Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

Les bulles spéculatives sur le marché des matières premières agricoles :
objet de tests



Francisco J. Areal, Kelvin Balcombe, George Rapsomanikis,
University of Reading (Royaume-Uni),
Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO)



Des bulles spéculatives aux crises financières d’ampleur internationale, il n’y a qu’un pas. Les dérives spéculatives sur les marchés à terme, la déconnexion croissante des fondamentaux économiques, et l’hypervolatilité structurelle des prix sont également observées sur les marchés agricoles depuis 2008. Une situation qui facilite la formation de bulles agricoles et met en danger non seulement l’Agriculture mais également la sécurité alimentaire.

Dans une récente note, trois économistes de l’Université de Reading et de la FAO reviennent sur l’existence de ces bulles agricoles et tentent d’en expliquer l’étendue et l’origine. Nous avons reproduit ici des extraits1 de cette analyse particulièrement éclairante dans la mesure où elle rend compte non seulement des défaillances intrinsèques des marchés agricoles, mais l’impossibilité de jouer les démiurges et de prévoir demain un nouveau – et fatal – retournement des prix, avec les conséquences désastreuses qu’il peut entraîner.

La financiarisation croissante et ses dérives délétères mettent également en lumière l’extrême fragilité des indicateurs et des instruments de gouvernance de nos sociétés. Il est ainsi primordial de disposer d’instruments crédibles d’évaluation de l’impact de la spéculation sur l’équilibre des marchés, et de mesures de régulation efficaces pour se prémunir de la formation d’une « bulle agricole », dont les effets seraient au moins aussi dévastateurs que ceux de la crise financière.


La rédaction de momagri






Depuis 2007, le monde connaît d’importantes variations des prix des denrées alimentaires commercialisées au niveau international. Pendant cinq ans, les marchés alimentaires, et en particulier les marchés céréaliers, ont connu plusieurs flambées de prix. En juin 2008, décembre 2010 et, plus récemment, à l'automne 2012, les prix alimentaires ont fortement augmenté, puis diminué au plus bas, pour ensuite rester à des niveaux relativement élevés, par rapport à la moyenne de 2005-2006.

Les prix des aliments sont par nature volatils. Lutter contre cette volatilité est un problème délicat auquel sont confrontés les décideurs politiques, en particulier, des pays en développement.

En dépit de nos connaissances sur le mouvement des prix des matières premières au cours des 50 dernières années, l'épisode de 2008 a révélé une lacune dans nos connaissances sur les facteurs qui déterminent les prix des matières premières et notamment ceux des denrées alimentaires. Depuis 2005, les prix réels des produits alimentaires présentent une tendance à la hausse, et mi 2008, ils ont connu une augmentation spectaculaire de plus de 60 pourcent, par rapport au niveau de 2007.

La volatilité soutenue des prix alimentaires a des effets importants, en particulier dans les pays en développement. A court terme, les variations de prix peuvent affecter négativement la balance des paiements et les réserves de devises des pays en développement, importateurs de produits alimentaires, mais également aggraver leur capacité à mettre en œuvre des programmes de sécurité sociale.

À plus long terme, la diversification des activités agricoles destinées à minimiser l'exposition aux risques de flambée des prix, inhibe les gains d'efficacité et entrave le développement du secteur agricole (Kurosaki et Fafchamps, 2002). Les risques (de flambée des prix) peuvent également retarder l'adoption de technologies nécessaires à l’amélioration des productions agricoles ; les agriculteurs utilisant des technologies moins productives, dans l’espoir d’une plus grande stabilité (Larson et Plessman, 2002).

Les périodes de forte volatilité des prix mondiaux des denrées alimentaires ont renforcé l'attention des décideurs politiques sur l’agriculture et ont alimenté le débat sur l'avenir de la fiabilité des marchés mondiaux comme source de nourriture. Elles ont également généré des avis différents quant à leur nature et leurs causes, et ont conduit à un ensemble de propositions politiques. La question qui est au cœur du débat consiste à comprendre si ces pics de prix sont générés par les fondamentaux du marché – le jeu de l’offre et la demande alimentaire -, ou par d'autres moteurs, tels que le comportement grégaire observé sur les marchés physiques et financiers.

