Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse, président de Limagrain, qui rassemble des
responsables du monde agricole et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie
et défense,…). Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux
outils d’évaluation (modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

Le Fonds de Lissage de la filière coton au Burkina Faso :
une initiative pertinente pour lutter contre la volatilité des prix



Dans un contexte de crise généralisée de la filière coton en Afrique francophone, l’Agence française pour le développement (AFD) a lancé en avril 2008 au Burkina Faso un Fonds de Lissage, destiné à encadrer la volatilité des prix et garantir un revenu rémunérateur aux producteurs. Ce fonds de lissage repose sur une logique ancienne, à savoir un « tunnel de prix » articulé autour d’un prix de tendance défini par grandes zones géographiques homogènes, qui définit le cadre de l’intervention des pouvoirs publics en cas de volatilité trop élevée.

L’initiative de l’AFD a le mérite d’expliciter le fonctionnement concret de ce type de système, séduisant et efficace. Ce dispositif rencontre un certain succès au niveau local1, connait toutefois certaines limites à échelle plus grande, qui ont justifié son abandon par le passé. Des limites que momagri cherche à dépasser.


Le Fonds de Lissage proposé par l’AFD a pour objectif de gérer les risques liés à l’hyper-volatilité des prix à court terme du coton au Burkina Faso, par un système d’abondement et de retrait. Le principe est le suivant : une fluctuation libre des prix à l’intérieur de marges définies autour d’un prix de tendance, et le déclenchement de l’intervention au-delà, aussi bien lorsque les prix crèvent le prix plafond que quand ils percent le prix plancher.




Cette intervention se justifie par l’ampleur des chocs de prix enregistrés. Car, « comme tous les agents économiques et peut-être plus encore, vu le caractère particulièrement aléatoire de leur activité, les agriculteurs sont sensibles à tout ce qui leur permet de mieux maîtriser leur environnement climatique, social ou économique », rappelle José Tissier, responsable à l’AFD de la mise en place de ce fonds de lissage.

Or, sur les marchés agricoles, « il existe des événements que la communauté internationale reconnaît comme des chocs externes aux pays ou aux filières et qui peuvent conduire à terme à la disparition de la filière, ajoute-t-il. Ni les acteurs par le biais de leurs outils de lissage interannuel2, ni le marché par le biais des produits dérivés ne peuvent faire face à cette situation [d’hyper-volatilité des prix]. Face à ce qu’il est convenu d’appeler une défaillance de marché, l’Etat se trouve devant l’alternative suivante : soit il n’intervient pas et prend le risque de voir la filière s’effondrer, avec ce que cela suppose de dégâts d’ordre social mais aussi économique et fiscal, plus ou moins conséquents selon l’importance de la filière dans l’économie nationale… soit l’Etat décide d’intervenir. Le fonctionnement du fonds de lissage lui permet de le faire de façon préventive puisque, dès la fixation du prix de tendance, il est possible d’apprécier si l’annonce d’un prix producteur trop faible risque de décourager les producteurs et conduire à un abandon brutal de la production de coton. »

En effet, l’avantage du dispositif mis en place par l’AFD au Burkina Faso, en collaboration avec les acteurs locaux de la filière du coton, est que « le prix ne dépend plus des négociations menées chaque année entre producteurs et société(s) cotonnière(s). Le prix dépend dorénavant de l’évolution des cours mondiaux (…), déterminé chaque année à partir d’une formule mathématique permettant d’estimer ce qu’il est convenu d’appeler le prix de tendance ». Il s’agit d’une moyenne mobile3 centrée calculée sur la base des cours des deux dernières campagnes écoulées, et des cours prévisionnels des trois campagnes à venir.

    • Pour les deux dernières campagnes écoulées (années n-2 et n-1), le calcul se réfère à la valeur des moyennes journalières de l’indice A Cotlook Far East FOB (indice de référence calculé par la société d’information financière Cotton Outlook).
    • Pour la campagne courante (année n), le calcul se réfère à l’indice prévisionnel A Forward Cotlook s’il est disponible, et à défaut à l’indice A de la dernière publication de la Banque mondiale de l’année n-24.
    • Pour les deux campagnes futures (n+1 et n+2), le calcul se réfère aux prévisions de novembre décembre de l’année n-2 de la Banque mondiale.

Le prix de tendance est également corrigé en fonction d’un taux de change de référence.

C’est à partir de ce prix de tendance que sont calculés les bornes du tunnel de lissage, la borne inférieure (ou prix plancher) correspondant à 95% du prix de tendance, et la borne supérieure (ou prix plafond), à 101%.

Le prix plancher est fixé au plus tard le 15 avril de chaque année pour l’année à venir. Dans le cas du fonds de lissage burkinabé, il représente le prix d’achat garanti du coton graine au producteur ; il est payé automatiquement à chaque producteur dans les jours suivant le dépôt de sa demande de paiement.

En revanche, lorsque le prix moyen de vente de la fibre de coton de la campagne courante est supérieur au plafond du tunnel, les producteurs et sociétés cotonnières s’engagent à verser une partie des gains engendrés selon une formule d’abondement progressif complexe.

