La pire crise financière depuis des décennies – et les remèdes habituels sont indisponibles Alors que le monde semble s’installer dans une période de récession économique durable suite à l’éclatement du système financier international, l’ensemble des acteurs économiques s’interroge sur sa capacité à faire face à la situation, et tout particulièrement ceux du monde agricole. Savoir dans quelle mesure ce secteur sera affecté par la crise est primordial, et la récente crise alimentaire, à laquelle la crise financière a succédé, a laissé un avant-goût des désastres auxquels un déséquilibre entre l’offre et la demande agricole peut conduire. Comme le souligne Daryll E. Ray, directeur de l’Agricultural Policy Analysis Center (APAC)1 ,dans son article «Worst Financial Crisis in Decades and the Usual Remedies Are Unavailable », les agriculteurs des pays développés ont jusqu’à présent été relativement épargnés ; mais cela pourrait ne pas durer du fait notamment de l’assèchement progressif de l’investissement. C’est pour cela que nous recommandons la lecture de son article, qui, rédigé le 2 janvier 2009, ouvre l’année 2009 sur des perspectives sombres et réalistes, mais loin d’être irrémédiables. De quelque côté qu’on se tourne, on entend parler de la crise économique. Ce qui autrefois était un événement confiné à quelques hypothèques douteuses a maintenant inondé le monde. Le Japon est en crise, Toyota a annoncé sa première perte trimestrielle en soixante-dix ans ; la Chine s’interroge pour savoir comment protéger sa classe moyenne à l’heure où les commandes à l’exportation ralentissent ; et les Etats-Unis débitent une série de mauvais chiffres, portant sur un chômage en augmentation, ainsi qu’une autre portant sur un nombre croissant d’hypothèques réalisées. A ce jour, les agriculteurs ont échappé au pire. Alors que les prix des céréales sont à la moitié de leur sommet de mi-saison, ils demeurent à pratiquement le double du niveau des prix de base agricoles d’il y a quelques années. Certains agriculteurs ont brûlé leurs cartouches avec des achats anticipés d’engrais et de semences, quand d’autres ont vu leurs ventes de maïs à terme s’évanouir alors que les usines d’éthanol fermaient, mais dans l’ensemble l’agriculture céréalière est en meilleure position qu’elle ne l’était en 1999 et 20002. D’autre part, même les agriculteurs les mieux protégés ne resteront pas à l’écart de la crise qui tourbillonne autour d’eux. Les normes de crédit seront certainement resserrées et le financement des ressources pourrait se révéler hasardeux pour certains. Alors que les prix des terrains agricoles restent stables en comparaison à ceux des terrains d’habitation en banlieue, une baisse des prix dans les prochains mois pourrait constituer une mauvaise nouvelle. Une chute des prix semble inévitable dans le courant de l’année. Le défi dans tout ceci est de comprendre ce qui est en train de se passer. Quelle est la dynamique de la récession actuelle que certains assimilent à la Grande Dépression ? Pour la plupart d’entre nous, ceux nés après la Grande Dépression, les baisses de conjoncture ont été gérées à travers une combinaison d’actions sur les taux d’intérêt par la Réserve Fédérale3 , permettant une baisse du dollar, des réductions d’impôts et de légères augmentations des dépenses gouvernementales. Cette fois-ci, la Réserve Fédérale a épuisé ses munitions – les taux d’intérêt sont pratiquement au plus bas. Il y a deux semaines, on faisait de l’humour sur des taux négatifs. »Que feront-ils ? Nous payer pour emprunter de l’argent ? » Puis dans des enchères pour des effets à trois mois, c’est ce qui est brièvement arrivé. Sauf dans Alice au pays des Merveilles, les taux d’intérêt ne sont plus un moyen efficace pour stimuler l’économie et nous sortir du marasme. Depuis quelques années, le cours du dollar a baissé par rapport à d’autres monnaies, rendant les importations aux Etats-Unis plus onéreuses et les exportations plus compétitives. Une façon de stimuler l’économie serait d’augmenter les exportations, ce qui accroîtrait l’emploi et développerait le marché intérieur. Cependant, dans cette crise, l’argent a inondé les Etats-Unis, faisant monter le cours du dollar et réduisant les opportunités pour une reprise par les exportations - sans parler du déséquilibre de la balance commerciale américaine « dans les bonnes périodes ». Une nouvelle fois, nous sommes sans recours. Les réductions d’impôts pour le contribuable moyen sont censées déclencher des dépenses de consommation, menant à une reprise par la consommation. Les réductions d’impôts sur les investissements et les entreprises devraient déclencher l’investissement des entreprises dans la recherche et améliorer la productivité, conduisant à une reprise par l’offre. Au début de la présidence Bush il y a eu quelques réductions massives d’impôts. Lorsque les évènements du 11 Septembre provoquèrent une dégradation continue de l’économie, on demanda aux consommateurs de se comporter en patriotes et de dépenser. Avec le développement de la bulle immobilière dans une période de faibles taux d’intérêt, nombreux furent ceux qui ont saisi l’opportunité de refinancer leur immobilier à travers des taux d’intérêt plus bas, une valeur supérieure de leurs biens, et l’opportunité de placer un peu de leur capital. Pour la plupart, ils dépensèrent leur argent, sortant ainsi l’économie de la récession. Certains