Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse, président de Limagrain, qui rassemble des
responsables du monde agricole et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie
et défense,…). Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux
outils d’évaluation (modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

Les prix agricoles ont-ils atteint un nouveau plateau ?


L’origine de la volatilité des prix est l’une des spécificités des marchés agricoles. Cette thèse, défendue par le MOMA depuis sa création, est partagée de l’autre côté de l’Atlantique comme en témoigne l’article de Daryll E. Ray, écrit en collaboration avec Harwood D. Schaffer (assistant de recherche) et reproduit ici dans son intégralité.

Daryll E. Ray occupe la chaire d’excellence Blasingame en Politiques agricoles à l’Institut agricole de l’Université du Tennessee, et dirige l’Institut des politiques agricoles (Agricultural Policy Analysis Center)1 . Ce think-tank américain propose des analyses pertinentes des questions agricoles, en particulier sur les débats en cours au Sénat sur le Farm Bill, et nous offre ici un intéressant point de vue, illustré de nombreux exemples historiques, sur l’actuelle envolée des prix agricoles et la difficulté d’en prédire l’évolution probable, aussi bien en termes de niveau que de volatilité.



Au cours de la dernière année, tandis que le prix du maïs, du soja et du blé a fait un bond pour s’établir à des niveaux dont on rêvait seulement il y a quelques années, on entendait de plus en plus dire que les prix des produits agricoles avaient atteint un nouveau plateau. Récemment, le Kansas City Star a publié un article écrit par Scott Kilman, journaliste au Wall Street Journal, dont le titre, « The days of cheap grain are gone, according to agriculture experts » (« L’époque des grains bon marché est révolue, selon les spécialistes de l’agriculture »), illustre bien ce point de vue2 .

Dans son article, M. Kilman cite Dan Basse, président d’AgResource Co., une entreprise de prévision en matière de produits de base située à Chicago, lorsqu’il a affirmé que « l’époque des grains à bon marché est révolue ». M. Kilman poursuit en écrivant que « par le passé, les interruptions d’approvisionnement temporaires ont entraîné des hausses. Après une maigre récolte, les agriculteurs se hâtaient de tirer parti des prix élevés d’une culture en la cultivant davantage la saison suivante, ce qui refaisait baisser les prix. Mais la reprise actuelle, qui s’est amorcée il y a un an dans le marché des contrats à terme sur maïs, au Chicago Board of Trade, est différente. »

M. Kilman présente trois éléments de preuve à l’appui de la thèse du « nouveau plateau ».

Premièrement, la hausse des prix ne touche pas seulement le maïs, mais aussi d’autres produits de base, et se poursuit depuis plus d’un an.

Deuxièmement, sans grande surprise, le maïs fait l’objet d’une demande accrue, car il constitue une matière première essentielle à la production d’éthanol, qui est stimulée par les mesures incitatives du gouvernement.

Troisièmement, la classe moyenne en Asie et en Amérique latine ne cesse de croître. On s’attend à ce que cette classe moyenne de plus en plus importante passe d’une alimentation à base de céréales à une alimentation principalement composée de produits laitiers et de viandes. Par conséquent, il faudra produire davantage de céréales et de grains pour alimenter le bétail. On s’attend implicitement à ce que les États-Unis bénéficient de l’augmentation rapide de la demande de marchandises en vrac comme le maïs et le soja.

Les arguments que M. Kilman soutient dans son article correspondent aux arguments de gens de divers milieux, comme les agriculteurs, les membres des groupements de producteurs agricoles, les adjoints à la législature et les chroniqueurs agricoles.

M. Kilman affirme que l’une des raisons pour lesquelles de nombreuses personnes veulent croire en un « nouveau plateau » est que « la perspective d’une longue période de prospérité fascine les économistes parce que le déclin du prix réel des céréales a été pendant longtemps l’une des forces méconnues du développement de l’économie mondiale. Grâce à l’amélioration constante des semences, à l’engrais synthétique et à la plus grande puissance de l’équipement agricole, la productivité des agriculteurs des pays occidentaux et de l’Asie est supérieure à la croissance démographique, de sorte que les prix du maïs et du blé ont respectivement chuté de 75 % et de 69 % depuis 1974, après correction en fonction de l'inflation ».

Les prix des produits de base ont changé de plateau la dernière fois au cours des campagnes agricoles de 1972 et de 1973. Pour nous aider à évaluer la situation actuelle, examinons le changement qui s’est opéré à cette époque.

Le changement de plateau qui s’est produit dans les années 1970 a débuté à la suite de l’explosion de la demande d’exportation après que les dirigeants de l’URSS aient décidé d’importer de grandes quantités de céréales, en raison d’une mauvaise récolte. À ce moment-là, le prix du maïs a doublé, passant de la barre du dollar à la barre des deux dollars.

