Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

La spéculation financière amplifie la volatilité des prix agricoles



Collectif d’ONG basées à Bruxelles1



Ces derniers mois, la spéculation sur les matières premières agricoles est particulièrement montrée du doigt par la société civile et certains gouvernements. Même le Vatican, par la voix du Pape François, vient de dénoncer cette pratique qui traite les matières premières agricoles « comme n'importe quelle marchandise, en oubliant leur destination première » et qui finalement aggrave la faim dans le monde.

Depuis novembre 2008, on observe un regain de la spéculation sur les marchés à terme agricoles. La spéculation, aussi utile soit-elle pour couvrir les risques de marché lorsqu’elle est modérée, devient un facteur déstabilisant lorsqu’elle devient excessive. Ainsi, face à un système chaotique marqué par une incertitude endogène et exogène, la spéculation non maîtrisée peut agir comme un facteur amplificateur de la volatilité des prix agricoles.

Nous vous recommandons la lecture de cet article extrait d’un rapport sur « la complicité des banques belges dans la spéculation sur l’alimentation » publié en juin par un collectif d’ONG2. Les auteurs de ce rapport rappellent que face aux abus de la spéculation sur les denrées alimentaires et de son impact sur la volatilité des prix, la nécessité de réguler, notamment les marchés de gré à gré, connus pour leur opacité, est un impératif.

Si les outils de régulation manquent, force est également de constater que les modèles économiques standards, utilisés notamment dans la modélisation de l’Accord de libre-échange UE/USA (Partenariat Transatlantique de Commerce et d’Investissement ou PTCI), ne permettent pas de rendre compte de la réalité du fonctionnement des marchés agricoles. Le modèle économique momagri, fruit de travaux menés depuis 2006, est le seul à modéliser à ce jour la volatilité des cours agricoles en intégrant la spéculation sur les marchés à terme.


La rédaction de momagri






À défaut de régulation, les prix agricoles sont inévitablement volatils

Nous l’avons vu, les marchés agricoles sont intrinsèquement volatils en raison des fondamentaux du marché.

Or, plus la volatilité est forte, plus elle est problématique : elle crée une énorme incertitude pour les acteurs de la chaîne alimentaire – qu’ils soient acheteurs ou vendeurs. Ceci empêche la planification des revenus, des activités et des investissements.

Par le passé, la volatilité a pu être tempérée par la mise en place de politiques agricoles. En Europe par exemple, à travers les organisations communes des marchés agricoles (OCM), au sein de la politique agricole commune (PAC).

Historiquement, les prix alimentaires mondiaux ont été stables et relativement bas depuis les années 70 jusqu’en 2006. Ensuite, ils ont connu une hausse des niveaux de volatilité avec deux pics, respectivement en 2007-2008 et en 2010-2011.


L’extrême volatilité s’explique par les bulles spéculatives

De nombreuses études démontrent que les fondamentaux de l’offre et de la demande à eux seuls ne peuvent expliquer ces soubresauts des marchés agricoles, qui vont bien au-delà de la volatilité classique. Elles pointent le rôle joué par la spéculation. Pour Olivier De Schutter, rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation à l’ONU, « de nombreux indices révèlent que cette hausse des prix et que la volatilité des produits alimentaires s’expliquent en partie par l’émergence de nouveaux spéculateurs qui génèrent des bulles spéculatives ».

Le secteur lui-même a admis qu’il y avait un problème fondamental avec les marchés financiers de matières premières. Et certaines banques, en décidant de fermer tel ou tel fonds spéculant sur les matières premières agricoles, ont implicitement reconnu le rôle de la spéculation dans les hausses de prix. À la suite de la campagne d’Oxfam France, « Banques : la faim leur profite bien », lancée le 14 février 2013, BNP Paribas a suspendu un fonds agricole de 214 millions de dollars et fermé un autre fonds partiellement indexé sur les matières premières agricoles. De même, le Crédit Agricole a fermé trois fonds. À la suite d’une campagne similaire, menée par Oxfam Allemagne en 2012, DekaBank, la Landesbank Berlin, la Landesbank Baden-Württemberg, Commerzbank et l’Österreichische Volksbanken AG, ont toutes annoncé qu’elles arrêtaient toute spéculation sur les denrées alimentaires. Au Royaume-Uni, Barclays a annoncé, le 12 février 2013, sa décision de, « renoncer à ses activités spéculatives sur les matières premières agricoles ».

Ce qui n’est pas connu, ni mesurable, c’est l’ampleur de l’influence de la spéculation sur l’extrême volatilité et les pics de prix. Cela tient à la complexité délibérée des produits spéculatifs, mais aussi à l’opacité du secteur et à la multiplicité des facteurs qui peuvent influencer le marché et les prix.


Comment les nouveaux spéculateurs influencent-ils les prix ?

La crise alimentaire de 2007-2008 coïncide avec de hauts niveaux d’investissement dans les fonds indiciels de matières premières agricoles. L’ensemble des fonds indiciels sur les matières premières échangées à la Bourse de Chicago ont explosé en 2007-2008.

En parallèle, on observe que les prix des 25 matières premières composant l’indice S&P GCSI ont augmenté en moyenne de 183 % entre 2003-2008.

