Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

La modélisation des besoins en production alimentaire mondiale, en 2050



Daryll E. Ray & Harwood D. Schaffer, APAC



Serons-nous capable de nourrir 9 milliards d’individus d’ici à 2050 ? Pour y répondre des experts se sont appuyés sur divers modèles de simulation, utilisant différents déterminants (rendements, croissance démographique, croissance de la consommation, du PIB, changement climatique…). L’autre facteur essentiel à prendre en compte est l’incertitude caractéristique des marchés, notamment agricoles, exposant ainsi l’agriculture et la sécurité alimentaire à des risques exogènes et endogènes.

Nous vous invitons à lire cet article des experts de l’APAC, D Daryll E. Ray et Harwood D. Schaffer
1. Ils nous invitent à nous méfier des chiffres magiques rencontrés dans la presse au sujet de notre capacité à nourrir la planète d’ici à 2050. Ces chiffres ne sont pas gravés dans le marbre, et sont fonction, comme nous l’évoquions plus haut, d’un ensemble complexe de facteurs, de même qu’ils dépendent de choix politiques passés et futurs.

Au-delà de cette mise en garde, il convient de rappeler que la plupart des organismes et institutions internationales s’appuient sur des instruments d’évaluation et des indicateurs qui reposent sur une vision datée des réalités agricoles. En effet, aucun modèle ne formalise les spécificités de l’agriculture comme la volatilité des prix, les erreurs d’anticipation des agriculteurs ou l’influence grandissante des spéculateurs qui interviennent sur les marchés à terme.

C’est tout l’objet de l’Agence Momagri car, au-delà de la réduction de l’asymétrie d’information des marchés et de l’identification des risques, il est essentiel de fournir une information fidèle à la réalité observée. C’est la condition pour créer un environnement favorable au développement de toutes les agricultures du monde et à la sécurité alimentaire mondiale.


La rédaction de momagri



Le défi qui consiste à nourrir 2 milliards de personnes supplémentaires d'ici 2050 génère de nombreux débats depuis 2009, notamment depuis que l'Organisation pour l'Alimentation et l'Agriculture des Nations Unies (FAO) a indiqué que la production agricole devrait augmenter de 70 pourcent par rapport aux niveaux de 2005-2007 afin de nourrir 9 milliards personnes en 2050.

D'autres invoquent le chiffre de 100 pourcent. Nombreux sont ceux qui mettent en avant la nécessité d'accroître la production agricole pour faire valoir leurs propres produits. Mais avant d’être trop enthousiastes, nous devons nous demander, « Que cache ces chiffres ? »

C’est ce que fait dans son article Timothy Wise de l'Institut du Développement et de l'Environnement Mondial à l'Université Tufts « Pourra-t-on nourrir toute la population mondiale en 2050 ? » (http://tinyurl.com/nc3y7yb ). Les différents chiffres relatifs à l'augmentation de la production agricole nécessaire pour nourrir la population en 2050, sont le résultat de différents modèles de simulation faits par l’ordinateur.

Wise commence son article avec une citation de Michael Reilly et Dirk Willenbockel : « Il faut faire attention à ne pas interpréter les résultats du modèle comme étant des prévisions aux intervalles de confiances bien définis. Ces résultats destinés à fournir des indications chiffrées sur des interactions complexes et interdépendantes d’un système et selon un ordre de grandeur d’effets potentiels ne peuvent être obtenus par un seul raisonnement qualitatif et théorique ».

Wise poursuit en révisant les différents modèles développés et s’interroge sur comment faire pour nourrir la population mondiale en 2050, en prenant la projection de la FAO de 2009 qui prône une augmentation de 70 pourcent de la production agricole.

En fonction de la période de référence utilisée pour l'analyse, ainsi que les hypothèses de croissance de la population, du taux de croissance du PIB, de l’évolution de la consommation de matières premières, du taux d'augmentation des rendements agricoles, du taux d’expansion des biocarburants, du changement climatique, et de plusieurs autres paramètres, les estimations concernant l'augmentation de la production agricole pour nourrir la population en 2050 varient.

Alors que les modélisateurs tiennent compte de la sensibilité des résultats de leurs modèles qui s’appuient sur différentes hypothèses (citées plus haut), il en va différemment du grand public qui prend les résultats publiés dans les journaux comme une prédiction, lequel soutiendra les politiques basées sur ces résultats. Chaque lecture d’articles portant sur ces différents modèles étant subjective, les conclusions politiques qui en seront tirées risquent d’être différentes.

A la lecture de la liste des hypothèses, les modifications de certaines variables par les responsables politiques sont mal comprises. Certaines s’appuient sur les hypothèses de croissance de la population et du taux de croissance du PIB.

Les autres hypothèses susceptibles d’être modifiées pour donner des résultats satisfaisants sont plus claires et mieux comprises d’un individu à un autre. Ce sont les hypothèses relatives à la productivité agricole, l'expansion des biocarburants, le changement climatique, l'utilisation des terres et de l'eau.

En utilisant la technique appelée la modélisation de scénarios, les chercheurs identifient l'impact des changements dans les résultats d'un modèle, comme le résultat des changements dans un seul moteur du changement, les autres variables demeurant constantes. Dans la modélisation de scénarios l'accent n’est pas mis sur les chiffres absolus pour 2050 — les modèles étant affectés par des hypothèses variables comme la croissance de la population et la variation du PIB — mais sur le changement dans les résultats finaux. Ces modèles permettent aux responsables politiques, aux producteurs agricoles et au grand public d’imaginer des politiques qui donneront les résultats souhaités.

