Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
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Les Etats-Unis n’avaient pas attendu d’élire Donald Trump pour s’attaquer à la politique agricole chinoise



Frédéric Courleux, économiste et conseiller Momagri

14 Novembre 2016

La campagne électorale présidentielle américaine a été marquée par un rejet général des thèses libre-échangistes ; Donald Trump s’en est ainsi pris directement à l’OMC et il a plusieurs fois tenu la Chine comme responsable des maux de l’économie américaine. Les actions du président se démarqueront sans doute, dans une certaine mesure au moins, des discours du candidat. En attaquant devant l’OMC le cœur de la politique agricole chinoise, en septembre dernier, les États-Unis n’ont pas attendu l’élection de Trump pour s’engager dans ce qui s’annonce être une nouvelle bataille commerciale agricole. Pour autant le discours de Trump tranche avec les faux semblants habituels et montre que plus que jamais la communauté internationale a besoin de renouveler son logiciel en matière de gouvernance des politiques agricoles. Nous développons ici que l’attaque de la politique agricole chinoise par les USA est révélatrice des mauvais fondements des règles agricoles de l’OMC.

« Nous allons renégocier ou sortir [de l’OMC] (...) Ces accords commerciaux sont un désastre. L’Organisation mondiale du commerce est un désastre. L’Alena est un désastre. »
1. « À quand remonte la dernière fois où on nous a vus nous imposer face à la Chine dans un accord commercial ? Ils sont en train de nous tuer. Moi je me bats contre la Chine tout le temps »2

Il est bien évidemment trop tôt pour juger de la fidélité des actes à venir du Président au discours du candidat républicain. Toutefois la campagne victorieuse de Donald Trump apporte déjà quelques éléments quant aux évolutions, en cours et à venir, de la politique commerciale américaine et en particulier en matière agricole. Le positionnement de Trump vis-à-vis des affaires du monde est considéré comme tenté par le protectionnisme, voire par l’« isolationnisme », signifiant en quelque sorte qu’une rupture avec les thèses libre-échangistes pourrait être consommée. Alors que les négociations commerciales du TTIP semblent plus que jamais compromises, une question plus large se pose : assiste-t-on à un changement de cap ou seulement à une clarification de doctrine ? En matière agricole, on serait tenté de pencher pour la seconde partie de l’alternative.

D’une part, la stratégie des Etats-Unis a depuis longtemps tourné le dos à la période 1930-1980 où ils ont clairement œuvré, avec force stockage et mise en jachère, à la stabilisation les prix internationaux des céréales, stabilisation qui s’est révélée être une condition nécessaire au développement des échanges. Depuis cette période, ils ont renoncé à endosser ce rôle de « stockeur en dernier ressort » pour reprendre l’expression de l’économiste Jean-Marc Boussard.

D’autre part, l’attitude des États-Unis tout au long du cycle du Doha a montré qu’ils cherchaient surtout à conserver les acquis des règles actuelles de l’OMC, qui leur offrent d’importantes latitudes pour faire évoluer leurs politiques agricoles comme à peu près bon leur semble. Et ce à l’inverse de l’Union européenne qui a souvent voulu se montrer la bonne élève du libre-échangisme, proposant des contreparties à ses partenaires, synonyme de contraintes pour faire évoluer sa propre politique agricole. Ainsi, voir Donald Trump s’attaquer à l’OMC a ceci de surprenant que, pour beaucoup, les règles de l’OMC ont été fixées par et pour les Etats-Unis, et que ces derniers continuent de les défendre vaille que vaille même lorsque 33 pays en voie de développement conduits par l’Inde ont souhaité renégocier certaines dispositions relatives aux politiques de stockage.

Au final, l’élection de Trump a le mérite de clarifier une « real politik » déjà en vigueur depuis deux décennies, ce qui n’étonnera vraiment que les mondialistes naïfs. Autre argument pour s’en convaincre, l’attaque devant l’OMC du cœur de la politique agricole chinoise par l’administration Obama en septembre dernier. Plus précisément : le système de soutien aux céréales est critiqué pour son niveau élevé, incompatible avec les engagements de l’Empire du milieu lors de son entrée dans l’OMC en 2001. Le problème est au final assez simple : la baisse des prix internationaux des produits agricoles entraîne, côté américain, une augmentation des dépenses pour compenser la baisse des prix alors que, côté chinois, nettement moins connecté aux fluctuations des marchés internationaux, on assiste à une augmentation du différentiel entre le prix intérieur chinois et le prix à la frontière. Comme ce différentiel est considéré dans les règles de l’OMC comme un équivalent à une subvention illicite, la Chine entre en infraction, et ce d’autant plus qu’elle utilise de surcroît d’autres types de soutien direct. De leur côté, les États-Unis sont couverts par le principe très discutable, mais peu discuté, selon lequel les aides directes n’ont peu ou pas d’effets « distorsifs » sur les échanges, et restent donc dans les clous de règles qu’ils ont en grande partie décidées avec les Européens.