refinancèrent leurs biens immobiliers plusieurs fois, profitant de la valeur supérieure de leur bien immobilier et des faibles taux d’intérêt sur leurs maisons pour solder les taux plus élevés de leurs cartes de crédit. L’ensemble de ces dépenses se traduisit par une reprise par la demande. Cela fonctionnait aussi longtemps que ça durait. Mais ensuite commencèrent à se profiler les premiers signes troublants des prêts à faibles taux. Puis cela ne prit pas longtemps pour que les hypothèques à faibles taux soient réalisées alors que la valeur de l’immobilier diminuait et que les gens se trouvent endettés pour une valeur supérieure à celle de leur bien immobilier. Ceci à son tour posa un problème aux prêteurs sur hypothèque. Il semble que les hypothèques aient été découpées et retournées dans tous les sens tellement de fois qu’il était devenu difficile de déterminer la valeur des instruments financiers dérivés qui dépendaient du paiement ponctuel des hypothèques. Les banques ne pouvant plus se fier à la valeur de leurs actifs, le marché commença à plonger, les marchés de matières premières piquèrent du nez et soudain, le crédit qui auparavant était facile à trouver devint presque indisponible. Craignant pour son emploi et bataillant pour maintenir ses hypothèques et ses achats à crédit, le consommateur moyen n’avait plus que de faibles moyens pour réussir une reprise miracle une deuxième fois. Il est en faillite et a peur. Cherchant une porte de sortie à la crise, nous devons admettre les points suivants : > la politique monétaire traditionnelle a tiré toutes ses munitions – les taux d’intérêt ne pourront pas baisser davantage ; > les consommateurs ont épuisé toutes leurs munitions – nombreux sont ceux qui luttent pour leurs hypothèques et leurs achats à crédit et/ou ont peur de faire l’objet d’un licenciement ; > les exportations ne risquent pas de percer avec un dollar plus fort et des économies affaiblies de par le monde ; > ceux qui ont de l’argent ont peur de le dépenser préférant les Bons du Trésor – même s’ils offrent des taux légèrement négatifs – à l’incertitude du secteur financier et le retournement de la Bourse. Sans dépenses il n’est pas possible de sortir l’économie de la récession/dépression. L’argent doit circuler et actuellement la circulation est extrêmement réduite. Les principaux joueurs ont tous épuisé leurs munitions ou craignent d’utiliser celles qu’il leur restent. Cela ressemble à une matinée à -25 °C dans le Minnnesota ou l’Iowa quand la batterie de la voiture est trop froide pour démarrer le moteur. Non seulement cela, mais aucun de vos voisins n’est en mesure de vous donner un coup de pousse parce que leurs propres batteries sont également trop froides. Pour redémarrer il faudra quelque chose sortant de l’ordinaire. Ceci vaut également pour l’économie : il faudra quelque chose sortant de l’ordinaire pour la faire repartir. C’est la raison pour laquelle, lorsqu’on entend des gens qui depuis des années demandent moins d’Etat soudain exiger une action rapide, nous réalisons alors que nous sommes en mauvaise posture. Heureusement, l’Etat a la capacité d’emprunter de l’argent et de l’utiliser pour financer massivement des projets d’infrastructure qui devront stimuler le flux d’argent dans l’économie à court terme et rendre l’économie américaine plus productive à long terme. La clé est de cibler les projets d’investissements avec sagesse et de le faire de façon à ce que l’argent recommence à circuler dans notre économie. Daryll E. Ray, APAC Daryll E. Ray occupe la Chaire d’Excellence en Politique Agricole de Blasingame, Institut de l’Agriculture, University of Tennessee, et est le Directeur de l’Agricultural Policy Analysis Center (APAC). (865) 974-7407; Fax: (865) 974-7298; dray@utk.edu; http://www.agpolicy.org. L’article de Daryll Ray’s a été écrit à l’aide des recherches et l’assistance de Harwood D. Schaffer,Associé de Recherches avec APAC. La crise économique actuelle prend ses racines dans des terrains multiples : crise de liquidités, crise de confiance, crise de politique économique. Comme le démontre Daryll E. Ray, l’agriculture pourrait également être touchée du fait de l’insuffisance des investissements, de nature à provoquer une réduction de la production future. Et ce que Daryll E. Ray met en lumière dans le cas américain peut s’appliquer à l’ensemble du monde. Or, l’on sait à quel point les déséquilibres entre la production et la consommation agricole sont déstabilisatrices : à titre d’exemple, il suffira de rappeler qu’en 2007/2008, un écart de 2% entre l’offre et la demande de céréales (603 Mt produites pour 617 consommées) a provoqué une hausse des prix de plus de 100%. Relancer l’investissement et mettre en place un cadre stratégique et réglementaire dans lequel l’investissement agricole est stabilisé est indispensable ; et cela pourrait passer, à court terme, par le retour de l’Etat keynésien gestionnaire de « grands projets », comme le souligne Daryll E. Ray. Commentaires de momagri 1 APAC, Université du Tennessee, www.agpolicy.org 2 NDLE : il s’agit de l’agriculture américaine 3 NDLE : Banque centrale américaine 4 D’après le titre du dernier colloque international, organisé le 8 et 9 janvier à Paris, qui réunissait un certain nombre de hautes personnalités, dont Nicolas Sarkozy, Michel Rocard, Tony Blair, mais aussi les prix Nobel d’économie Amartya Sen, Joseph Stiglitz ou Edmund Phelps. |