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La liberté totale des marchés : vice ou vertu ? | La crise financière mondiale que nous traversons dépasse la simple sphère économique. Elle a un impact stratégique majeur sur la gouvernance financière internationale, en plaçant la régulation comme facteur indispensable au fonctionnement des marchés. Si l’on ne peut que se féliciter de cette prise de conscience, force est de constater que tel n’est pas le cas pour l’Agriculture, dont l’hypervolatilité des prix menace la sécurité alimentaire internationale. Contrairement au secteur financier, aucune proposition concrète n’est émise parce que les décideurs et experts internationaux continuent de regarder les marchés agricoles tels qu’ils voudraient qu’ils soient, et non pas tels qu’ils sont et qu’ils ont toujours été : imparfaits et hautement volatils. C’est pour cela que nous recommandons la lecture de l’article de Daryll E. Ray, directeur de l’Agricultural Policy Analysis Center (APAC) 1, intitulé « Is extremism in the name of free markets a virtue or a vice ? » car, outre le fait qu’il souligne les liens entre la crise financière et agricoles internationales, il resitue la problématique actuelle dans une perspective historique et stratégique riche d’enseignements Au moment où nous écrivons ces lignes, le Congrès et l’Administration Bush sont parvenus à un accord concernant le plan de sauvetage de 700 milliards de dollars destiné au secteur financier. Toutefois, il y a des signaux indiquant des problèmes potentiels dans le secteur agricole. Les prix record observés, résultant des inquiétudes sur la disponibilité à court terme des produits agricoles, ont apporté la prospérité à beaucoup d’agriculteurs qui, il y a quelques années encore, dépendaient des allocations gouvernementales pour joindre les deux bouts. En effet, pas moins de 25 Etats ont limité leurs exportations de riz, si bien que de nombreux pays ont vu la famine s’accroître et ont connu des émeutes de la faim. Les agriculteurs américains sont circonspects lorsqu’ils voient les prix de revient grimper et amputer une part significative de la hausse des prix. Si les prix devaient plafonner, les allocations gouvernementales pourraient une nouvelle fois être la garantie de la sécurité financière. Comme le dirait Yogi Berra2, « C’est une nouvelle fois du déjà vu ». Sauf que cette fois-ci c’est le secteur financier qui a été le premier à encaisser le coup. Dans les années vingt, ce fut le secteur agricole qui souffrit des prix extrêmement bas. Ce ne fut qu’en 1929 que le secteur financier fut touché, entraînant tout le pays dans une dépression économique que les zones rurales connaissaient déjà depuis une décennie. Les années 30 ont ainsi révélé des problèmes systémiques à la fois dans le secteur financier et dans le secteur agricole. Pour résoudre les problèmes dans le secteur financier, le Congrès a voté le Glass-Steagall Act séparant, au sein des institutions bancaires, les activités de dépôt des activités plus risquées menées par les banques d’affaires. Le FDIC (Federal Deposit Insurance Corporation- Société Nationale de Garantie des Dépôts) a alors été mis en place pour garantir les fonds déposés par les particuliers dans les banques de dépôt des éventuels risques systémiques qui pourraient se produire, car, par la nature-même de leur activité, les banques sont vulnérables aux « ruées sur les banques ». Concernant le secteur agricole, le Congrès a voté le « Agricultural Adjustment Act » (Loi d’ajustement agricole) en 1933, pour répondre de façon immédiate et concrète à la crise dans les zones rurales. Lorsque celui-ci fut déclaré inconstitutionnel par la Cour Suprême, le Congrès vota le « Soil Conservation and Domestic Allotment Act » (Loi de protection et d’affectation des terres) en 1936. L’objectif visé par ces mesures était d’établir des lois et des règles qui stimuleraient la vitalité des deux secteurs tout en installant des garde-fous pour se protéger des aléas futurs. Le problème systémique dans le cas de l’agriculture est son incapacité à s’ajuster rapidement – ni la demande de produits alimentaires ni la production agricole globale ne sont suffisamment sensibles aux prix bas, même très bas. La raison est à chercher du coté de la nature de la demande (nous avons besoin de manger quoi qu’il advienne, mais nous ne mangerons pas davantage si les prix s’effondrent) et de la nature de l’offre agrégée (à court terme les agriculteurs produisent quoi qu’il advienne puisqu’ils ne peuvent influencer individuellement les prix). Toutefois, depuis le début des années 80, un effort important a été consenti pour s’éloigner des règles gouvernementales, et pas uniquement dans les secteurs financier et agricole mais également dans