et le créancier hypothécaire. Et, lorsque ces règlements ont été contournés, comme ils l’ont été au milieu de la dernière décennie, le marché s'est effondré et a failli emmener l’économie avec lui. Ainsi, des millions de personnes se sont retrouvées sans emploi en raison de ce contournement de la réglementation dans le secteur hypothécaire.

Comme dans chacun de ces cas, le rôle d’une politique alimentaire et de l’agriculture est de permettre à l'activité économique du secteur de fonctionner dans l'intérêt de la société dans son ensemble. L’alimentation est une exigence quotidienne. L'agriculture a ses propres caractéristiques et a besoin de ses propres règles pour fonctionner avec les marchés, de façon à favoriser la survie financière des agriculteurs rentables, tout en protégeant les consommateurs contre les prix élevés et le risque de la faim.

Nous croyons que cette logique d’une politique agricole est judicieuse et justifie sa continuation. Mais nous croyons aussi que dans leur forme actuelle les programmes agricoles doivent être modifiés d’urgence afin de mieux les aligner sur leur objectif d'origine.

1 http://www.nytimes.com/2011/05/07/us/politics/07farm.html?scp=1&sq=Farm%20subsidies&st=cse

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Pour une régulation
des marchés agricoles
et une gouvernance
alimentaire mondiale
Paris, le mardi 22 mai 2012