Le fonds de lissage est géré par l’Association du fonds de lissage (AFDL), créée en avril 2008 lors d’une Assemblée générale constitutive de l’interprofession cotonnière burkinabé, qui réunit les producteurs et les sociétés cotonnières. Une banque locale, choisie suite à un appel d’offres, a été mandatée pour la gestion opérationnelle du mécanisme et du fonds en vue d’assurer la transparence, l’équité et la sécurité des ressources du fonds.

Pour l’abondement initial du fonds de lissage, l’AFD a octroyé un montant de 15 millions d’euros, sous la forme de Prêt très concessionnel contra cyclique (PTCC). A ces 15 millions viennent s’ajouter 3 millions d’euros prévus dans le cadre d’une subvention publique.

La mise en place effective du fonds de lissage burkinabé s’inscrit dans une perspective plus large, au niveau régional, d’un programme de gestion intégrée du risque-prix. Sa mise en place devrait ainsi permettre de relancer les réflexions, entamées en 2007, sur la mise en d’une facilité régionale, destinée à refinancer, en cas de besoin, les fonds de lissage nationaux éligibles, avec pour objectif de stabiliser les marchés régionaux d’Afrique de l’Ouest dans leur ensemble.



Le fonds de lissage mis en place à l’initiative de l’AFD pour sortir la filière coton de la crise dans laquelle elle est enlisée prouve que des initiatives constructives existent et continuent d’être mises en place pour trouver une solution à la volatilité des prix qui déstabilise les filières agricoles. Si au niveau national, ce type de mécanisme est tout à fait viable, le système trouve rapidement ses limites à une échelle plus grande, régionale ou internationale.

En effet, à l’échelle régionale ou internationale, ce mécanisme, qui emprunte à des systèmes déjà mis en œuvre par le passé, présente un inconvénient majeur, dans la mesure où il tend à pousser à la surproduction. Les producteurs, ayant l’assurance de pouvoir vendre leur production à un prix établi (le prix plancher), sont incités à produire au-delà de ce que le marché peut écouler. Ce qui est supportable dans le cadre local a une autre incidence lorsqu’il s’inscrit à une échelle régionale et mondiale. Dans ce dernier cas en effet, le système tend à nourrir sa propre perte, puisque la surproduction générée mobilise de telles quantités de matières premières qu’elles ont une influence réelle sur les prix, en les tirant vers le bas. De ce fait, le cours mondial a tendance à rester durablement bas, ce qui limite les occasions pour les pouvoirs publics de rééquilibrer leurs comptes lorsque les cours dépassent le prix plafond.

C’est la raison pour laquelle, par les réformes de 1984 et 1988, l’Union européenne supprima peu à peu le prix d’intervention dans le cadre de la PAC, et instaura des mécanismes de contrôle de la production (quotas, jachère obligatoire, etc.) ; c’est également la raison qui poussa à l’abandon en 2000 (accords de Cotonou) du STABEX, le système de compensations financières prévu par l’accord de Lomé entre l’Union européenne et les pays ACP5 pour stabiliser les recettes à l'exportation de ces derniers6.

Ainsi, ce mécanisme est loin d’être parfait dès lors qu’on le généralise; toutefois, sa remise en service par l’AFD dans le cadre du marché du coton au Burkina Faso montre à quel point il reste une forme de solution pour des filières fragiles. L’hyper-volatilité des prix qui caractérise les marchés agricoles reste en effet le principal danger auquel sont confrontés les agriculteurs, et par ricochet les Etats (sécurité alimentaire nationale, pérennité d’une filière, etc.) Jusqu’à très récemment, dans la plupart des cas, les Etats ont préféré prendre le risque d’une surproduction plutôt que de laisser le secteur agricole au seul jeu du libre marché et de la volatilité qui lui est associée ; et le fonds de lissage mis en place au Burkina Faso prouve que, dans les situations de crise, comme celle que le secteur cotonnier a connue en Afrique de l’Ouest, le système du prix d’intervention est encore la solution retenue.

Par Paul-Florent Montfort, chargé d’études de momagri


1 Cf. interview d’André Pouillès-Duplaix, Directeur adjoint du Département Technique Opérationnel de l’AFD, « Depuis la campagne 2006-2007, le mécanisme fonctionne », 06/07/2009.
2 Pendant de nombreuses années, le marché du coton au Burkina Faso a fonctionné sur la base d’un prix négocié entre les sociétés cotonnières et les producteurs. Mais il était inévitable que ce système, construit sans référence aucune au marché international ou aux coûts de production de la filière, finisse par s’effondrer à terme.
3 i.e. une moyenne qui s’ajuste en continu.
4 Source : Perspectives de l’économie mondiale, « Prévisions pour les produits de base ».
5 Les Pays ACP ou Pays d'Afrique, Caraïbes et Pacifique, sont des pays signataires des accords de Lomé et de Cotonou. La convention de Lomé est un programme de coopération entre 27 États de l'Union européenne et 79 pays d'Afrique, Caraïbes et Pacifique (ACP). Elle met en place principalement des préférences tarifaires donnant accès à ces pays au marché européen ainsi que des fonds spéciaux destinés à garantir la stabilité des prix à l'achat pour les produits agricoles et miniers.
6 Mécanismes où les prix sont déterminés par l’Etat : les producteurs ont la garantie que leur production sera achetée à un prix donné
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Paris, le lundi 21 mai 2012