Même si la croissance des exportations a été causée par les Soviétiques, elle a été maintenue pendant presque toute cette décennie par l’accessibilité des pétrodollars, qui permettaient aux pays en développement d’emprunter des sommes d’argent considérables qui ont servi, entre autres, à acheter du grain pour nourrir leur population.

La période d’inflation élevée et les hauts taux d’intérêt, qui ont fait augmenter le coût de production des agriculteurs, constituent le deuxième facteur à intervenir dans le changement de plateau des années 1970. Parmi les hausses de prix, on compte celle du prix du pétrole, engendrée par les efforts de l’OPEC pour le faire grimper.

Les prix élevés ont été plafonnés en 1977, au moment où le gouvernement américain a augmenté le « loan rate », ou prix d’intervention par unité de production, qui, de 1965 à 1975, se situait entre 1,05 $ et 1,10 $, pour le fixer à 2 $. Les « loan rate », plus élevés, ont fixé un seuil plancher pour les prix des produits de base qui les a empêchés de chuter rapidement au début des années 1980, à la suite de l’effondrement des prix gonflés par l’exportation.

Si l’on compare la montée en flèche des prix actuelle à celle des années 1970, on constate que les deux périodes se caractérisent par une hausse générale des prix de nombreux produits de base, l’augmentation des prix du pétrole, ce qui fait bondir le coût de production, et une augmentation spectaculaire de la demande, qui devrait se poursuivre avec autant d’intensité.

Jusqu’à maintenant, l’augmentation des prix n’a pas été accompagnée d’une hausse du taux d’inflation. Compte tenu des politiques de la Réserve fédérale américaine, il semble peu probable qu’on laisse l’inflation s’emballer.

De plus, il semble très peu probable que le Congrès actuel double les taux d’emprunt. De toute façon, le niveau de ce taux n’a plus aucune importance étant donné qu’il est presque assuré que le programme de paiements compensatoires se poursuivra, ce qui signifie que les taux d’emprunt ne parviendraient pas à établir le seuil des prix, même si on les augmentait, les baissait ou les maintenait.

Est-ce que les prix actuels représentent un « nouveau plateau » ou simplement un sommet temporaire qui sera suivi par une chute au niveau que nous avons connu durant les 30 dernières années? Nous ne sommes pas encore en mesure de donner une réponse définitive. Selon nous, le jury est en pleine délibération.

Une partie de la réponse dépendra des réponses que nous trouverons à bien d’autres questions.

Première question : Dans combien de temps verrons-nous une avancée dans la production cellulosique d’éthanol, pour laquelle le maïs ne sera plus la matière première ?

Deuxième question : Est-ce que les prix du pétrole brut se maintiendront, augmenteront ou diminueront dans un avenir assez rapproché ?

Troisième question : À quelle vitesse l’industrie de l’éthanol pourra-t-elle régler ses problèmes actuels de logistique, qui rendent difficile le transport de l’éthanol de l’usine, située dans la région de culture du blé, aux marchés littoraux ?

Quatrième question : Dans quelle mesure les agriculteurs des pays comme le Brésil et l’Argentine réagiront-ils à l’augmentation actuelle des prix ?

Cinquième question : Est-ce que les pays en développement comme la Chine décideront de nourrir leur classe moyenne grandissante de produits alimentaires importés ou de les produire eux-mêmes?

Sixième question : Est-ce que la culture actuelle, qui repose sur les conditions météorologiques mondiales et qui a connu divers problèmes cette année, représente une tendance qui se poursuivra au cours des 10 ou 20 prochaines années ?

Nous voulons obtenir les réponses à ces questions avant de déclarer que les prix des cultures ont atteint un nouveau plateau.


Daryll E. Ray, directeur de l’Agricultural Policy Analysis Center (APAC)



Avec la mondialisation, la libéralisation des échanges et le développement des agrocarburants, les problématiques agricoles se complexifient. Daryll E. Ray souligne ici la sagesse dont il faut faire preuve dès lors que l’on s’intéresse aux politiques et à l’étude des prix agricoles, tant le nombre de questions essentielles sans réponse, à l’instar de celles posées par l’auteur, se multiplie.

Il faut donc repenser les termes du débat – la pause dans l’avancée des négociations à l’OMC pourra être mise à profit pour cela – en proposant un nouveau cadre d’action et une stratégie adaptée. Des outils d’aide à la décision doivent également être développés pour éclairer les décideurs sur ces questions fondamentales, et c’est dans cet esprit que le MOMA construit son modèle économique.


1 APAC, Université du Tennessee, www.agpolicy.org.
2 http://www.kansascity.com/business/story/295686.html
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Pour une régulation
des marchés agricoles
et une gouvernance
alimentaire mondiale
Paris, le mardi 22 mai 2012