Le débat sur la volatilité des prix des denrées alimentaires qui va au-delà des fondamentaux du marché se reflète dans les politiques proposées. Ainsi, investir pour accélérer la croissance de la productivité agricole et satisfaire la demande de plus en plus forte et alléger la pression sur les prix (FAO, 2011) repose sur l’idée selon laquelle l'offre, la demande et les stocks sont les principales forces motrices de la volatilité.

La proposition de création de « fonds virtuels », destinés à permettre l’intervention sur les marchés à terme de produits alimentaires, par l'exécution de ventes à découvert progressives, se base sur l’idée que les variations entre l'offre et la demande n’explique pas totalement la volatilité et la spéculation sur les marchés à terme, mais qu’elles jouent un rôle dans la détermination de l'évolution des prix (von Braun et Torero, 2009). Il n'existe pas de consensus entre les économistes sur la nature des forces motrices de la volatilité des prix des denrées alimentaires et, sans surprise, sur les politiques pouvant l'atténuer.

En somme, le débat cherche à savoir si les prix agricoles et alimentaires ont connu une « bulle rationnelle », qui, selon la littérature financière, associé le comportement grégaire a des anticipations rationnelles sur les bénéfices futurs. Stiglitz (1990, p13) explique l’existence d’une bulle : si le prix est élevé aujourd'hui, seulement parce que les investisseurs estiment que le prix de vente sera encore plus élevé demain – alors que les facteurs fondamentaux ne semblent pas justifier un tel prix, alors, dans ce cas, une bulle existe.

Des tests et des algorithmes de datation ont été développés et utilisés pour identifier les augmentations rapides des prix suivies d’effondrements, également connu sous le nom de « bulles explosives » (Phillips, Wu et Yu, 2011; Phillips, Shi et Yu, 2012; Gilbert, 2009; Gutierrez, à paraître). Des analyses de Gilbert (2009) et Gutierrez (à paraître) ont appliqué les critères développés par Phillips, Wu et Yu (2011) en se concentrant sur quatre produits agricoles.

En appliquant un test récent de Dickey-Fuller (GSADF) sur les « bulles explosives » (Phillips, Shi et Yu, 2012) aux séries temporelles mensuelles pour les indices de 28 produits agricoles entre 1980 à 2012 : (boissons, matières premières agricoles, céréales, produits laitiers, viande, huiles sucre), nous avons pu observer la formation de certaines bulles de prix pour certains produits sur les marchés alimentaires.

Au-delà des fondamentaux du marché, l'augmentation spectaculaire des investissements à terme dans les matières premières par les institutions financières a coïncidé avec la flambée des prix des aliments en 2008, amenant ainsi à se demander si le jeu entre l’offre et de la demande explique à lui seul une telle évolution des prix.

Alors que la plupart des capitaux spéculatifs sont investis dans les contrats à terme non agricoles et en particulier l'énergie, les investissements dans des contrats à terme agricoles ont augmenté de 2007 à 2008, avec en parallèle une augmentation rapide des prix des denrées alimentaires en particulier du maïs, du soja et du blé.

En 2010, alors que l'augmentation du prix du blé a été déclenchée par les fondamentaux du marché – (à la même époque : diminution de l'offre de la Russie et de la mer noire en raison notamment de la sécheresse et restrictions à l'exportation) – les échanges de produits de base sur le marché a augmenté de manière significative.

Robles et al. (2009) soulignent que, en plus des fondamentaux du marché, la spéculation, la thésaurisation et l'hystérie ont joué un rôle important dans l'augmentation de la volatilité des prix des denrées alimentaires, et attribuent en partie l'épisode de 2008 aux « bulles spéculatives ».

La CNUCED (2011), dans le prolongement met l'accent sur la « financiarisation » des produits de base, sous entendu que les activités « non commerciales » des traders ont tendance à pousser les prix des produits de base loin des niveaux des fondamentaux du marché. Les investisseurs « non commerciaux » ne s'engageant pas dans les marchés physiques, comme le font les investisseurs commerciaux.

