Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
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La crise porcine révèle le vide stratégique initié par le « bilan de santé » de la PAC en termes de régulation des marchés

18 février 2008


A nouveau sur la scène médiatique, la filière porcine traverse une crise sans précédent qui sème le doute sur l’avenir de nombreuses exploitations en France.

Cette crise trouve son origine dans la hausse spectaculaire des prix des matières premières agricoles, notamment des céréales dont le prix a augmenté de plus de 58% en un an, et dans l’incapacité des éleveurs à répercuter cette augmentation sur le prix final à la consommation.

Certains spécialistes annoncent déjà « un casse très sérieuse » dans le secteur d’autant plus que l’on s’achemine vers un démantèlement des derniers outils de régulation dans la ligne du « bilan de santé » de la Politique Agricole Commune (PAC) présenté par Mariann Fisher Boel, Commissaire européen en charge de l’Agriculture et du développement rural.

La récente décision de la Commission européenne de mettre en place un système de restitution à l’exportation pour trois mois a donc de quoi surprendre… Outre le fait qu’elle souligne la nécessité d’outils de régulation et l’efficacité des instruments utilisés jusqu’alors, elle met en évidence le vide stratégique du « bilan de santé » de la PAC qui promeut l’inverse : supprimer les outils de régulation existants sans proposer d’alternatives pertinentes pour pallier les dérives des marchés





Selon l’Institut Technique du porc, le coût total de production d’un kilo de porc a augmenté de 30% depuis 2006, passant de 1,24€/kg à 1,6€/kg. Il a ainsi franchi la barre des 1,50€/kg ce qui n’avait pas été le cas depuis plus de 20 ans. Cette hausse s’explique en partie par l’augmentation du prix des céréales (+58%) qui constituent 70% de l’alimentation des porcs. Ce phénomène redoutable, que les économistes appellent “l'effet ciseaux” (hausse des coûts et baisse du prix de vente) plonge la profession dans une crise majeure.

Durant la même période, le prix final du porc à la consommation a baissé de près de 8,6% en raison notamment de la hausse de la production européenne (+2,3%) principalement en Espagne et en Allemagne.

C’est ce que soulignait Michel Barnier, ministre de l’Agriculture et de la Pêche, en octobre 2007 « la crise porcine actuelle, l’une des plus graves que notre pays ait traversées depuis de longues années, est en effet due à l’augmentation du prix des matières premières alimentaires, qui n’est pas répercutée dans le prix de vente ».

Par ailleurs, la force de l’euro handicape les exportations françaises de viande porcine qui concernent, selon le Syndicat National du Commerce du Porc, plus de 20% de la production.

Source : Institut Technique du porc (IFIP)

Face à ce contexte, la filière porcine a « sonné l’alarme » à plusieurs reprises au cours du second semestre 2007.

Les réponses apportées par Mariann Fisher Boel et Michel Barnier ont été essentiellement conjoncturelles :

> Le ministère de l’Agriculture a dégagé en octobre dernier « 500.000 euros pour des allégements de charges et deux millions d’euros pour des reports de charges ».

> Parallèlement, la Commission européenne a mis en place un régime d’aide au stockage privé1, celui-ci ayant pour but de retarder la mise en vente afin d’enrayer la baisse des prix et la volatilité. Ce mécanisme s’est avéré insuffisant pour remédier à la situation comme le constatait Mariann Fisher Boel, Commissaire européen en charge de l’Agriculture, « les prix sont certes stabilisés mais restent très bas ».

> Enfin et après de longues tergiversations, la Commission européenne a mis en place le 30 novembre un système de restitutions à l’exportation2 pour une période de 3 mois.

Le fait que la Commission européenne y ait recours démontre que :

1) Les marchés agricoles, et notamment le marché du porc, ne s’autorégulent pas et des instruments de régulation doivent donc être utilisés. Ces outils sont d’autant plus essentiels dans un contexte de volatilité accrue des prix des matières premières agricoles.

2) Les outils existants, dont la pertinence a été sérieusement remise en cause lors du « bilan de santé » de Mariann Fisher Boel, sont en réalité efficaces. Le ministère de l’Agriculture et de la Pêche souligne ainsi que l’effet cumulé du stockage privé et des restitutions a permis de faire face à la crise de 2002/2003.

3) Enfin la Commission européenne n’a aucune proposition concrète de substitution pour pallier la suppression de ceux-ci malgré leur non « OMC-compatibilité ».

Si pour l’heure, la filière porcine a dû mettre en place une caisse d’avance de trésorerie, cette mesure demeure très conjoncturelle. Mais qu’adviendrait-il sur le long terme si l’ensemble des outils de régulation étaient supprimés sans autre alternative que celle du marché ? La Commission européenne a jusqu’à présent totalement éludé cette question pourtant cruciale… Cela prouve une fois de plus que la réforme de la PAC est « faite à l’aveugle » sans tenir compte des enjeux stratégiques de demain3.



Les experts s’accordent à dire que la crise devrait durer jusqu’au deuxième semestre 2008 voire 2009. Inquiets pour leur avenir, les éleveurs espèrent une baisse des prix des céréales mais, l’incertitude règne quant aux évolutions futures des cours4.

Comme la Commission européenne se positionne davantage dans une logique « du tout marché », rien n’est assuré et tout peut se produire, un peu comme un médecin abandonnant les soins vitaux qu’il prodigue à son patient pour laisser jouer la nature et le temps…

Le MOMA qui travaille pour une régulation des marchés agricoles estime que la Commission européenne face à cette crise adopte une attitude opportuniste sans aucune vision stratégique. Et si la PAC ne dispose pas, demain, de nouveaux outils de régulation adaptés aux spécificités des marchés agricoles, l’Europe vivra au rythme de « stop » and « go »5 qui ne satisferont ni le monde agricole, ni les consommateurs, ni, en fait, les citoyens.



La rédaction du MOMA


1 Cette aide est mise en place lorsque le prix de marché est inférieur à un certain pourcentage du prix de base (prix pivot permettant de stabiliser le marché tout en évitant la production d’excédents) et est susceptible de se maintenir à ce niveau.
2 Cette mesure vise à couvrir l’écart entre les prix communautaires et les prix mondiaux dans les échanges internationaux. Reconnue comme contraire aux règles de l’Organisation Mondiale du commerce (OMC), dans le sens où elle assurerait « artificiellement » la compétitivité des exportations, l’Union européenne s’est engagée à ne plus y avoir recours à compter de 2013 lors des accords de Hong-Kong de 2005
3 Voir notre communiqué « Le bilan de santé de la PAC : six mois pour faire évoluer un projet qui repose sur des hypothèses contestables ! » du 27.11.07
4 Voir notre Regard sur l’actualité « Prévisions des cours des marchés agricoles, vers davantage d’incertitude » daté du 10.12.07
5 Cette stratégie consiste à relancer la production en période d’insuffisance de l’offre « Go » et à la freiner en cas de surproduction « Stop ».
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Paris, le mardi 30 septembre 2014