Par Dani Rodrik Professeur d’Economie politique à la John F. Kennedy School of Government de l’Université , L’agriculture est aujourd’hui considérée par Pascal Lamy ou Peter Mandelson comme le principal facteur perturbateur du processus de libéralisation des marchés internationaux. Selon eux, l’agriculture empêcherait le Monde de bénéficier des gains potentiels issus d’une libéralisation des marchés industriels et des services. Pourtant, cette affirmation est contestée à plus d’un titre. Tout d’abord, les bénéfices « très optimistes » avancés dans le cas d’une libéralisation des échanges agricoles internationaux sont désormais officiellement remis en cause, suivant en cela les critiques que le MOMA formulent depuis Décembre 20052 . Ensuite, la croyance selon laquelle un accord sur l’agriculture serait la clé du cycle de Doha, car elle permettrait d’aboutir à un accord immédiat sur l’Industrie et les Services, est de plus en plus controversée. L’opposition récente entre Boeing et Airbus, les réticences du Brésil à ouvrir ses marchés financiers, l’appétit de l’Inde sur le secteur industriel, et le refus des Etats-Unis de réformer le statut des Foreign Sales Corporation (FSC) , sont autant d’exemples qui démontrent l’incapacité des différents Etats membres à trouver un consensus sur la problématique de la libéralisation des marchés internationaux. Enfin, la considération du dogme ultralibéral comme « one best way », ou meilleure façon de procéder pour améliorer le bien-être de l’ensemble des régions du monde, s’effrite, comme le démontre l’évolution des positions des Institutions Internationales à ce sujet, qu’il s’agisse de l’OCDE, de la Banque Mondiale ou de la FAO. L’agriculture n’est pas, comme le pensent la plupart, « l’exception qui confirme la règle » selon laquelle la libéralisation non régulée des échanges agricoles internationaux serait bénéfique à l’ensemble des populations du monde, étant donné que d’autres secteurs en subissent également les méfaits. C’est ce que démontre Dani Rodrik dans son article intitulé « La fausse promesse de la libéralisation financière » que nous reproduisons ici dans son intégralité. C’est pour cela qu’il est urgent, face à ces trop nombreuses « exceptions » et comme le prône le MOMA, que les décideurs internationaux prennent conscience que ce n’est pas à l’agriculture de s’adapter à la « règle » trop étroite et imparfaite édictée par l’OMC, mais au contraire, que c’est à cette dernière de s’adapter au caractère spécifique et stratégique de l’agriculture. Quelque chose ne tourne pas rond dans le monde de la finance. Le problème ne vient pas d’un nouveau déclin financier des marchés émergents et de son prévisible effet boule de neige sur les pays voisins – car même les plus exposés ont fait face assez tranquillement aux derniers chocs financiers de mai et juin 2006. Le problème serait plutôt de l’ordre de ceux révélés par les périodes d’accalmie : les bénéfices attendus de la mondialisation financière jouent les arlésiennes. La mondialisation financière est un phénomène récent. Elle trouverait son origine dans les années 70, lorsque les pétrodollars réinvestis venaient grossir d’importants flux de capitaux vers les nations en expansion. Mais ce n’est qu’autour de 1990 que la plupart des marchés émergents ont fait fi de la prudence et supprimé tout contrôle des portefeuilles privés et des contributions bancaires. Les flux de capitaux privés ont alors explosé, éclipsant le commerce de biens et de services. Le monde ne connaît donc véritablement la mondialisation financière que depuis une quinzaine d’années. Le déblocage de capitaux a semble-t-il une logique implacable : les nations en expansion, comme cela a souvent été dit, ont énormément de possibilités d’investissement, mais peu d’épargne. L’afflux de capitaux étrangers leur permettrait donc d’exploiter l’épargne des pays riches, d’augmenter leurs taux d’investissement et de stimuler la croissance. Qui plus est, grâce à la mondialisation financière, les nations pauvres pourraient tempérer leurs économies en dents de scie, souvent liées à une détérioration des termes de l’échange international et à d’autres périodes de malchance. Enfin, si les gouvernements prodigues étaient exposés à la discipline des marchés financiers, il leur serait plus difficile de gaspiller l’argent du contribuable. Pourtant, il en a été autrement dans la réalité. Les recherches du FMI, en particulier, et celles de spécialistes indépendants font ressortir un certain nombre d’énigmes et de paradoxes. Par exemple, il est