Reste à savoir si ces investisseurs non commerciaux et leur comportement grégaire alimente les bulles des prix, loin des valeurs fondamentales du marché. Ainsi, le test des « bulles spéculatives » apporte la preuve de l'impact des opérateurs non commerciaux sur les prix à terme. Cet impact est également reflété sur les marchés physiques, alors que le flux d'information va des marchés à terme aux marchés au comptant (Hernádez et Torero, 2010), ce qui fausse les signaux de prix.


Conclusions

La récente volatilité des prix des produits agricoles a eu d’importantes conséquences. Des tests et des algorithmes de datation ont été développés et utilisés pour identifier les augmentations rapides des prix, suivies d’effondrements, également connu sous le nom de « bulles explosives » (Phillips, Wu et Yu, 2011; Phillips, Shi et Yu, 2012; Gilbert, 2009).

Nous avons appliqué le test GSADF des bulles explosives aux séries temporelles mensuelles pour les indices sur la nourriture, les boissons, les matières premières agricoles, les céréales, les produits laitiers, la viande, les huiles et le sucre et un total de 28 produits agricoles entre 1980 à 2012.

Ces tests ont identifié que les bulles de prix ont eu lieu pour certains produits dans les marchés alimentaires.

Ces variations rapides des prix des matières premières agricoles ont des répercussions immédiates sur le revenu et le bien-être des agriculteurs, les intervenants qui interviennent tout au long de la chaîne alimentaire jusqu’aux consommateurs, ainsi que sur les négociations des pays (Balcombe, 2009). Deux questions se posent, a) Est-ce que les bulles de prix des denrées alimentaires sont d'origine spéculative ? b) Certaines matières premières sont-elles susceptibles de souffrir d’avantage des bulles de prix ?

En réponse à la question a) : Il est nécessaire d'approfondir l'analyse des positions de négociation des participants commerciaux et non commerciaux sur les marchés à terme. Une bulle de prix a été identifiée sur le marché du blé, où la part d'intérêt ouvert a été retenue par des traders non-commerciaux. Cependant le maïs, et d'autres matières premières sont négociés sur les marchés à terme et d’autres recherches basées sur des données ventilées sur la composition des deux positions : commerciales et non commerciales et leur comportement au cours de la flambée des prix seront nécessaires pour démêler leur rôle dans la détermination de l'évolution des prix.

Concernant la question b) : Nous pouvons affirmer qu’un certain nombre de produits agricoles sont susceptibles de souffrir de bulles de prix. Par conséquent, des efforts devront être engagés pour identifier et lutter contre les bulles de prix pour des produits qui ont fait l’objet de bulles par le passé. Par exemple, le marché mondial du riz est assez étroit et les producteurs et les exportateurs majeurs gèrent leurs marchés intérieurs grâce à des contrôles d’exportation et des stocks tampons.

Les résultats montrent que les restrictions à l'exportation peuvent aggraver voir même provoquer un effondrement de la confiance sur les marchés internationaux. Une coordination de la politique commerciale internationale en temps de crise peut réduire la volatilité et veiller à ce que les marchés mondiaux soit une source d'alimentation fiable. L'harmonisation de la politique commerciale renforcée grâce à des politiques prévisibles et moins discrétionnaires offrirait des informations plus claires, éviterait la panique et la thésaurisation, et donc moins d'incertitude.

En conséquence, les données sur les matières premières ayant fait l’objet par le passé d’un comportement de bulles, devraient être utilisées afin de détecter les nouvelles tendances de pics de prix. Les céréales telles que le blé et le riz, les cultures de base, et les huiles végétales telles que le soja et l'huile de colza ont fait l’objet de bulles ces dernières années et une attention particulière devrait donc être portée à l'évolution de leurs prix. D'autre part, la viande, les fruits, les fruits de mer et dans une plus large mesure les boissons n’ayant pas fait l’objet de bulles présentent un risque faible de comportement de bulle.


1 Retrouvez l’intégralité de cette note en suivant ce lien http://mpra.ub.uni-muenchen.de/48015/
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Paris, le dimanche 24 septembre 2017