Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse, président de Limagrain, qui rassemble des
responsables du monde agricole et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie
et défense,…). Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux
outils d’évaluation (modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

Les programmes actuels sur les matières premières :
un filet de sécurité à l’envers ?



Daryll E. Ray & Harwood D. Schaffer,
Agricultural Policy Analysis Center (APAC)



Le budget alloué à la politique agricole est au cœur des débats au sein du Congrès américain1. Dans ce contexte, Daryll E. Ray & Harwood D. Schaffer de l’Agricultural Policy Analysis Center (APAC) soulignent l’importance de l’existence d’un filet de sécurité afin de protéger producteurs et consommateurs pendant les « périodes difficiles », par exemple contre les effets d’une surproduction agricole chronique ou d’incidents climatiques. Ils retracent l’évolution du Farm Bill et critiquent le passage d’une logique de filet de sécurité ET de stabilisation des prix vers une logique de paiements directs avec assurance revenu mais sans stabilisateur, celle-ci étant selon eux non seulement coûteuse mais aussi totalement inadéquate lorsque les prix s’effondrent. En bref, « elle n’a aucun sens » !

La rédaction de momagri




La vie est faite de rebondissements et de répercussions. En tant qu'individus, nous regardons souvent en arrière, émerveillés sinon surpris, quand nous considérons la manière dont « nous sommes arrivés là où nous sommes ». La politique publique a aussi ses rebondissements et ses répercussions. Parfois, la politique est détournée de son but original ou de sa raison d'être. Prenez par exemple les programmes sur les matières premières.

Autant que les auteurs de cette colonne s'en souviennent, la politique sur les matières premières doit servir de filet de sécurité pour les agriculteurs. Nous pensions comprendre le bien fondé de ce filet de sécurité agricole. Un filet de sécurité doit minimiser les dégâts sur les prix des matières premières/revenus durant les « périodes difficiles », les périodes où la production surpasse chroniquement la demande, comme la période 1998-2001 et durant les campagnes agricoles de nombreuses périodes précédentes. Un filet de sécurité doit également protéger les agriculteurs contre les pertes catastrophiques de production agricole qui résultent des aléas climatiques. Ces politiques consistent également à protéger les consommateurs contre des prix extrêmement élevés.

Il n'est pas évident de comprendre la nécessité d'un filet de sécurité. Notre mission a donc été d’expliquer aux agriculteurs, aux consommateurs et aux décideurs, pour quelles raisons un filet de sécurité est important. Nous avons tenté de le faire par le biais de cette colonne et aussi par nos discussions en groupes ici et à l'étranger.

Nous pensons qu'un filet de sécurité est nécessaire en raison du fonctionnement des marchés agricoles. L'ensemble des marchés agricoles et alimentaires réagissent différemment des marchés génériques tels qu'ils sont présentés dans les cours d'introduction en économie. Pour que les marchés se comportent comme ils le font dans les manuels, les producteurs et/ou les consommateurs doivent répondre à l'évolution des prix de manière efficace et en temps opportun. Et de nombreux marchés le font.

Cependant, quand il s'agit des marchés agricoles, la réponse de la part des consommateurs est nuancée - la nourriture bon marché n'incite pas les gens à manger 5 repas par jour. De même, il y a aussi un manque de rapidité du côté des producteurs : qui peut se permettre de louer des terres puis les laisser en friche ? Et si cela ne suffit pas, la variabilité est aussi provoquée par les aléas météorologiques.

Il est extrêmement important de noter que ces caractéristiques du marché n'ont rien à voir avec les caractéristiques physiques des principales exploitations agricoles, y compris leur taille et leur nombre. Les caractéristiques du marché sont ici la clé. Et elles ne sont pas différentes aujourd'hui qu'elles l'étaient dans les années 1930, les années 1800 et ainsi de suite. Bien sûr, pendant les périodes où la croissance de la demande est supérieure à celle de la production, les caractéristiques apparaissent dormantes mais elles sont toujours là (en fait, les agriculteurs sont les bénéficiaires de ces caractéristiques pendant ces périodes).