difficile de prouver que le déblocage de capitaux dans certains pays a eu pour résultat une croissance économique durable. En effet, de nombreux marchés émergents voient leurs taux d’investissement baisser. Et au bout du compte, le déblocage des capitaux n’a pas non plus stabilisé la consommation. Encore plus intrigant, les pays qui ont le mieux réussi ces dernières années sont ceux qui ont le moins compté sur les financements étrangers. L’excédent de la balance des paiements de la Chine – star ultime de la croissance mondiale – est considérable, avec une incroyable capacité de financement pour le reste du monde. Parmi les autres pays à forte croissance, le Vietnam a une balance des paiements équilibrée et l’Inde n’est que très légèrement déficitaire. L’Amérique latine, l’Argentine et le Brésil ont des excédents externes confortables depuis quelque temps. En fait, leur toute nouvelle résistance aux chocs des marchés financiers est due en grande partie à leur qualité de prêteurs nets, après avoir été eux-mêmes emprunteurs nets durant des années. Pour comprendre ce qui se passe, il nous faut une explication différente de ce qui maintient la faiblesse de la croissance et des investissements dans les pays pauvres. Si la version habituelle –qui a motivé le déblocage des capitaux – est que les pays en expansion sont contraints à l’épargne, les mouvements de capitaux vers l’étranger plutôt que vers les pays les plus prospères laissent entendre que les contraintes se trouvent ailleurs : probablement du côté des investissements. Le grand problème semble être l’absence d’esprit d’entreprise, ou la faible propension à investir dans des installations et du matériel – ce que Keynes qualifiait d’« esprit animal » – notamment pour augmenter les rendements des produits vendus sur les marchés mondiaux. Derrière ce point faible se cachent diverses distorsions institutionnelles et de marché liées à des activités industrielles et du secteur moderne dans des environnements à faibles revenus. Lorsque les pays souffrent d’une faible demande d’investissement, l’afflux de capitaux n’est pas la meilleure solution. Les entreprises n’ont pas nécessairement besoin de davantage de financement, mais plutôt que leurs dirigeants s’attendent à faire de plus grands profits. En fait, l’afflux de capitaux peut compliquer la situation, car il fait prendre de la valeur à la monnaie locale et rend la production des biens d’exportation moins rentable, ce qui n’incite pas à investir. Le modèle des économies de marchés émergents qui a permis de débloquer les flux de capitaux repose sur des investissements réduits dans les secteurs modernes de l’économie, et éventuellement sur une croissance économique ralentie (quand le boom de la consommation associé aux afflux de capitaux évolue). Toutefois, les pays comme la Chine et l’Inde, qui ont évité le déferlement de capitaux, ont réussi à maintenir leurs monnaies à un niveau très compétitif, préservant ainsi une rentabilité et des investissements élevés. La leçon que doivent tirer les pays qui n’ont pas encore franchi le pas de la mondialisation financière est claire : prenez garde ! Il n’y a rien de plus nuisible à la croissance qu’une monnaie non-compétitive, et le moyen le plus rapide pour faire prendre de la valeur à une monnaie est d’accroître les afflux de capitaux. Pour les pays qui se sont déjà lancés, les choix sont plus difficiles. S’il est délicat de gérer les taux de change lorsque le capital est libre de circuler, ce n’est pas pourtant impossible – du moment où les décideurs politiques comprennent l’importance des taux de change et la nécessité de soumettre les flux de capitaux aux exigences de la compétitivité. Avec tous les efforts qu’ils ont fournis pour se protéger de la volatilité financière, les « marchés émergents » ont raison de s’interroger sur l’aspect positif de la libéralisation financière. Et nous devrions tous nous pencher sur la question. 1 Copyright Project Syndicate 2007 www.project-syndicate.org 2 Cf article intitulé « Les modèles agricoles internationaux au banc d’essai », disponible sur le site Internet du MOMA (www.momagri.org) 3 Les FSC sont des subventions fiscales à l’exportation qui permettent aux entreprises américaines de domicilier leurs bénéfices réalisés à l’exportation dans des paradis fiscaux par l’entremise d’entreprises fictives hébergées dans ces paradis Un quart des exportations américaines passeraient par ce canal et le secteur agro alimentaire en serait le deuxième utilisateur tout comme Boeing, General Motors, Microsoft,… |