Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

Les nouveaux déboires du lait



SOS Faim, revue Défis Sud, n° 128, décembre 2015-janvier 2016



La crise laitière en Europe et dans le monde ne cesse de faire parler d’elle. Cette filière qui a déjà connu en 2009 l’une des pages les plus sombres de son histoire, et à nouveau confrontée aux pires difficultés et ce depuis un peu plus d’un an.

Le dernier numéro de Défis Sud
1 de l’ONG SOS Faim, consacre un dossier entier à cette crise hautement anxiogène. Dans un article sur ces « nouveaux déboires du lait », que nous reproduisons ci-après, l’auteur revient sur les facteurs qui ont conduit à l’ébullition actuelle : suproduction liée notamment à l’embargo russe et à une demande chinoise plus frileuse, chute des prix et des revenus. En Europe, cette filière souffre par ailleurs de déficits structurels et pâtit d’un manque de courage politique d’une Europe en panne de stratégie.

Du nord, mais également jusqu’au sud, le lait est devenu l’un des sujets particulièrement sensibles de l’actualité agricole, et une source de conflits économiques et sociaux majeurs et permanents dans plusieurs pays. En Tunisie la crise du lait est à son paroxysme, alors que se pose toujours la question de l’indépendance du continent africain dans sa production laitière.

Les solutions aujourd’hui avancées pour endiguer la crise du lait semblent nécessaires mais en aucun cas suffisantes pour espérer y remédier durablement. C’est à la racine du problème qu’il faut s’attaquer et notamment à l’instabilité structurelle des marchés afin de limiter les effets néfastes d’une volatilité non contrôlée des prix. A quand une prise de conscience globale sur la nécéssité d’une régulation des marchés agricoles ?


La rédaction de momagri



Comment se porte le secteur laitier ? En Europe, il n’en est pas à sa première crise. Au Sud, il subit les conséquences de la surproduction et des exportations massives. Petit précis d’histoire récente.

Le mercredi 9 septembre dernier, Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, dans son discours au Parlement européen sur l’état de l’Union en 2015, évoquait les agriculteurs européens qui manifestaient à Bruxelles cette semaine-là :
« Je suis d’accord avec eux, il y quelque chose qui ne fonctionne pas correctement dans le marché si un litre de lait coûte un tiers du prix d’un litre d’eau. Je ne pense pourtant pas que nous pouvons ou nous devons micro-gérer le marché du lait depuis Bruxelles. Nous devons compenser les agriculteurs qui souffrent des effets des sanctions contre la Russie. C’est la raison pour laquelle la Commission a mis sur la table un paquet de solidarité de 500 millions d’euros pour les agriculteurs. Les autorités de concurrence européennes et nationales devraient étudier de près la structure du marché. Quelque chose a tourné dans le marché du lait. Mon impression est que nous devrons briser quelques oligopoles dans le secteur de la distribution. »


L'année 2015 n’aura pas été celle des solutions

Cependant, les 500 millions d’aides de la Commission, bouée de sauvetage au milieu d’une énième crise laitière qui a éclaté durant l’été dernier, ne sont pas une mesure qui réglera un problème de fond : la chute des prix du lait est le résultat direct de la surproduction européenne. Le package d’aide d’urgence décidé le 7 septembre 2015 par le commissaire européen à l’Agriculture, Phil Hogan, retarde les mesures structurelles à mettre en oeuvre, notamment pour lutter contre la volatilité des prix agricoles, mesures qui nécessitent d’impliquer le secteur de la grande distribution. En novembre dernier, excédés, les représentants, de l’alliance syndicale européenne European Milk Board (EMB), qui regroupe des producteurs de lait de 15 pays, dont la Belgique, ont demandé dans une lettre ouverte la démission du commissaire Hogan, incapable selon eux, de résoudre la crise du secteur.

Au même moment, de nombreuses organisations paysannes du sud (Réseau des organisations, d’éleveurs et de pasteurs d’Afrique, les fédérations nationales des organisations agricoles du Sénégal, du Bénin, du Togo, du Mali, du Niger et du Burkina Faso) répondaient à l’appel émanant d’ONG belges pour créer un mouvement de solidarité internationale autour des revendications des producteurs laitiers européens. Car les marchés africains, déstabilisés, appellent évidemment de tous leurs voeux la régulation de la production de lait en Europe.

