Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

Le retour de la Russie sur les marchés agricoles internationaux



Paul-Florent Montfort,


chargé d’études de momagri

D’après le dernier rapport de l’USDA, la production russe de blé va, pour la première fois de l’histoire, dépasser celle des Etats-Unis sur la campagne 2009-2010 : 61 700 millions de tonnes contre 60 314 pour les Américains. Le franchissement du seuil, qui a été l’un des volets de la rivalité entre l’URSS et les Etats-Unis pendant la guerre froide, est beaucoup moins anecdotique qu’il n’y parait.

A la fin de la guerre froide en effet, l’ex-URSS délaisse complètement son appareil productif agricole ; à tel point qu’en 1998, après deux mauvaises récoltes, elle est contrainte de faire appel à l’aide alimentaire d’urgence de l’Union européenne, pour un montant de 400 millions d’euros. Un comble pour ce pays qui possède plus de 180 millions d'hectares de surfaces agricoles utiles, soit 9 % des terres cultivables dans le monde.

Mais ces dernières années ont vu un revirement politique complet des dirigeants de Moscou, qui, (re)prenant conscience de l’intérêt stratégique de l’agriculture, décident d’en faire un objectif politique prioritaire. Et de la Russie, une puissance agricole de poids capable de peser sur les marchés.

Dès 2005, le président Poutine fait ainsi de l’agriculture un pilier du développement du pays, en débloquant notamment plus de 13 milliards d’euros pour développer le système de crédit à destination des agriculteurs. Mais c’est son successeur, le président Medvedev, qui décide d’en faire un atout stratégique à part entière. Dans ses derniers discours, il a souligné sa volonté de faire de la Russie une grande puissance agricole, avec deux objectifs : devenir autosuffisant en interne, et peser sur les marchés à l’export en externe.

Or, si la Russie a encore beaucoup de chemin à faire pour reformer son cheptel bovin décimé pendant l’époque soviétique (elle ne produit que 5 % du lait et 2 % de la viande du globe), le pari est sur le point d’être gagné pour les céréales. De 45 millions de tonnes produites dans les années 1990 à plus de 100 millions en 2009, la Russie n’est en effet pas loin de se hisser au rang des premiers producteurs mondiaux, et est déjà le quatrième producteur pour le blé1. Une chose est sûre en tout cas : avec plus de 60 000 millions de tonnes de blé produites, la Russie est d’ores et déjà devenue un acteur de poids sur les marchés internationaux du blé. Au point de remporter le marché égyptien, grand importateur de blé et chasse gardée traditionnelle des Européens et des Américains.

A court terme, le gouvernement russe estime qu’ils peuvent produire 112 à 115 millions de tonnes de blé par an en améliorant uniquement les techniques de culture du blé et en portant le rendement à 24 quintaux l’hectare.

Qu’en sera-t-il alors lorsque la Russie aura développé ses infrastructures (actuellement très déficitaires), dans lesquelles le gouvernement a investi entre 50 et 100 millions de dollars ? Qu’en sera-t-il lorsque la Russie réintroduira les 20 millions d’hectares de tchernozioms, terres noires très grasses et très fertiles, dans la production ? Qu’en sera-t-il si les pays de l’ex-Urss autour de la mer Noire (spécialement l'Ukraine et le Kazakhstan), qui possèdent les terres les plus fertiles au monde, décidaient de reconstruire un cartel de blé post-soviétique ? Qu’en sera-t-il si le réchauffement climatique libérait d’autres terres à la production agricole, notamment en Sibérie (scénario très sérieux étudié à Moscou) ?

Une chose est sûre : une grande puissance agricole, compétitive et massive est en train d’émerger. Car l’objectif fixé par le Kremlin en termes d’exportation est on ne peut plus clair : 20% du marché mondial dans les 10-15 ans à venir. D’après certains experts, dans le cas de la création d'un pool céréalier dans le bassin de la mer Noire, la part de marché d'une telle union commerciale pourrait atteindre 30-35% du marché mondial…

Alors que faire ? Avec 1 milliard d’individus qui souffrent de la faim dans le monde, et une croissance démographique qui portera la population mondiale à 9 milliards avant 2050, on ne peut que se féliciter de ce nouveau potentiel agricole. Néanmoins, l’émergence d’une puissance agricole d’une telle ampleur sera un enjeu de taille pour les producteurs du monde entier, et notamment européens. Car la Russie va gagner des parts de marché essentielles, et sera à même d’orienter les marchés agricoles internationaux.

La nourriture n’est pas un jeu, écrivait récemment le chef économiste de momagri Bertrand Munier dans un récent article sur les fonds spéculatifs2; c’est pourquoi, sans vouloir porter atteinte à la loi du marché, mais au contraire pour pouvoir assurer l’équilibre des marchés, il est plus que jamais nécessaire de mettre en place une gouvernance mondiale de l’alimentation et de l’agriculture.

Les outils de régulation développés par momagri visent cet objectif : définir un cadre mondial de production et d’échanges pour réguler l’agriculture et l’alimentation mondiale.


1 Actuellement, l’Union européenne est le premier producteur mondial de blé, avec 138 millions de tonnes, devant la Chine (114 millions et l’Inde (80 millions).
2 Cf. momagri, « Fonds spéculatifs : la nourriture n’est pas un jeu », 10 mai 2010
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Paris, le samedi 30 août 2014