Les évolutions de prix sur les marchés réels et sur les marchés des produits financiers concordent donc.

Bien entendu, dans la mesure où les prix sur les marchés à terme sont des prix de référence pour les marchés physiques, lorsque le prix sur les marchés à terme augmente, ceci envoie un signal sur le marché physique des matières premières et le vendeur augmentera son prix de vente sur les marchés physiques.

Dans un contexte mondial où les fondamentaux du marché indiquent une tendance à la hausse des prix agricoles, cette horde de nouveaux investisseurs achètent massivement des contrats à terme sur les produits agricoles, flambant les prix, jusqu’au jour où, pour des raisons de stratégie financière, ou suite au trop fort décalage avec les fondamentaux du marché, ils se retirent de ces marchés. Les nouveaux spéculateurs financiers agissent en dehors de toute considération liée aux marchés physiques ou aux fondamentaux du marché. Ils adoptent des comportements moutonniers et, profitant de leur emprise sur les marchés financiers, ils créent les bulles qu’ils font eux-mêmes exploser. La masse critique des contrats à terme revendus par ces spéculateurs est démesurée par rapport au marché physique (en 2008, rien qu’aux États-Unis le rapport entre le nombre de contrats à terme sur le blé et la quantité réelle produite était de 30 pour 1).

Quand les spéculateurs ne représentaient qu’une faible minorité des acteurs sur les marchés à terme, leur comportement et leur stratégie ne pouvaient pas perturber les mécanismes de formation de prix. Dès lors qu’ils deviennent majoritaires sur ces marchés, ils sont en mesure d’interférer et de manipuler les cours.

En 2011, la quantité de blé échangée rien qu’à la Bourse de Chicago s’élevait à plus de 4400 millions de tonnes, alors même que la récolte annuelle mondiale était de seulement 670 millions de tonnes. Au G20 de Cannes, Nicolas Sarkozy, souhaitant s’attaquer à la volatilité des prix agricoles, a d’ailleurs rappelé que les spéculateurs peuvent échanger chaque année jusqu’à, « 46 fois la production annuelle mondiale de blé » et, « 24 fois celle du maïs ».

L’explosion des fonds indiciels et des marchés de gré à gré favorise les pics de prix et l’extrême volatilité.

Les fonds indiciels représentent la forme dominante des nouveaux investisseurs sur les marchés des produits alimentaires et investissent dans des contrats à terme de produits alimentaires sans se soucier de l’offre et de la demande de ces produits.

En réalité, les fonds indiciels consistent presque exclusivement en un pari sur la croissance des prix (on parle d’« investissement de long terme »). Ils mettent la pression sur une hausse des prix, dans la mesure où les contrats à terme doivent continuellement être renouvelés avant leur date d’expiration.

Et ceci génère une demande massive de contrats à terme. On estime ainsi que moins de 3 % des contrats à terme portant sur des matières premières aboutissent effectivement à la livraison d’une marchandise. Les 97 % restants sont revendus par les spéculateurs avant leur date d’expiration. Cette demande pousse les prix vers le haut et se traduit par une tendance haussière des prix des produits agricoles.

Michael Masters, éminent ancien gestionnaire de fonds de pension et familier de Wall Street, a déclaré devant le Congrès américain, pendant la crise alimentaire de 2008, qu’il s’agissait d’un choc de demande – demande complètement artificielle – en provenance de cette nouvelle catégorie d’acteurs qui vient accentuer la hausse des prix des matières agricoles non seulement sur le marché à terme, mais également sur le marché physique.

En outre, ce « renouvellement » de contrat crée des variations de prix ayant pour effet d’attirer de nouveaux spéculateurs qui viennent profiter de ces ventes continuelles de contrats pour les racheter et les revendre avant la date de maturité, ce qui amplifie, encore une fois, la volatilité des cours.

D’après la CNUCED, les positions prises par les fonds indiciels étaient positivement corrélées à la volatilité des prix agricoles entre janvier 2005 et août 2008.

Pour Food Watch, l’équation est claire : jusqu’en 2004, les prix des contrats à terme de céréales à Chicago variaient entre 20 et 30 % en un an. Depuis l’entrée des fonds indiciels sur le marché, ces fluctuations sont passées à un ordre de 70 %. La volatilité des prix agricoles peut s’expliquer en grande partie par cette entrée massive des fonds indiciels.

Quant aux contrats sur les marchés de gré à gré, leur nombre a explosé au cours des dernières années. Comme mentionné précédemment, ils représenteraient plus de 7 fois les opérations sur les marchés réglementés.

L’absence totale de transparence sur ces marchés purement spéculatifs leur permet de parier en toute impunité.

Quand on connaît l’effet nocif des montants investis dans les fonds visibles comme dans les fonds indiciels, on ne peut que s’inquiéter de l’emprise des marchés de gré à gré sur les prix.


1 CNCD 11.11.11, 11.11.11, SOS Faim, Oxfam-Solidarité, RFA (Réseau Financement Alternatif), FAIRFIN.
2 Retrouvez l’intégralité du rapport en suivant ce lien http://www.cncd.be/IMG/pdf/2013-06_rapport_speculation_alimentation.pdf
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Paris, le lundi 23 octobre 2017