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Le Brésil gagnera-t-il vraiment à une libéralisation
non régulée des marchés agricoles ?
Paul-Florent Montfort, momagri
Deuxième producteur et premier exportateur de soja, premier producteur et exportateur de viande, premier exportateur d’éthanol, et même premier producteur de café au monde, le Brésil est un acteur incontesté du marché agricole mondial, au point que le pays est appelé « la plus grande ferme du monde ». Bénéficiant d’une immense superficie et d’importantes terres fertiles, le Brésil figure au premier rang des gagnants de la libéralisation des marchés agricoles, qui est le thème central de négociation à l’OMC. Sa position dominante sur les marchés d’exportations et ses exploitations agricoles très compétitives pourraient lui assurer la part du roi (avec quelques autres pays) sur un futur marché sans barrières ni subventions.
Et pourtant, plusieurs indices permettent de penser que cette libéralisation non régulée risque de ne pas engendrer les bénéfices escomptés, même pour un géant de l’agri-business tel le Brésil.
Pays où les inégalités économiques sont les plus élevées au monde, l’ancienne colonie portugaise doit faire face à une très grande pauvreté, qui ne la soustrait pas au fléau de la faim, malgré ses performances agricoles exceptionnelles. Un défi social que la libéralisation ne devrait pas permettre de réduire, au contraire. Et les politiques interventionnistes mises en œuvre par le gouvernement du président Luiz Inacio Lula da Silva pour s’attaquer à cet enjeu social clé soulignent que celui-ci ne s’y trompe pas : les deux grandes politiques agricole et alimentaire du Brésil, le programme d’achat de produits alimentaires comme la politique de restriction des achats de terres, montrent que la voie suivie est quelque peu schizophrène.
Le Brésil a en effet tout intérêt à promouvoir l’instauration d’un vaste marché mondial libéralisé, dans lequel ses firmes d’agri-business pourraient étaler toute leur puissance. Toutefois, les caractéristiques économiques et sociales tout comme les objectifs fixés en termes de développement sont tels que les bénéfices induits ne se traduiront pas par une amélioration du sort des populations qui en ont le plus besoin : les agriculteurs et les paysans sans terre. Comment dès lors concilier les intérêts économiques de l’agriculture brésilienne dans un marché globalisé, et les intérêts sociaux d’un pays en développement ? Le Brésil semble avoir trouvé la réponse : promouvoir une libéralisation des échanges tout en remédiant à ses effets néfastes via une gouvernance et une régulation appropriées.
Un programme d’achat étatique de produits agricoles aux petits producteurs
Pays aux 200 millions d’habitants, le Brésil compte parmi les pays les plus peuplés de la planète… et les plus affectés par la pauvreté. Au début des années 2000, un quart de sa population vivait avec moins de 1 dollar US par jour ; aujourd’hui, malgré les efforts du gouvernement, près d’un cinquième de sa population est toujours sous le seuil de pauvreté – soit près de 40 millions de personnes ! Et une plus grande partie encore souffre de la faim puisque, d’après une étude brésilienne, c’est près de 40% de la population brésilienne qui était touchée en 2006, soit plus de 70 millions de personnes1. La récente crise n’a pas amélioré la situation.
Or, cette pauvreté est majoritairement rurale. Comble de l’absurdité de notre époque, la plupart des personnes souffrant de la faim dans le monde comme au Brésil sont… les agriculteurs.
Quelle conséquence aurait une politique de libéralisation non régulée des marchés sur la situation des ces agriculteurs pauvres ? Sans aucun doute une dégradation de leur sort. Les lois du marché consacrent en effet les plus compétitifs, et font disparaitre ceux qui ne le sont pas. Dans la plupart des cas, ce fonctionnement est bénéfique, car il permet d’assainir le marché en conservant uniquement les meilleurs produits aux meilleurs prix. Néanmoins, ce principe vaut dans certaines limites ; quand il se traduit par l’arrêt de mort de l’activité des plus pauvres, notamment les petites exploitations agricoles familiales, dont dépendent directement leur survie et celle de plusieurs millions voire milliards de personnes, la règle du tout marché doit être abandonnée au profit de la loi du bon sens.