d’autres secteurs. En entrant dans l’ère où « le problème c’est l’Etat », les législateurs ont commencé à démanteler les politiques qui avaient été mises en place pour assurer la robustesse et la viabilité du secteur agricole comme du secteur financier. En ce qui concerne le secteur financier, alors que les institutions financières développaient des instruments de plus en plus complexes, les législateurs fédéraux n’ont mis en place aucune mesure pour protéger la population au cas où ces instruments créraient le chaos dans le marché. En 1999, le Congrès abattit même le mur qui séparait les banques de dépôt des banques d’affaires, ce qui donna à ces dernières un accès à des grandes quantités de liquidités disponibles- les dépôts des simples particuliers ainsi que des entreprises. Mais lorsque la crise actuelle a éclaté, les faiblesses de la dérégulation massive ont soudain été mises en lumière. Aucune règle n’était en place pour protéger la population contre les types d’instruments et les pratiques douteuses qui ont mis le secteur financier et l’économie mondiale à genoux lorsque le crédit s’est asséché. Dans le domaine de l’Agriculture, l’évolution vers un environnement dérégulé a démarré avec le vote du Farm Bill de 1985 qui était orienté vers l’exportation. Le vote du Farm Bill de 1996 a représenté la fin des programmes agricoles de type New Deal, qui cherchaient à équilibrer les besoins des producteurs comme des consommateurs, en les remplaçant par un programme qui distribuait de l’argent tout en ignorant le problème systémique de l’agriculture. Le problème est tout aussi grave en période de pénurie que de surplus. L’agriculture aurait connu une vraie crise cette année si les Etats-Unis avaient vu une chute de 25 pourcent de leurs récoltes de maïs, de soya et/ou de blé. Les prix exploseraient, perturbant encore davantage les habitudes de consommation. De la même manière qu’au moment du cyclone Katrina à la Nouvelle Orléans, les crises financière et du secteur agricole nous ont permis de redécouvrir une nouvelle fois que l’Etat avait un rôle à jouer dans la société. S’il est trop présent, cela pose des problèmes, mais s’il est absent, une catastrophe peut advenir. La modération en toutes choses, comme on dit, semble plus appropriée. Et lorsque, en l’absence d’une protection adéquate, une catastrophe survient, cela peut être coûteux. Pour Katrina, les coûts ont dépassé les 150 milliards de dollars. Pour la crise financière, le Secrétaire au Trésor Paulson a demandé 700 milliards de dollars. Pour l’Agriculture, entre 1998 et 2002, le coût moyen se chiffre à un peu moins de 20 milliards de dollars par an. De plus en plus d’américains considèrent aujourd’hui que l’Etat a de nouveau un rôle à jouer pour assurer aux secteurs vitaux – l’agriculture, la finance, la protection contre les inondations, entre autres – une stabilité et une protection contre les crises prévisibles. Daryll E. Ray occupe la Chaire d’Excellence en Politique Agricole de Blasingame, Institut de l’Agriculture, University of Tennessee, et est le Directeur de l’Agricultural Policy Analysis Center (APAC). (865) 974-7407; Fax: (865) 974-7298; dray@utk.edu; http://www.agpolicy.org. L’article de Daryll Ray’s a été écrit à l’aide des recherches et l’assistance de Harwood D. Schaffer,Associé de Recherches avec APAC. En resituant la problématique agricole actuelle dans une perspective historique plus large, on se rend compte que la récente chute des prix n’est qu’une illustration de la caractéristique première des marchés agricoles : l’hypervolatilité structurelle des prix. Il est temps de rompre avec la vision désormais obsolète qui domine dans les Institutions internationales de Bretton Woods depuis le milieu des années 1980, selon laquelle les marchés entièrement dérégulés constituent la meilleure forme possible d’organisation des échanges, et de la gouvernance internationale. Le libre échange exacerbé tout comme le protectionnisme, ne constituent en aucun cas une solution viable. Le monde change, et il est temps que les décideurs internationaux prennent conscience qu’en Agriculture, la « fin de l’Histoire » si chère à Francis Fukuyama, n’est pas encore pour tout de suite… ce qui pourrait être le cas d’une crise alimentaire majeure aux effets aussi importants que ceux de la crise financière, si aucune régulation ni stratégie de prévention internationale n’était entreprise. L’équipe éditoriale de Momagri | 1 APAC, Université du Tennessee, www.agpolicy.org 2 Célèbre joueur américain de baseball, connu également pour ses citations | |
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Pour une régulation des marchés agricoles et une gouvernance alimentaire mondiale | |
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