Joseph E. Stiglitz – Prix Nobel d’Economie 2001, ancien Chef économiste de la Banque Mondiale L’échec des négociations de Doha révèle que le postulat selon lequel la libéralisation des marchés agricoles est source de prospérité pour les pays en développement est faux et dangereux. Cet échec trouve son origine dans le refus des américains de démanteler leurs subventions, qui affectent directement les agriculteurs des PED en maintenant les prix mondiaux à un prix artificiellement bas. Comme le démontre Joseph E. Stiglitz, prix Nobel d’Economie et ancien chef économiste de la Banque Mondiale, dans l’article publié par Project Syndicate intitulé « La tyrannie du roi coton », le coton en est l’exemple parfait puisque les subventions que touchent une minorité d’agriculteurs aux Etats-Unis nuisent à plus de 10 millions d’agriculteurs des PED. Nous le reproduisons ici dans son intégralité car il prouve bien que le dispositif de soutien américain à l’agriculture est le principal responsable des distorsions à l’échelle internationale, et que la libéralisation sans régulation des marchés agricoles internationaux, au-delà de l’impact sur les PED, affecte le bien-être des pays développés. Mais il reste encore à définir une nouvelle stratégie internationale pour mettre en œuvre un véritable système commercial équitable et libéral. Soixante-dix pour cent de ceux qui ont faim de par le monde vivent en milieu rural. C’est donc dans ces zones qu’il faut absolument fournir des aliments et des emplois. Les semences qu’un paysan aura plantées permettront à terme l’apparition d’une exploitation agricole florissante qui paiera des impôts, contribuant ainsi à la construction d’écoles et de routes rurales. Le développement agricole constitue la première étape sur la voie d’une croissance économique durable. Tout un chacun tire avantage des investissements dans l’agriculture. Depuis 1964, la FAO joue un rôle de premier plan au sein du système des Nations Unies pour mobiliser des fonds, à l’échelle internationale et nationale, en faveur de l’agriculture dans les pays en développement et les pays en transition. La coopération que la FAO a établie avec les organismes de financement lui a permis d’aider 165 États membres à obtenir des fonds à l’appui de près de 1 600 programmes et projets d’investissements agricoles et ruraux, pour un montant total de 80 milliards de dollars EU d’engagements de crédits ! Accroître les investissements dans l’agriculture est un défi particulièrement important en Afrique. Les gouvernements de la région ont admis qu’il était urgent d’investir leurs propres ressources dans l’agriculture. Dans la Déclaration de Maputo, en 2003, les Chefs d’État africains ont pris l’engagement d’allouer, dans un délai de cinq ans, 10 pour cent de leur budget national au développement agricole et rural, ce qui revient à multiplier par deux le niveau actuel des ressources qui y sont consacrées. On a constaté récemment une nette augmentation des prêts en faveur de l’agriculture. Les programmes de remise de la dette, renforcés par la décision prise par le G-8 en 2005, commencent déjà à dégager des ressources nationales pouvant être investies dans le secteur agricole. Cela étant, il reste encore beaucoup à faire et il faudrait prendre des mesures novatrices. Il est absolument nécessaire d’augmenter le volume des investissements publics dans l’agriculture, condition indispensable pour que ce type d’assistance donne de meilleurs résultats. Un mécanisme important est la Plateforme mondiale des donateurs pour le développement rural, consortium rassemblant 26 organismes donateurs au service du développement, dont la FAO partage la présidence avec le Ministère fédéral allemand de la coopération technique et du développement. Cette plateforme vise à améliorer l’efficacité de l’aide fournie par les donateurs et à concentrer les efforts sur la réalisation des Objectifs du Millénaire pour le développement. L’accroissement de l’aide au développement, les investissements publics et l’allègement de la dette sont certes essentiels, mais il faudrait attacher tout autant d’importance aux investissements en provenance du secteur privé. Les agriculteurs pratiquant une agriculture commerciale, les négociants, les fournisseurs d’intrants, les entreprises de transformation et les industries agroalimentaires transnationales contribuent tous à un système global d’investissements qui est susceptible d’aider les populations rurales à tirer profit de la production, de la commercialisation et de la vente des produits agricoles. Il est néanmoins important de se rappeler que ce sont les petits exploitants qui investissent le plus dans l’agriculture. « Les Américains aiment à croire qu'il suffirait que les pays pauvres ouvrent leurs marchés pour qu'une plus grande prospérité s'ensuive. Malheureusement, lorsqu'il s'agit d'agriculture, ce ne sont que des mots. Les États-Unis ne plébiscitent les principes de libre marché que pour la forme, et favorisent les groupes de pression de Washington et les financeurs de campagnes qui demandent exactement l'inverse. Ce sont bien les subventions nord-américaines qui ont contribué à tuer, en tout cas pour l'instant, les négociations du cycle de développement de Doha supposées donner aux pays pauvres