Les politiques agricoles et les accords commerciaux tels que les accords de Partenariats économiques (APE) entre l’Union européenne et les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique, favorisent les exportations à bas prix en empêchant ainsi les filières laitières locales de se renforcer leur autonomie et la sécurité alimentaire. « Nous marquons notre accord à cette lutte contre la disparition des petites exploitations familiales laitières en Europe.

La solidarité paysanne et la préservation de l’agriculture familiale sont les moteurs de la sécurité alimentaire et du développement durable » expliquait, en septembre dernier, Abdou Fall, représentant du Réseau des organisations, d’éleveurs et de pasteurs d’Afrique Billital Maroobe (RBM).


Régulation à travers les âges

La crise laitière que traverse l’Europe n’est pas neuve. En Belgique, on parle de troisième crise grave en moins de 10 ans, elle touche des milliers d’agriculteurs et d’aucuns estiment que cette situation est similaire à celle vécue en 2009, sinon pire. Nombre d’agriculteurs avaient alors crié leur colère, voire leur désespoir en répandant, on s’en souvient, trois millions de litres de lait, en septembre 2009, dans un champ près de Ciney. « Pour moi, la situation est bien pire qu’en 2009, d’autant qu’à l’époque, nos charges étaient plus basses qu’aujourd’hui»
2, expliquait Gérard Rixhon, producteur laitier et président de la commission « lait » au sein de la FWA (Fédération wallonne de l'agriculture).

Jusqu’au début des années 2000, l’Union européenne (UE) garantissait un prix minimum d’achat du lait aux éleveurs. Ce mécanisme était au coeur de la Politique agricole commune (PAC), une des plus vieilles et des plus importantes compétences de l’UE. Quand le prix du lait (mais c’était également le cas pour d’autres denrées) atteignait un seuil plancher, l’UE rachetait les stocks sous forme de poudre de lait ou de beurre. Les stocks étaient soient utilisés à l’export ou conservés en attendant de meilleurs cours. Les prix étaient stabilisés par un organisme public. Les différentes réformes de la PAC ont fait disparaître ces mécanismes de gestion du marché laitier jusqu’à aboutir à la fin pure et simple des quotas européens en avril dernier, après 30 ans de régulation.


Conséquences de la dérégulation

Certes, la suppression (progressive) des quotas a permis à plusieurs pays du nord de l’Europe, notamment la Belgique, d’augmenter sensiblement leur production et de répondre à une demande mondiale alors en hausse. Mais l’embargo russe sur les produits agroalimentaires, décrété en août 2014, a contribué à engorger le marché européen
3, alors que la demande chinoise en poudre de lait, en pleine croissance depuis 2010, s’est brusquement réduite de moitié4. Un mécanisme de soutien européen activé en cas d’effondrement des cours existe, mais il ne se déclenche actuellement que lorsque le prix tombe à 22 centimes le litre (en France) à 18 centimes (en Belgique). La France, parmi d’autres, réclame d’ailleurs une revalorisation du prix d’intervention du lait5.

Les propositions des producteurs laitiers de l’EMB appellent à un changement de cap en refusant de poursuivre la politique actuelle, dans un contexte de compétition internationale féroce, du « toujours plus » au coût le plus bas au sein d’exploitations toujours plus grandes. Cette orientation détruit l’agriculture familiale, l’emploi agricole et menace l’environnement en Europe et dans les pays du Sud. Et seule la régulation de la production permettra aux producteurs de vivre de leur métier, rappellent inlassablement plusieurs ONG défendant des intérêts au Nord et au Sud.


1 Retrouvez l’intégralité de la revue et du dossier en suivant ce lien :
https://www.sosfaim.be/publication/vouloir-le-lait-et-largent-du-lait/

2 Crise dans le secteur laitier, levif.be, 23 juillet 2015
3 Un tiers des exportations de fromage de l’Union européenne se faisait à destination de la Russie, de même qu’un quart des exportations de beurre. Selon la CBL, la fin de l’accès au marché russe « représente un surplus de 2,6 milliards de litres de lait en Europe ». Cf. levif.be, 23 juillet 2015
4 "La crise chinoise risque d’aggraver celle du lait pour les producteurs français", france24.com, 25 août 2015
5 "Crise des éleveurs : la politique agricole européenne est-elle en cause ?", TV5monde.com, 21 juillet 2015


Haut de page
Paris, le jeudi 23 novembre 2017