Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
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Le droit à l’alimentation, facteur de Changement



Olivier de Schutter, Rapporteur des Nations unies pour le droit à l’Alimentation



« L'OMC reste enfermée dans une idée très XXème siècle (…) qui voit l'agriculture comme une marchandise comme les autres (…) Il faut que l'OMC accepte de changer de modèle comme on l'a fait déjà dans d'autres enceintes internationales ».

Olivier de Schutter n’a pas mâché ses mots lors de la présentation publique le 11 mars dernier de son ultime rapport qui marque la fin de son mandat (avril 2014), débuté en 2008, en pleine crise alimentaire. L’amélioration de la gouvernance mondiale n’est plus une option mais une nécessité en matière de sécurité alimentaire et d’agriculture. De même que le droit à l’alimentation n’est pas ce mot magique dont la seule évocation suffirait à changer le cours des choses et l’agriculture un énième actif à manipuler sur les marchés internationaux.

Les objectifs de réduction de la pauvreté, de lutte contre l’insécurité alimentaire et la volatilité des prix alimentaires, sont loin d’avoir été atteints, malgré de réelles avancées. Olivier de Schutter, dans son rapport, dont nous reproduisons ici des extraits
1, dénonce ainsi un véritable manque de suivi des engagements des Etats et finalement souligne l’absence de volonté politique.

Encourager la mise en œuvre d’institutions et d’une gouvernance favorables à l’amélioration de la sécurité alimentaire demeure plus que jamais un but crucial à atteindre. Pour y parvenir, momagri plaide pour la création d’un Conseil de Sécurité Agricole mondial sur le modèle du Conseil de Sécurité de l’ONU, pour anticiper et faire face aux crises alimentaires grâce à une coopération internationale renforcée.


La rédaction de momagri






Concevoir un cadre international porteur

La réalisation progressive du droit à l’alimentation va aussi nécessairement de pair avec l’amélioration de la gouvernance au niveau mondial. Depuis sa réforme en 2009, le Comité de la sécurité alimentaire mondiale a considérablement contribué au travail mené au niveau mondial en faveur de la sécurité alimentaire. Le Rapporteur spécial a participé activement à ce processus, d’abord en tant que membre du groupe des Amis de la présidence pendant l’étape de la réforme puis en tant que membre du Groupe consultatif du Comité. Le succès le plus immédiat du Comité est peut-être le fait qu’il rassemble une grande variété de partenaires - les pouvoirs publics, bien sûr, mais aussi la société civile, les institutions internationales et le secteur privé - qui ont tous une approche différente des difficultés auxquelles font face les systèmes alimentaires, ce qui stimule l’apprentissage collectif.

Le rôle du Comité de la sécurité alimentaire mondiale devrait gagner en importance à l’avenir, à mesure qu’on se rendra mieux compte de l’interdépendance de l’action à mener aux niveaux local, national, régional et mondial, et du fait qu’il faut accélérer l’apprentissage. En effet, si les initiatives locales ne peuvent aboutir sans stratégie sur le droit à l’alimentation au plan national, l’action menée à l’échelle nationale doit, elle aussi, se fonder sur l’appui international pour porter ses fruits. En coordination avec le Rapporteur spécial sur les droits de l’homme et l’extrême pauvreté, le Rapporteur spécial a notamment plaidé en faveur de la création d’un fonds mondial de la protection sociale, qui permettrait de venir à bout des obstacles financiers et de bâtir une solidarité internationale afin de réaliser le droit à l’alimentation et le droit à la protection sociale dans les pays en développement, particulièrement ceux qui sont particulièrement vulnérables aux risques covariants tels que la sécheresse ou la volatilité des prix alimentaires. Cette initiative a été présentée à la trente-neuvième session plénière du Comité de la sécurité alimentaire mondiale en octobre 2012 et au Conseil de coopération interinstitutionnelle sur la protection sociale ainsi que dans diverses autres instances. Elle a reçu l’appui du Parlement européen et figurait parmi les principales recommandations qui se sont dégagées des consultations mondiales menées par le Groupe de personnalités de haut niveau chargées du programme de développement pour l’après-2015.