de nouvelles occasions d'augmenter leur croissance. Les subventions nuisent aux agriculteurs des pays en voie de développement car elles provoquent une augmentation de la production et une baisse des prix mondiaux. L'administration Bush, censément favorable aux marchés libres dans le monde entier, a en réalité presque doublé le niveau des subventions agricoles américaines aux États-Unis. Le coton illustre bien le problème. Sans subventions, en produire ne serait pas intéressant pour les Nord-américains, alors qu'avec elles, les États-Unis sont le plus grand exportateur de coton du monde. Quelque 25 000 riches exploitants de coton américains divisent 3 à 4 milliards de dollars de subventions entre eux – et la plus grande partie de l'argent va à une petite fraction des bénéficiaires. L'augmentation de l'offre fait chuter les prix du coton, nuisant au passage à quelque 10 millions d'agriculteurs rien qu'en Afrique sub-saharienne. Rarement si peu de gens ont causé tant de dégâts à un si grand nombre. Ces dégâts sont d'autant plus importants si l'on considère la manière dont les subventions commerciales nord-américaines ont contribué à l'échec du cycle de Doha. Plutôt que la suppression de leurs subventions pour le coton, les États-Unis ont proposé d'ouvrir leur marché aux importations de coton – un geste fondamentalement dénué de sens et uniquement destiné à se faire bien voir, qui n'a pas tardé à avoir l'effet inverse à celui prévu. Grâce à leurs énormes subventions, les États-Unis exportent du coton et ils n'en importeraient que très peu même si leurs barrières douanières étaient levées. Par conséquent, les dernières négociations commerciales ont un petit air surréaliste car quelle que soit leur issue, au final les subventions pour le coton devront disparaître. Le Brésil, frustré par l'intransigeance des États-Unis, a mis en cause auprès de l'OMC les subventions nord-américaines pour le coton, et l'organisation a rendu le verdict que rendrait n'importe quel économiste : les subventions faussent le commerce mondial et sont par conséquent interdites. Confrontés à l'ordre de l'OMC, les États-Unis vont essayer de se conformer à la lettre de la loi tout en évitant son esprit, et modifier le programme de subventions afin d'assurer qu'elle est “techniquement” respectée. Il est pratiquement certain que ces tentatives vont échouer ; au final, bien que cela puisse prendre des années, les subventions pour le coton disparaîtront. Naturellement, les subventions de l'Union européenne sont bien plus conséquentes, mais, contrairement aux États-Unis, l'Europe a fait un effort pour les réduire, surtout les subventions à l'exportation. Bien que les subventions à l'exportation paraissent “fausser le commerce” de manière bien plus évidente, les subventions nord-américaines pour le coton et d'autres produits sont en fait presque aussi nuisibles. Lorsque les subventions provoquent une augmentation de la production avec très peu d'augmentation de la consommation, comme c'est typiquement le cas avec les produits agricoles, une production plus élevée se traduit directement par des exportations plus élevées, qui se traduisent directement par des prix plus bas pour les producteurs, des revenus plus bas pour les agriculteurs et davantage de pauvreté dans le Tiers-monde, notamment pour des millions de producteurs de coton qui tentent tant bien que mal d'en tirer un revenu pour survivre dans des conditions semi-arides. Les États-Unis et d'autres pays avancés sont les véritables perdants de l'échec du cycle de Doha. Si l'administration Bush avait tenu ses engagements, les contribuables nord-américains auraient profité de la suppression d'énormes subventions agricoles – une véritable aubaine dans cette époque de déficits budgétaires abyssaux. Les consommateurs nord-américains ne s'en seraient trouvés que mieux puisqu'ils auraient pu bénéficier d'un plus grand accès à une variété de biens à bas prix venus des pays pauvres. De même, les pressions migratoires auraient été diminuées, car c'est l'énorme décalage des revenus plus que toute autre chose qui pousse les gens à quitter leur foyer et leurs familles pour émigrer aux États-Unis. Un régime commercial équitable aurait contribué à réduire cette différence. En effet, les citoyens de tout le monde riche et développé sont tous partants pour bénéficier d'un monde plus prospère, surtout d'un monde dans lequel il y aurait moins de pauvreté et moins de gens acculés au désespoir. Car nous souffrons tous de l'instabilité politique à laquelle donne naissance un tel désespoir.
Ce sont peut-être les États-unis qui ont le plus à gagner à réactiver les discussions du cycle de Doha avec une offre plus crédible et plus généreuse. L'influence de l'Amérique dans le monde a beaucoup décliné ces dernières années, et l'utilisation hypocrite de la rhétorique du libre marché de l'administration Bush, qui n'en poursuivait pas moins ses politiques protectionnistes, n'a fait qu'empirer la situation. L'intérêt national des États-unis impose un changement de politique. Il existe aussi une autre raison cruciale pour le faire : traiter équitablement ceux qui sont plus pauvres et moins puissants est, moralement, la bonne chose à faire. »
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