Le Ghana, entre insécurité alimentaire et crise financière Paul-Florent Montfort, chargé d’études de momagri La crise financière et économique que nous traversons est née dans les pays riches, et les effets macroéconomiques se sont fait sentir en premier lieu dans les pays riches (faillites de grandes institutions bancaires, licenciements massifs sur les marchés financiers, contraction des PIB des pays industrialisés, etc.) Mais la crise est désormais mondiale ; et l’exposition des pays en développement à cette crise est d’autant plus réelle que, dans bon nombre d’entre eux, la crise économique et financière vient se superposer à une crise alimentaire encore vivace, ce qui fragilise encore plus les efforts faits pour rétablir la sécurité alimentaire. Le Ghana, petit pays d’Afrique occidentale de 23 millions d’habitants, est un exemple particulièrement criant de l’impact de la crise financière sur l’insécurité alimentaire ; et il illustre l’urgence d’une réponse internationale à la crise qui ne concerne pas uniquement les systèmes financiers des pays riches, mais également les structures économiques locales des pays en développement, qui sont les plus affectées. Bon élève des recommandations en termes de lutte contre la faim, le Ghana était le seul pays de l’Afrique subsaharienne à avoir atteint l’Objectif du Millénaire pour le développement, consistant à réduire de moitié le nombre d’affamés et de pauvres à l’horizon 2015. Selon les statistiques de la FAO en effet, le nombre de personnes sous-alimentées au Ghana est tombé de 5,4 millions de personnes en 1990-92 (période de référence) à 3 millions en 1995-97, puis à 1,9 millions en 2003-05, grâce à des politiques d’investissement et de diversification de l’agriculture efficaces. Toutefois, la crise financière et l’inflation croissante menacent de réduire à néant les efforts et les bons résultats de ce pays dans sa lutte contre la faim et la pauvreté. Si, à l’instar de l’ensemble du monde, les prix alimentaires au Ghana ont atteint un pic à la mi-2008, ils restent en effet anormalement élevés malgré les très bonnes récoltes enregistrées cette année. Ce qui est loin d’être sans conséquences pour une population dont 60 à 80% du revenu est consacré à l’alimentation… La situation observée au Ghana n’est pas un cas particulier : un nouvel indice interactif de la FAO1, relevant les prix des denrées de base sur les marchés nationaux de 55 pays en développement montre en effet que, si les prix alimentaires sont en régression au plan international, ceux des pays en développement ont baissé moins vite, voire pas du tout. Si ce phénomène n’est encore qu’imparfaitement expliqué, beaucoup s’interrogent sur ses liens possibles avec la crise financière. Sans compter que, d’après une évaluation du Programme alimentaire mondial (PAM) concernant l’impact de la crise financière mondiale sur la sécurité alimentaire (avril 2009), les plus touchés par les niveaux de prix alimentaires élevés sont les ménages qui dépendent de l’envoi de fonds de l’étranger, qui sont eux directement affectés par la récession mondiale. Comme le soulignait la Secrétaire permanente du Ministère britannique pour le développement international (DFID) Minouche Shafik2, les pauvres sont invariablement les plus touchés par les crises économiques. C’est une réalité que la communauté internationale devrait s’attacher à garder en mémoire, afin de s’employer à définir des politiques de sortie de crise qui ne concernent pas uniquement le système financier et bancaire international, mais également le système agricole international. Il est primordial de rétablir la stabilité et la confiance sur les marchés financiers et interbancaires, gage de l’équilibre des économies mondiales. Mais cela ne suffira pas à rétablir la situation dans les pays en développement, dont les économies, paradoxalement les plus affectées, sont encore en marge du système financier international. L’exemple du Ghana montre qu’une action de lutte contre la crise au niveau local passe avant tout par l’agriculture, pour deux raisons : d’une part parce que la Ghana, comme la plupart des pays en développement, reste une économie essentiellement agricole ; et d’autre part, parce que cette dernière est le levier qui aura le plus fort impact sur le niveau de vie des populations. C’est pourquoi l’on ne peut qu’espérer que les décideurs internationaux, qui se concentrent aujourd’hui sur les moyens d’enrayer la crise et la définition d’une nouvelle gouvernance internationale, prennent conscience de cette réalité, en intégrant la régulation de l’agriculture au même titre que la régulation des marchés financiers dans le champ de leurs priorités.
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