Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

Les méfaits de la volatilité des prix agricoles



Lucien Bourgeois



Lucien Bourgeois est une figure renommée du monde agricole. Economiste, expert de la Politique Agricole Commune, membre de l’Académie d’Agriculture et ancien Conseiller du président de l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture (APCA), il est en France, l’un des observateurs avertis des marchés agricoles.

Déjà auteur de plusieurs ouvrages dont La sécurité alimentaire, une affaire d’Etat publiée en 2007, il nous rappelle aujourd’hui dans un récent édito paru dans la revue Paysan n° 323 de septembre-octobre 2010, les causes et conséquences d’une volatilité excessive des prix agricoles et nous fait part de la solution qu’il estime la plus pertinente. Partisan d’un retour à la politique des stocks alimentaires, Lucien Bourgeois estime en effet qu'une intervention publique est fondamentale en cas d'effondrement des prix.

La rédaction de momagri




En août dernier, les prix mondiaux du blé ont augmenté de près de 70 % par rapport au mois précédent. Comme lors de la flambée des cours de 2007, on peut trouver des explications plausibles à ce phénomène. En particulier, la baisse de production due à la sécheresse qui a sévi cet été en Russie, en Ukraine et au Kazakhstan, pays devenus des exportateurs importants, et annonciatrice d’une grave pénurie mondiale dans les mois à venir.

Or, ce n’est pas évident : au milieu du mois d’août, le département d’Etat à l’Agriculture des Etats-Unis estimait la récolte mondiale de blé pour cette campagne à 647,7 millions de tonnes, soit une baisse de 5 % par rapport à la précédente et de 2,3 % seulement pour l’ensemble des céréales. Celle-ci restant la troisième plus importante dans l’histoire. Pas de quoi, en théorie, entraîner la panique même si la démonstration est faite que, compte tenu de l’inélasticité des marchés agricoles, ce sont ces quelques pourcentages qui fondent cette instabilité.
En fait, c’est la décision de la Russie d’interdire les exportations jusqu’à la fin de l’année qui a provoqué l’affolement sur des marchés laissés à eux-mêmes, sans garde-fou.
Dans nos pays développés, ce sont les industriels qui utilisent du blé ou de la farine de blé qui souffrent de ces hausses qu’ils peuvent difficilement répercuter aux consommateurs. Et aussi les éleveurs qui, dans certaines régions, ont subi une sécheresse qui a réduit leurs ressources fourragères.

Mais ce sont surtout les consommateurs des pays pauvres et les populations les plus démunies des pays riches qui, comme à chaque flambée des cours, vont en subir les conséquences les plus pénibles. En attentant les prochaines chutes des cours mondiaux … qui ne se répercutent que très rarement en totalité à la consommation.

On ne mettra jamais assez l’accent sur les méfaits de la volatilité des prix agricoles : quand ils sont trop bas, ils ne permettent pas aux paysans de vivre de leur métier et les découragent à produire. Quand ils sont trop élevés, ils freinent l’accès à la nourriture des populations les plus défavorisées. Ainsi, les hausses de 2007-2008 ont fait passer le nombre de personnes qui souffrent de la faim dans le monde de 850 millions de personnes à un milliard.

Pourrait-on faire autrement ?
Le monde est relativement désarmé devant les accidents naturels. Ceux-ci risquent même de se multiplier si le réchauffement climatique se poursuit.
Mais il est possible de limiter l’instabilité des cours mondiaux par une politique de stockage. C’est d’ailleurs ce qui se faisait avant que l’Union européenne et les Etats-Unis abandonnent cette politique pour des raisons budgétaires. Mettre en place des stocks stratégiques de sécurité -comme nous ne cessons de la proposer dans Paysans- permettrait de limiter les risques de famines et de réguler les marchés. Cela procurerait aux producteurs un minimum de sécurité et les encouragerait à produire.

Car relever le défi alimentaire planétaire est agronomiquement possible. La production mondiale de céréales continue d’augmenter plus rapidement que la population, en particulier en Asie. Or, en trente ans, les exportations de céréales ont augmenté d’à peine 15 % quand la production progressait de 70 %. Le marché mondial perd de l’importance. Il ne représente que 18 % de la production totale de blé, 10 % de celle de maïs et 7 % de celle de riz. Comment un marché mondial, de moins en moins représentatif, peut-il servir de référence ?

Reste aussi à empêcher les dérives spéculatives. Cela concerne l’ensemble de nos économies mises à mal par une sphère financière difficile à contrôler. Pourquoi ne pas commencer par limiter la spéculation sur les produits alimentaires ? C’est le sens de la démarche de trois de nos ministres auprès du commissaire Michel Barnier. La Commission européenne ferait œuvre utile pour l’ensemble du monde si elle parvenait à cet objectif.
Haut de page
Paris, le samedi 25 octobre 2014