En ce qui concerne la productivité agricole, Wise écrit : « Comme nous l'avons vu, la modélisation de la production agricole à l'horizon de 2050 est extrêmement sensible aux hypothèses liées à la croissance de la productivité agricole. Sur une période de 40 ans (2010-2050), chaque variation de 0,1% du taux présumé donne une variation de 4% de la production totale. Si l’incertitude est de + ou - 0,25%, la production totale oscillera entre + ou - 11%. Des hypothèses optimistes indiquent que la nourriture sera en quantité plus que satisfaisante en 2050. Les plus pessimistes pourraient créer la panique autour des quantités disponibles dans les années à venir. "

En conséquence, il est clair qu’il est important d’investir dans la productivité agricole si nous voulons être en mesure de nourrir toute la population en 2050. Ce qui est moins clair, et qui fait l'objet d'un débat politique, concerne le type de changement. L'accent doit-il être mis sur l'augmentation de la productivité des petits exploitants les plus vulnérables ou sur des mesures qui permettent aux agriculteurs du monde entier d’utiliser les équipements et les semences issus des dernières technologies ?

Notons que les modèles n’intègrent pas le traitement des fruits à branches basses susceptibles de provoquer une réduction de la récolte et une perte post-récolte. L'investissement, dans ce domaine, réduirait le niveau de la production de nourriture nécessaire entre maintenant et 2050. Il est également important de comprendre que la plupart des modèles ne traitent pas de la production des fruits et légumes. (...)

L'expansion des biocarburants doit être examinée. Différents modèles supposent une expansion des biocarburants jusqu'en 2019 ou 2030, puis, plus aucune. Cette supposition se base partiellement sur l'émergence de biocarburants de deuxième génération qui utilisent des matières cellulosiques et des déchets. Un autre modèle montre que « même modérée, une demande de biocarburants supérieure aux niveaux de 2008, induirait une augmentation des prix de 7%, et de 21 millions de personnes souffrant de la faim, et nécessiterait par ailleurs, une augmentation de 21% des terres cultivables, même avec un déploiement progressif des biocarburants de deuxième génération.

Si les biocarburants avancés ne sont pas disponibles jusqu'en 2030... les prix augmenteraient de 11%, 42 millions de personnes souffriraient de la faim, et il faudrait augmenter de 29% les terres cultivables. En d'autres termes, tout retard dans le déploiement des biocarburants avancés aurait de graves conséquences ».

Le changement climatique est beaucoup plus difficile à modéliser que les variations de la productivité agricole ou des biocarburants, car c’est une science émergente et toutes les conséquences ne sont pas encore connues. Cela rend le niveau de production qui peut être atteint très incertain. « Fuss, Havlik et al (2011) utilisent le modèle de gestion mondiale de la biosphère (GLOBIOM) pour évaluer les impacts sur la sécurité alimentaire et l’incertitude sur le rendement dû au changement climatique.

« Si la satisfaction des besoins alimentaires minimums est définie comme une contrainte du modèle, et si les rendements sont difficiles à prévoir compte tenu des incertitudes, quels doivent être les niveaux de production pour assurer la sécurité alimentaire ? Ils en concluent que trop incertitudes sur les rendements augmentent la nécessité pour les décideurs de planifier des niveaux de surproduction (soulignement ajouté) ».

« Selon eux, cela est possible mais potentiellement coûteux. La clé du succès réside dans la réduction des barrières commerciales pour permettre l'écoulement des produits agricoles des régions excédentaires vers les régions déficitaires. La meilleure adaptation est le développement de l'irrigation, qui aurait pour conséquence de stabiliser les rendements et d’accroître la production. Ils reconnaissent que l'utilisation de l'eau dans un contexte de changement climatique est insuffisamment prise en compte dans leur modèle, de sorte que la stratégie d'adaptation elle-même est livrée à d’importantes incertitudes.

« Enfin, ils notent l’importance d'augmenter la capacité de stockage pour les céréales de base, cela réduirait la vulnérabilité aux variations de rendement à court terme, conséquences du changement climatique. Cette mention figure dans la littérature portant sur l'importance potentielle de réserves alimentaires pour contribuer à la sécurité alimentaire mondiale dans les scénarios de 2050. »

Wise poursuit en examinant la modélisation des scénarios utilisant les ressources naturelles comme la terre et l'eau, et là encore le résultat de l'évolution de ces variables a des conséquences qui ont des implications politiques.

Ce qui est important dans l'examen par Wise des différents modèles, est qu’il cherche à répondre à la question de savoir si oui ou non nous pourrons nourrir la population en 2050 et la nécessité pour le public de se rendre compte que les chiffres lus dans les titres ne sont pas écrits dans la pierre, mais qu’ils sont soumis aux politiques adoptées par le passé, à celles d’aujourd'hui et qui plus est à l'avenir. Selon toute vraisemblance, la solution ne viendra pas d'un seul domaine, mais viendra de changements de politiques notamment concernant le taux de variation du PIB et de la population.

Complexe ou pas, nous ne sommes pas en mesure de nous soustraire de la tâche qui nous attend.


1 Retrouvez l’intégralité de l’article en suivant ce lien http://agpolicy.org/weekcol/745.html


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Paris, le jeudi 23 novembre 2017