Dans un rapport dont il a assuré la direction en tant que vice-président de la Banque Mondiale avant de quitter ses fonctions, François Bourguignon appelle l’instance financière internationale à relever « Les Défis du Développement Global ». Dans des interviews aux quotidiens français Les Echos et Le Monde1 , le nouveau directeur de l’Ecole d’Economie de Paris (EEP) précise les réformes que devra adopter la Banque Mondiale pour sortir de la crise de légitimité dont elle souffre, face à la montée de nouveaux acteurs (donateurs privés, ONG, pays émergents comme la Chine ou le Vietnam) et à la contestation croissante de ses modes d’intervention passés. Ces recommandations confirment les résultats de l’audit interne qu’avait commandé l’ancien vice président de la Banque Mondiale en 2006. Ceux-ci avaient déjà pointé du doigt le « prosélytisme » dont faisait preuve la Banque Mondiale « en faveur de ses propres politiques sans les approfondir suffisamment ni exprimer le scepticisme approprié »2 . |
Deux premiers « défis », relatifs aux missions traditionnelles de la Banque mondiale, ont été identifiés : > Faire profiter aux pays à bas revenus des dons et des prêts à taux zéro de la Banque Mondiale, « car le boom des matières premières ne garantit pas qu’ils soient suffisamment intégrés à la mondialisation ». Ainsi les pays africains ne peuvent développer leurs capacités d’exportation sans s’ouvrir prématurément aux importations : « les règles de réciprocité des accords commerciaux empêchent une telle approche » explique François Bourguignon dans Les Echos. « L'Europe et les Etats-Unis essayent bien de promouvoir le commerce avec l'Afrique, par les accords APE3 pour l'Union européenne, ou AGOA4 pour les Etats-Unis. Mais ces accords sont assez contraignants sur les règles d'origine des produits par exemple, et la capacité des pays africains à pénétrer les marchés européens et américains reste limitée. » > « Soutenir le budget des pays fragiles – ceux qui sortent d’une guerre – afin que la pauvreté y recule ». De « nouveaux modes d’intervention » doivent ainsi être inventés et des arbitrages doivent être opérés par la Banque Mondiale pour coordonner les aides « trop fragmentées » et permettre de contourner ainsi le risque d’inefficacité inhérent au foisonnement de donateurs. François Bourguignon identifie par ailleurs deux nouvelles missions : > Aider les pays à revenus intermédiaires à éviter que leurs « inégalités sociales » ne s’accroissent. En effet, la forte croissance dans ces pays émergents ne garantit pas un recul de la pauvreté pour l’ensemble de la population. « C'est la façon dont cette croissance est distribuée à l'intérieur du pays qui joue sur l'accroissement ou non des inégalités. Le cas de la Chine où les inégalités se sont creusées de façon vertigineuse en même temps que s'accélérait la croissance est emblématique », analyse-t-il dans Les Echos. > Concentrer l’action sur les « biens publics mondiaux » comme le souligne Robert Zoellick, le président de la Banque. La Banque Mondiale peut ainsi devenir « la banque de l’environnement de la planète » souligne François Bourguignon au Monde, en s’attaquant tout particulièrement au changement climatique qui remet en cause les progrès possibles dans les pays en voie de développement. C’est ce que souligne une étude de la Brookings Institution selon laquelle les pays les plus pauvres, les plus exposés aux risques climatiques, pourraient être confrontés à une baisse de 20 à 25% de leur production agricole à l'horizon de 2050. C’est aussi pour favoriser l’adaptation au changement climatique que la Banque Mondiale a réajusté sa stratégie en faveur de l’agriculture dans son dernier rapport sur le développement mondial 20085 . « La communauté internationale a commis une grosse erreur en considérant l’agriculture comme le résidu du développement », accuse François Bourguignon. « Si on veut lutter contre la pauvreté, il faut des politiques agricoles spécifiques », poursuit-il dans Les Echos. Pour relever l’ensemble de ces défis, la Banque Mondiale devra s’attacher à améliorer la transmission de son expérience accumulée, afin de répondre aux immenses besoins d’expertise. Sans céder à la tentation de « formuler des recommandations uniformes et des recettes doctrinales », comme c’est le cas actuellement. Celui qui reste conseiller indépendant de la Banque Mondiale conclue les deux interviews en faisant référence à l’incapacité des instances internationales en place – FMI, Banque Mondiale et OMC – à améliorer la gouvernance mondiale. « Aucune de ces trois organisations ne fait vraiment de la gouvernance mondiale » insiste-t-il dans Les Echos. « C’est donc par le biais de ces biens publics mondiaux qui vont de l'environnement à l'eau, de la santé à l'émigration que peut, sans doute, s'instaurer une nouvelle gouvernance mondiale. »
A cette liste, le MOMA rajoute l’agriculture, secteur pour lequel les enjeux transnationaux sont d’une telle importance que son élévation au statut de « bien public mondial » − à la hauteur de sa dimension géopolitique et stratégique et à la faveur d’une redéfinition institutionnelle de cette notion6 − sera un facteur de développement, de stabilité et de paix dans le monde. Quant au déficit de gouvernance mondiale, notamment sur les questions agricoles, il nous semble primordial de ne pas omettre le rôle fondamental de la FAO qui, selon les prescriptions récemment publiées de la première évaluation externe indépendante de cette institution des Nations Unies7 , entame une réforme offrant des éléments de réponse à ce vide institutionnel. C’est aussi dans cet esprit que le MOMA développe, en parallèle de son modèle économique et l’agence internationale de notation, des principes de gouvernance de l’agriculture et du commerce agricole international pour dépasser le stade des déclarations, et réfléchir aux voies possibles de changement. La rédaction du MOMA |