Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

Les dangers de l’ouverture des marchés sans régulation



Paul-Florent Montfort, chargé d’études momagri



Les 25 et 26 févriers dernier, les ministres de l’Agriculture des 30 pays membres de l’OCDE, ceux des pays en voie d’y adhérer et ceux qui en sont proches1 se sont réunis à Paris pendant une journée et demie sur le thème “Pour un avenir durable : des politiques agricoles et alimentaires à la hauteur des défis et opportunités planétaires”. Il s’agissait de la première rencontre des ministres de l’Agriculture dans le cadre de l’OCDE depuis 12 ans.

La sécurité alimentaire était au cœur des débats des ministres réunis à cet effet. Certains d’entre eux, à cet égard, ont fait valoir que « l’« étroitesse » des marchés contribuait à l’instabilité des prix internationaux des produits agricoles et que ces prix seraient plus stables si des volumes d’échanges plus importants avaient lieu sur des marchés plus ouverts. » Et le résumé de la présidence, assumée par les ministres autrichiens et néo-zélandais Nikolaus Berlokovich et David Carter, de conclure : « un aboutissement heureux des négociations en cours dans le cadre du Programme de Doha pour le développement a [donc] été jugé essentiel ».

L’argument selon lequel la libéralisation des marchés agricoles internationaux stabiliserait les cours est toujours mis en avant par un certain nombre de personnes, notamment en vue de conclure le cycle.

Or, le raisonnement qui le sous-tend est faux, dans la mesure où l’instabilité des prix est un phénomène essentiellement endogène, c’est-à-dire nourri par le marché, comme le montre les démonstrations du chef économiste de momagri, auxquelles se joignent celles de grands experts comme J.M. Boussard ou M. Mazoyer.

Si l’instabilité des prix résultait exclusivement de causes exogènes, telles que les risques climatiques ou épizootiques, il y aurait tout lieu de penser que les pénuries de production d’une région seraient compensées par un excédent ailleurs2. Cet équilibre, favorisé par la mondialisation des communications et des transports, aurait donc pour fonction de lisser les cours mondiaux sur les marchés agricoles internationaux. Malheureusement, tel n’est pas le cas, puisque les marchés agricoles se distinguent de ceux des autres secteurs par deux caractéristiques : une offre et une demande rigides et peu substituables, des produits échangés sur des marchés physiques et à terme, et des anticipations imparfaites.

En effet, comme tous les producteurs, les agriculteurs fondent leur décision d’investissement, qui déterminera la production future, sur les anticipations qu’ils font du prix auquel ils pourront la vendre. Or, lorsqu’un agriculteur décide de ses choix d’assolement, il ne sait pas à l’avance les quantités qu’il obtiendra, ni leur qualité et encore moins le prix auquel il pourra vendre sa production. C’est pourquoi, à la différence du monde industriel qui peut ajuster quasi-instantanément sa production à la demande, le cycle de production agricole est incompressible. Et comme les agriculteurs ne disposent pas de la totalité de l’information au moment où ils décident de leurs choix de production, les quantités finalement récoltées diffèrent de la demande potentielle qui s’adressera à eux. Chaque année va donc voir apparaître un excès ou une insuffisance de l’offre par rapport à la demande qui évolue, elle, de façon beaucoup plus prévisible – La boucle est bouclée.

Un exemple : en 2007 ont été produits 603 millions de tonnes de blé, et 617 millions de tonnes ont été consommées. L’écart ne représente que 2%, et pourtant les prix ont augmenté de plus de 100%3.

Ainsi, dans la mesure où l’instabilité de l’offre se nourrit de l’instabilité des prix, les déséquilibres du marché ne peuvent pas se corriger d’eux-mêmes. L’hyper-volatilité des prix des matières premières agricoles constatés empiriquement sur les marchés démontre donc bien que les marchés agricoles ne fonctionnent pas parfaitement.

De ce fait, il y a tout lieu de croire que l’ouverture des marchés aura tendance à avoir l’effet inverse de ce que l’OCDE met en avant. C’est d’ailleurs une supposition confirmée par le modèle momagri, dont les dernières simulations ont montré que, dans le cas d’une libéralisation totale des marchés agricoles internationaux, la volatilité des prix serait exacerbée. Les conséquences seraient dramatiques pour les agricultures mondiales et notamment des PED, dont la plupart ne pourraient survivre à de telles variations de prix. Si l’on ne veut pas voir la sécurité alimentaire mondiale se dégrader un peu plus, il est urgent d’avancer avec prudence : favoriser les échanges, oui, mais en gardant à l’esprit qu’il est nécessaire de mettre en place des politiques de régulation des marchés, afin de protéger les agriculteurs de la variation des cours.


1 Il s’agit de l’Afrique du Sud, de l’Argentine, du Brésil, du Chili, de l’Estonie, de la Fédération de Russie, de l’Indonésie, d’Israël, de la Roumanie et de la Slovénie
2 Selon la loi probabiliste des grands nombres, il est en effet impossible que toutes les régions du monde soient affectées en même temps par une catastrophe naturelle ou climatique. C’est notamment sur cette loi que reposent les mécanismes assurantiels, et en particulier la réassurance.
3 Ce à quoi il faut ajouter le jeu de la spéculation, qui s’enracine sur cette variation des cours tout en l’exacerbant.

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Paris, le dimanche 23 novembre 2014