Par son incapacité à placer les enjeux de la sécurité alimentaire avant les préoccupations commerciales, la neuvième Conférence ministérielle de l’Organisation mondiale du commerce, qui s’est tenue à Bali (Indonésie) du 3 au 7 décembre 2013 a clairement illustré le fait qu’il faut améliorer la cohérence de la gouvernance mondiale s’agissant de réaliser le droit à l’alimentation: aucun domaine d’action, même le commerce, ne peut être laissé de côté lorsqu’il s’agit de débattre de cet objectif fondamental. La redéfinition des objectifs mondiaux de développement offre une autre possibilité de progresser vers cet objectif. Dans le document publié à l’issue de la Conférence des Nations Unies sur le développement durable (Conférence Rio+20), intitulé «L’avenir que nous voulons», les chefs d’État et de gouvernement réaffirment leurs «engagements concernant le droit de chaque être humain d’avoir accès à des aliments sains et nutritifs en quantité suffisante, conformément au droit à une alimentation adéquate et au droit fondamental de chacun d’être à l’abri de la faim»48. Dans son rapport final de mai 2013, le Groupe de personnalités de haut niveau chargé du programme de développement pour l’après-2015 a proposé d’inclure «assurer la sécurité alimentaire et l’équilibre nutritionnel» parmi les objectifs et cibles universels à convenir, la cible 5 a) étant l’élimination de la faim dans le monde et la protection du droit de toute personne d’avoir accès à des aliments sains, nutritifs, en quantité suffisante et à des prix abordables. Des conclusions analogues ont été tirées à l’issue de la consultation de haut niveau sur la faim, la sécurité alimentaire et la nutrition dans le cadre du développement de l’après-2015 de Madrid, qui a eu lieu le 4 avril 2013. À sa quarantième session plénière, se fondant sur ce début de consensus, le Comité de la sécurité alimentaire mondiale a souligné le «rôle essentiel de la sécurité alimentaire, de la nutrition et de l’élimination de la pauvreté dans l’élaboration du programme de développement pour l’après-2015», et a chargé son Bureau d’étudier les moyens, pour le Comité, de contribuer au processus décisionnel relatif au programme de développement pour l’après-2015.

À l’évidence, il est aujourd’hui temps de passer des intentions, certes généreuses, à l’action. L’élimination de la faim et de l’extrême pauvreté figure maintenant au premier plan des priorités politiques et, grâce aux nouveaux objectifs de développement durable, le suivi de ce domaine d’action sera renforcé au niveau mondial. En fondant explicitement l’action menée sur le droit à l’alimentation, on encouragera tous les acteurs concernés par la mise en oeuvre de ces objectifs à reconnaître leurs devoirs envers ceux qui sont marginalisés économiquement et absents de la scène politique, et à faire face à l’économie politique des systèmes alimentaires, c’est-à-dire à savoir qui décide, en fonction de quelle information et selon quel mécanismes de responsabilité.

Conclusions

L’élimination de la faim et de la malnutrition est un objectif réalisable. Néanmoins, pour y arriver, il faut sortir du statu quo et améliorer la coordination entre les secteurs, et s’accorder sur les échéances et les niveaux de gouvernance. Donner les moyens d’agir aux communautés, au niveau local, afin qu’elles puissent recenser les obstacles qu’elles rencontrent et les solutions qui leur conviennent le mieux est une première étape. Cette action doit être complétée par des politiques nationales d’appui, qui garantissent un séquençage correct des diverses réformes politiques nécessaires, dans tous les secteurs concernés, dont l’agriculture, le développement rural, la santé, l’éducation et la protection sociale. À leur tour, les politiques locales et nationales devraient bénéficier d’un cadre international porteur, dans lequel les politiques qui influent sur la capacité des pays de garantir le droit à l’alimentation (commerce, aide alimentaire, allègement de la dette extérieure et coopération au développement) soient revues pour correspondre à l’impératif de la sécurité alimentaire et de l’alimentation adéquate. Comprise comme l’exigence du fonctionnement démocratique des systèmes alimentaires, impliquant la possibilité, pour les communautés, de choisir de quel système alimentaire elles souhaitent dépendre et comment remodeler ces systèmes, la souveraineté alimentaire est une condition de la pleine réalisation du droit à l’alimentation. Mais - paradoxe d’un monde de plus en plus interdépendant - il faut, pour parvenir à cet objectif, approfondir la coopération entre les États.


1 Retrouvez l’intégralité du rapport final d’Olivier de Schutter en suivant ce lien http://www.srfood.org/images/stories/pdf/officialreports/20140310_finalreport_fr.pdf
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Paris, le samedi 18 novembre 2017