Depuis le Farm Bill de 1985 et surtout depuis le Freedom to Farm de 1996, les programmes sur les matières premières se sont éloignés du concept de filet de sécurité et de stabilisation des prix. Les principaux instruments des politiques, destinés à fournir un filet de sécurité, ont été éliminés ou démantelés. Aujourd'hui, il n'y a pas de prix plancher, pas de réserves stabilisantes ou autre instrument de gestion de l'offre.

L'éloignement de ces politiques a été partiellement basé sur la conviction que les exportations de céréales rendent les politiques de stabilisation des prix inutiles. On fait valoir que les soutiens de prix fixes raisonnables, les programmes de réserves et les marchés de réserves font tout simplement obstruction. Donc l'argument est simple, remplacer ces programmes par des paiements.

Si le commerce mondial était parfaitement libre, la prospérité des cultures américaines serait garantie et les paiements aussi pourraient être éliminés.

En marge des orientations politiques depuis les Farm Bills de 1985 et 1996, qu’elle est la situation aujourd’hui ? Pour nous, la notion de programmes sur les matières premières et leur concept de filet de sécurité s’est retournée. Nous sommes arrivés au point, contrairement à notre compréhension de l'objectif des programmes sur les matières premières, où des paiements, qui ne sont pas nécessaires, sont devenus la norme.

Pour comprendre à quel point tout ceci est incroyable, considérez les points suivants. Comment pensez-vous que le Congrès et les autorités agricoles réagiraient si les niveaux de taux de prêt étaient, d'une manière ou d'une autre, portés à $1,04 par livre pour le coton (85% de $1,23), $5,11 par boisseau pour le maïs (85% de $6,01), et $11,39 pour le soja (85% de $13,40) pour un coût annuel de disons, 8 milliards de dollars pour les huit cultures aux bénéfices de programmes de soutien ? Ensuite, ajoutez un cadeau de 5 milliards de dollars pour les paiements directs. Le total serait de quelques $14 milliards prélevés par la trésorerie américaine au moment où les prix du marché sont bien au-dessus du coût de production.

Non, nous ne sommes pas devenus fous. L'assurance des revenus des récoltes de cette année, rend ces « équivalences de prix » disponibles aux agriculteurs, au moins à ceux qui sont prêts à payer « leur » partie de prime. Les contribuables américains garantissent des profits records pour les agriculteurs à un moment où le chômage est de 9% et quand les gens perdent leurs maisons. Plus encore, il y a les $5 milliards en paiements directs.

Les paiements directs sont versés, même si les prix sont bien au-dessus de tous les coûts. Ils sont une source d'embarras que ce soit dans les cafés en milieu rural ou en parlant à nos cousins de la ville. Et, certains demandent qu'ils soient reconduits dans le prochain Farm Bill. Pourquoi ? Parce que sinon il n'y aurait pas de budget « de base » pour les programmes agricoles. Ce n'est pas parce qu’ils sont efficaces en tant que filet de sécurité, ils sont totalement inadéquats quand les prix s'effondrent.

Une grande partie de l'établissement agricole, en particulier les compagnies d'assurances et leurs agents, préfèrent les produits d'assurance revenu. Mais comme on le voit clairement, ces produits protègent les bénéfices « purs » des agriculteurs lorsque les prix sont vraiment élevés, même si cela coûte des dizaines de milliards pour le faire. Mais le comble, c'est quand, et non pas si, les prix baissent et restent en dessous du coût de production, ces produits d'assurance revenu garantissent un pourcentage de ces prix inférieurs aux coûts. En fait, si les prix du marché tombaient en dessous des coûts variables, l'assurance revenu paierait un pourcentage des prix inférieurs au coût variable.

Ce retournement du filet de sécurité n'a pas de sens pour nous et va probablement éroder davantage la bonne volonté du public dont nous aurons désespérément besoin à l’avenir.

1 Cf Article momagri du 06-06-11 et Article momagri du 27-06-11
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Pour une régulation
des marchés agricoles
et une gouvernance
alimentaire mondiale
Paris, le mardi 22 mai 2012