Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
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Le récent retour en grâces de Doha appelle à la prudence



En juillet dernier, le quatrième jeu de négociations de Doha s’achevait sur un nouvel échec ; le cycle dit « du développement » achoppait une nouvelle fois sur les questions agricoles, et en particulier sur le mécanisme de sauvegarde spécial qui garantissait la possibilité pour les pays de protéger leurs agricultures en cas de conjoncture mondiale défavorable. Après cinq ans de négociations infructueuses, beaucoup estimaient que le cycle était à nouveau écarté de l’agenda international pour une période indéterminée. Et pourtant, à peine cinq mois plus tard, la conclusion du cycle est à nouveau sur toutes les lèvres… Un engouement récent de nature essentiellement politique qui n’est pas étranger au nouveau contexte mondial, caractérisé par un regain du protectionnisme dans les différentes régions du monde. Pour autant, si le signal politique véhiculé par la conclusion du cycle de Doha pourrait être aujourd’hui positif pour la communauté internationale, il n’en reste pas moins que les implications économiques et stratégiques sont toujours aussi discutables voire dangereuses. Attention donc à ne pas succomber aux sirènes politiques du court terme sur un enjeu aussi stratégique que celui-là.


Depuis quelques mois, le contexte international a profondément évolué. Aujourd’hui englués dans une crise financière et économique sans précédent depuis 1929, les décideurs politiques s’efforcent d’éviter que la récession ne se transforme en dépression. Alors que le Fonds monétaire international (FMI) avance des prévisions de croissance de l’ordre de 0,5% pour 2009 – soit un arrêt quasi-total de l’économie mondiale selon son chef économiste Olivier Blanchard – les mauvaises nouvelles s’enchaînent sur le front économique et surtout social. En France, d’après une étude du cabinet spécialisé Altares1, 55 000 défaillances d’entreprises avaient déjà été enregistrées en 2008, soit une hausse de 10,3% par rapport à 2007 ; selon le Bureau International du travail (BIT), la crise économique mondiale pourrait mettre au chômage jusqu’à 51 millions de personnes supplémentaires cette année, si la crise perdure2.

Confrontés à une telle sinistrose, les gouvernements parent légitimement au plus pressé, parfois au détriment de leurs engagements commerciaux internationaux : entre la clause « Buy American » (achetez américain) sur l’acier, inscrite dans le plan de relance adopté par le Congrès américain3 , les taxes sur les importations de voitures étrangères décidée par la Russie, l’interdiction indienne d’importer des jouets chinois, les tentations protectionnistes se multiplient à travers le monde.

C’est dans ce contexte de crise économique et de confiance généralisées que le cycle de Doha a été remis sur le devant de la scène, car il permettrait, selon certains, de faire d’une pierre deux coups.

D’une part, si les négociations avançaient cela apparaitrait comme un signal politique fort en termes de relance de la coopération et de la confiance internationale. D’autre part, dans le désert de propositions concrètes à portée internationale, il est considéré par ses partisans comme l’un des seuls remèdes existants, pour endiguer la crise économique et alimentaire qui touche la communauté internationale.

C’est pourquoi il n’y a pas un sommet international (G20 en novembre 2008, Davos en janvier 2009, G7 en février) qui ne réaffirme dans son communiqué final la nécessité de parvenir à une « conclusion rapide et ambitieuse4 » du cycle de Doha ; sans compter les appels isolés d’un certain nombre de décideurs internationaux, à l’instar de Catherine Ashton, Commissaire européen au Commerce5 , et du président brésilien Luiz Inacio Lula da Silva6 , qui, favorables à la reprise des négociations, multiplient les déclarations d’intention.

Toutefois, si l’intention politique, partagée par tous les Etats, de relancer la confiance et la coopération internationale est louable, les implications économiques et stratégiques liées à la conclusion du cycle de Doha pourraient conduire à une situation bien pire que celle que nous connaissons aujourd’hui.

Tout d’abord, pour de nombreux experts, la conclusion du cycle de Doha est de plus en plus décriée, du fait de son impact négatif sur l’environnement et sur la sécurité alimentaire mondiale. Ainsi en est-il du rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation Olivier de Schutter, qui finalise son rapport sur l’impact de la libéralisation des échanges sur la faim dans le monde et les politiques des Etats. Il démontre que les effets de la libéralisation non régulée des marchés agricoles seront globalement négatifs sur la sécurité alimentaire mondiale (notamment dans les pays pauvres), dans la mesure où elle engendrera des coûts cachés et soumettra les marchés agricoles à une volatilité des prix exacerbée, comme les premières simulations du modèle momagri, effectuées en mars 2008, le confirment7.

Ensuite, la réactivation du cycle de Doha n’est qu’une des mesures envisagées pour réformer la gouvernance internationale. D’autres mesures importantes sont sur le point d’être prises, notamment dans les domaines économique, financier et bancaire, et elles modifieront profondément le commerce mondial. Ainsi en est-il, par exemple, de l’évolution future des taux de change, à l’heure où le protectionnisme monétaire chinois inquiète de plus en plus, ou de l’encadrement de la spéculation sur les marchés à terme des matières premières, dont on sait qu’il modifiera profondément les termes de l’échange et donc les gains potentiels induits par une libéralisation.



Dans ce contexte marqué par l’incertitude, la communauté internationale ne peut prendre le risque de voir se cumuler pour des raisons strictement politiques deux crises mondiales, économique et alimentaire ; une telle situation aurait des conséquences dramatiques sur l’équilibre stratégique du monde.

S’il ne fait aucun doute que la relance de la dynamique de coopération internationale est primordiale pour enrayer la récession économique mondiale, elle ne doit cependant pas se faire à n’importe quel prix ; et à plus forte raison pas au détriment de la sécurité alimentaire. Les crises alimentaire, financière, et économique ne sont que différents visages d’une crise plus profonde, une crise de la gouvernance internationale. Aujourd’hui, la plupart des décideurs ont pris conscience de la nécessité de réformer la gouvernance mondiale suivant des principes de régulation admis par tous ; il convient donc de ne pas précipiter la conclusion du cycle de Doha, dont on connait les effets irrémédiables, pour des impératifs politiques contraires aux enjeux stratégiques de la plupart des régions du monde.

La rédaction de momagri



1 Cabinet spécialisé dans la recherche d’information sur les entreprises.
2 Cité par Les Echos, « Le G7 tente de dégager des solutions communes face à la crise », 14/02/2009
3 La clause « Buy American », incluse dans le plan de relance américain de 787 milliards de dollars voté le, 13 février 2008 par le Congrès, stipule que l’acier utilisé dans les projets d’infrastructures faisant l’objet de marchés publics doit être produit aux Etats-Unis. Un projet de loi identique, en cours de débat au Sénat, irait plus loin en réservant la quasi-totalité des fournitures de matériels faisant l’objet d’un financement public au titre de « stimulus » aux producteurs américains.
4 D’après les termes mêmes du communiqué du G7, 13-14 février 2009
5 « Les conclusions du cycle de Doha peuvent aider à résoudre la crise économique actuelle », cité par le Compte rendu de la Séance plénière du 2 février.
6 Cf. momagri, « Les conclusions du cycle de Doha toujours sur l’agenda international », http://www.momagri.org/momagri12_web/FR/PAGE_DernieresPublicationsDetail.awp?P1=430
7 Les simulations effectuées en mars 2008 ont montré que, dans l’hypothèse d’une libéralisation non régulée des marchés agricoles internationaux, la volatilité des prix pourrait être multipliée par deux.
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Paris, le mercredi 3 septembre 2014