Avec l’appui de la FAO, la président Lula a ainsi mis sur pied en janvier 2003 un programme d’acquisition étatique de produits alimentaires, le Programa de Aquisiçao de Alimentos, PAA, qui s’adresse aux petits producteurs pour les aider à sortir du cercle vicieux de la pauvreté. Le principe ? Acheter les récoltes des petits producteurs à des prix compétitifs garantis pour les redistribuer dans le cadre de l’aide alimentaire publique aux plus démunis (habitants des favellas, etc.) tout en constituant une réserve alimentaire stratégique. Entre 2003 et 2008, un milliard de dollars US ont ainsi été investis pour l’achat de 2 millions de tonnes de denrées agricoles et alimentaires, pour être redistribuées aux 70 millions de Brésiliens souffrant de la faim. En garantissant l’achat à un prix stable et fixé à l’avance, le gouvernement a pu ainsi sécuriser le revenu de plus de 100 000 agriculteurs locaux, leur permettant de moderniser leur exploitation et de diversifier leur production de manière à la rendre plus compétitive.
Certes, le chemin vers l’éradication totale de la faim au Brésil est encore long ; néanmoins, ce programme a le mérite de faire d’une pierre deux coups, en s’attaquant aussi bien à l’une des racines du problème de la faim qu’à ses conséquences. Sept ans après, si l’efficacité du PAA reste relative, son intérêt est toujours aussi fort : permettre de développer une agriculture de subsistance dans un pays largement tourné vers les marchés agricoles d’exportation.
Une politique très restrictive en matière d’achats de terres
Il en est de même pour la problématique du foncier. Revers de sa politique d’intensification des exploitations agricoles et de libéralisation agricole, le Brésil fait en effet également l’objet d’une ruée vers ses actifs agricoles par les capitaux étrangers, au même titre que le continent africain. Dans sa volonté de dynamiser son secteur agricole, l’ancien gouvernement social-démocrate avait facilité l’apport de capitaux agricoles étrangers, permettant à des entreprises étrangères de prendre le contrôle de milliers d’hectares de terres brésiliennes.
Selon l’Institut national pour la colonisation et la réforme agraire (INCRA), 5,5 millions d’hectares de terres, dont 55% en Amazonie, sont entre les mains de propriétaires étrangers. Un mouvement qui n’était pas près de s’enrayer avant la récente modification des lois, puisque d’après le journal local Folha de Sao Paulo, les investisseurs et les propriétaires terriens étrangers achetaient en moyenne 12km² de terres agricoles par jour en 2008.
Dans une loi promulguée en été 2010, le gouvernement brésilien vient de siffler la fin de la partie, en limitant à un maximum de 5 000 hectares les terres agricoles pouvant être acquises par un non Brésilien. D’après l’auteur du projet de loi, Ronaldo Vieira Junior, « le manque de contrôle [sur les acquéreurs], la superficie des terres [acquises par les étrangers] comptent parmi les raisons qui ont conduit le gouvernement à remettre en question la loi de 1994, et à demander sa révision. » Objectif : garder le contrôle d’un actif qui apparait de plus en plus comme un enjeu stratégique.
Bien évidemment, cette politique servira avant tout les intérêts des grands propriétaires nationaux, leur permettant d’assurer leur emprise sur les terres brésiliennes et capter ainsi la manne sur les marchés internationaux, en lieu et place des industriels étrangers qui s’y installent. Quoiqu’il en soit, cette mesure n’en reste pas moins tributaire d’une volonté affirmée de contrôle et de régulation d’un gouvernement par ailleurs attaché au libéralisme.
Protectionnisme agricole ? Peut-être… Mais en tout état de cause, ces deux choix politiques récents démontrent que le pays qui a théoriquement le plus à attendre de la libéralisation des marchés agricoles, n’est pas le dernier à réguler. Une politique de bon sens, qui pose la question suivante : si le Brésil lui-même met en œuvre des politiques de régulation des marchés agricoles, via des achats de produits agricoles et alimentaires à prix garanti et une législation de limitation des achats de terres, quel pays aurait encore intérêt à une libéralisation non régulée des marchés agricoles ?
1 Instituto Brasileiro de Geografia e Estatistica (2006) Pesquisa Nacional de Amostra Domiciliar (PNAD) 2004. Segurança Alimentar. Rio de Janeiro, IBGE
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Pour une régulation des marchés agricoles et une gouvernance alimentaire mondiale | |
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