Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
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La hausse actuelle des prix agricoles est exemplaire de leur volatilité


Alors que le monde financier vit une crise née de l’éclatement de la bulle spéculative de l’immobilier au Etats-Unis, la plupart des cours de matières premières agricoles conservent un niveau élevé. Mais avec la libéralisation des échanges engagée dans le cadre de l’OMC, ils sont de plus en plus exposés à des risques de diverses natures aggravant la volatilité extrême qui les caractérise.




I. Blé, huiles végétales et produits laitiers toujours en hausse

Pour le blé, les huiles végétales, le lait et les produits laitiers, les prix continuent d’être tirés vers le haut par la demande croissante et ils ne semblent pas réellement affectés par la crise des « subprimes » 1.

Dans le cas du blé, un stock mondial au plus bas depuis 1981 soutient le niveau de prix élevé. Les réserves continuent de diminuer de manière alarmante pour ne représenter aujourd’hui que 66 jours de consommation, ce qui n’est pas sans conséquence sur la sécurité alimentaire mondiale, en particulier dans les pays les plus pauvres très dépendants des approvisionnements extérieurs. La situation n’est pourtant pas prête de s’améliorer à court terme quand on observe le recul des productions dans l’Union Européenne, en Ukraine et dans les pays de la Mer Noire. Les spéculations vont aussi bon train concernant les dégâts potentiels de la sécheresse sur la production en Australie ou en Argentine, pays pour lesquels la production est soumise à de fort aléas et peut varier du simple au double.

De leur côté, les industries consommatrices d’éthanol et d’agro-carburants stimulent la demande en maïs, soja et huile de palme dont les surfaces cultivées sont en expansion quasi exponentielle, souvent au détriment de cultures à des fins alimentaires. Mais que penser de la pérennité de cette tendance ?

Enfin, après l’ère des océans de lait inondant sur les marchés internationaux, l’heure est maintenant à la disette. L’augmentation des prix qui découle de cette raréfaction, alors que la demande est toujours plus forte de la part des économies émergentes comme la Chine, se répercute sur certains prix à la consommation. En Allemagne, le prix de la plaquette de beurre a ainsi déjà grimpé de 50 % ! Sans compter le renchérissement des coûts de l’alimentation animale, liée à la hausse des céréales et du soja, qui affecte en premier lieu les éleveurs.

Le bilan mondial des marchés agricoles, en particulier celui des céréales, est extrêmement tendu. Dans ce contexte, toute nouvelle information sur la demande ou l’offre conduit à une sur-réaction de la part des opérateurs. Ainsi, l’Inde, deuxième consommateur mondial, indique dans son dernier appel d’offre avoir besoin non plus de 530 000 mais de 795 000 tonnes de blé. Tandis que la Russie, cinquième exportateur mondial, envisage de mettre un frein à ses exportations de blé en appliquant une taxe prohibitive qui dissuaderait la vente de blé et d’autres céréales à l’étranger. Elle doit en effet faire face à une inflation rapide des prix du pain, particulièrement impopulaire en période électorale. La répercussion de ces annonces sur les prix ne s’est pas fait attendre, la cote parvenant à franchir dans la foulée la barre des 300 euros/tonne !

Le comportement des acteurs sur les marchés, au moins autant que les facteurs classiques de l’offre et de la demande (récolte, météo, etc.), alimente donc cette déstabilisation des prix internationaux. Les anticipations des acteurs agissent comme des catalyseurs de la tendance et conduisent les prix à la hausse – ce que nous observons aujourd’hui – comme à la baisse – ce qui a déjà été observé par le passé et que l’on peut craindre demain.

Gardons également en mémoire que cette hausse soudaine, qui intervient après des années de baisse tendancielle, n’est pas la première. Luc Guyau, président de l’Assemblée Permanente des Chambres d’Agriculture et membre fondateur du MOMA, nous rappelle, dans une tribune publiée dans le Monde du 6 septembre 2007 2, que le prix actuel du blé n’atteint pas la moitié de son niveau des années 60, en valeur réelle, et qu’il est trois fois inférieur aux maxima atteints en 1973 ou en 1952 !

II. Sucre, cacao et café bousculés par la crise financière


Les cours du sucre et de certains produits exotiques comme le café et le cacao se sont en revanche récemment infléchis. Ici, les déterminants traditionnels de l’offre et de la demande ne suffisent plus pour expliquer l’évolution récente des cours. C’est la faiblesse des marchés financiers qui est désignée comme responsable : les fonds d’investissement internationaux spéculatifs, en liquidant rapidement leurs positions afin de réduire leur exposition au risque et financer les pertes subies sur d’autres marchés financiers qui n’ont rien d’agricoles, ont ainsi complètement déstabilisé le marché du cacao. Au total, sur les deux principales places boursières, Londres et New York, les spéculateurs se sont débarrassés, en net des achats, de 800 000 tonnes de fèves. C’est ainsi que sur le New York Board of Trade (NYBoT), la cote pour l’échéance de décembre a perdu 17 % de sa valeur en un mois. Alors même que la tendance, au vu des facteurs classiques, devrait être inverse : la qualité des récoltes ivoiriennes et ghanéenne est très incertaine et l’Organisation Internationale du Cacao (OIC) vient en effet de réévaluer à la hausse le déficit pour la saison 2006-2007.

Pour le sucre, les causes habituelles sont invoquées : après les sommets historiques atteints en février 2006 du fait d’une pénurie au niveau mondial, on observe aujourd’hui une baisse significative des cours qui s’explique en grande partie par l’importance des récoltes observées ces dernières campagnes. Mais là aussi, la part de responsabilité de la crise financière ne peut cependant être ignorée.



La financiarisation de l’agriculture, illustrée par la place de plus en plus importante occupée par les opérateurs purement spéculatifs sur les marchés, a de quoi inquiéter le monde agricole. La visibilité sur les prix n’est en effet pas prête de s’améliorer pour les producteurs avec le jeu dangereux des spéculateurs et l’interconnexion croissante des marchés, agricoles ou non, qui augmentent l’incertitude et exposent l’avenir de l’agriculture et du commerce agricole a toujours plus de risques. Alors que le bilan de santé de la PAC se rapproche, il faut rappeler avec force que la flambée des cours des matières premières agricoles s’inscrit dans le cadre d’une volatilité des prix que l’histoire économique récente a toujours mise en évidence. C’est pourquoi il est plus nécessaire que jamais de construire une régulation des marchés agricoles avec les instruments appropriés, comme le MOMA s’est donné comme objectif de le faire. Il en va de la stabilité du monde de demain. Et donc du maintien d’une paix d’autant plus fragile que notre Terre compte bientôt 7 milliards d’humains et que d’ici deux générations, le chiffre de 9 milliards d’individus devrait être atteint.

La rédaction du MOMA.


1 Les « subprimes » sont des crédits hypothécaires à haut risque, à taux variable, accordés aux États-Unis à une clientèle peu solvable, et appuyés sur la valeur des logements qu'ils ont financés. Leur spéculation est à l'origine d'une surévaluation du marché immobilier américain, puis, à mesure que celui-ci s'est retourné, d'une crise boursière mondiale qui a débuté en juillet/août 2007.
2 La hausse des prix agricoles, un signal fort à écouter, Luc Guyau, Le Monde, 6 septembre 2007.

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Paris, le lundi 28 juillet 2014