Cette attaque à l’OMC, qui n’est pas la première vis-à-vis des Chinois en matière agricole, touche cette fois-ci le cœur de la politique agricole chinoise et ressemble davantage à une déclaration de guerre commerciale qu’à une petite escarmouche. L’administration Obama a-t-elle voulu montrer aux Farmers américains que les règles de l’OMC pouvaient les défendre, afin de contrer les tendances isolationnistes et anti-libre-échangistes ? C’est possible, mais inefficace voire contre-productif. Inefficace, car compte tenu de la structure des coûts de production, la réponse de l’offre à une baisse du niveau de soutien ou des prix est très faible : sans actions pour réduire les surcapacités le retour à l’équilibre est très long. Contre-productif, car dans la période de fin du super-cycle des matières premières, les solutions pour endiguer la déprime des marchés internationaux sont davantage à chercher dans la coopération pour responsabiliser les principaux pays producteurs dans leur insertion au commerce international.

De plus, penser faire plier l’Empire du milieu en matière agricole parait présomptueux quand on connait l’importance stratégique de la politique agricole chinoise, pour la Chine mais aussi pour la sécurité alimentaire du monde. L’annonce, début novembre, du maintien du prix minimum sur le blé pour 2017 (372$/tonne) montre d’ailleurs que la Chine n’est pas prête de lâcher du lest. Renforcée graduellement depuis la fin des années 1970, la Chine a, en effet, bâti son développement économique sur des bases solides en se dotant d’une politique de développement agricole forte qui conduit au paradoxe actuel que l’atelier du monde est aussi le pays du monde où les prix à la production sont parmi les plus élevés.

Ayant développé un réseau de capacité de stockage public gigantesque (250 millions de tonnes, soit l’équivalent de toute la production européenne de céréales), la Chine concentre actuellement plus de la moitié des stocks de fin de campagne, c’est-à-dire les stocks qui permettent la soudure et sont en mesure de palier à une prochaine récolte en recul. Cette politique de stockage est également la pierre angulaire d’une activité diplomatique importante entre pays du sud-est. C’est ce qui a permis au riz d’être épargné, contrairement au blé et au maïs, par les répliques de la dernière crise alimentaire en 2010 et 2012, qui a surtout touché les pays reposant sur le blé (cf. printemps arabe). Stabilisatrice, la politique agricole chinoise l’est pour l’économie chinoise mais aussi pour une société chinoise marquée par d’importants déséquilibres entre villes et campagnes. Soutenir les prix agricoles a aussi un objectif de stabilité politique et sociale.

Autre paradoxe, en dépensant plus de 100 milliards par an pour leurs programmes d’aide alimentaire intérieure, les Etats unis ont aussi cet objectif, mais eux le font directement en finançant l’approvisionnement de cantines dédiées ou en distribuant des bons d’achat spécifiques à certains produits. Bizarrement ces budgets ont dernièrement été éliminés des indicateurs de l’OCDE de suivi des politiques agricoles et alimentaires, et ne sont pas soumis à engagement de réduction à l’OMC. Chaque pays a son histoire propre et ses institutions spécifiques ; les règles actuelles de l’OMC doivent pouvoir reconnaître le droit de la Chine, et d’autres pays, à utiliser de la sorte sa politique agricole.

Continuer à imposer un cadre établi par et pour les pays développés aux pays en voie de développement est le non-sens dans lequel se trouve le cycle de Doha, cycle affiché pourtant comme celui du développement. Les propos acerbes de Donald Trump sur l’OMC, conjuguées à l’agression commerciale vis-à-vis de la politique agricole chinoise par l’Administration Obama, signent peut être la fin des négociations du cycle de Doha. Le moment est venu de sortir des faux semblants pour ouvrir la voie à une nouvelle approche des relations commerciales internationales en matière agricole. A défaut, un repli commercial généralisé constitue le scénario le plus probable, chaque pays se protégeant contre des marchés internationaux déprimés. C’est d’une coopération entre politiques agricoles diverses et plurielles dans leurs objectifs, que le projet d’une réelle gouvernance mondiale de l’agriculture doit renaître.


1 Interrogé sur NBC News sur sa vision de la politique commerciale
http://www.lemonde.fr/(...)/2016/07/24/donald-trump-evoque-une-sortie-des-etats-unis-de-l-omc(...).html

2 http://www.atlantico.fr/decryptage/peuvent-commettre-meurtre-et-en-tirent-(...)-moi-m-entends-bien-avec-eux-(...).html


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Paris, le vendredi 24 mai 2019