Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse, président de Limagrain, qui rassemble des
responsables du monde agricole et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie
et défense,…). Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux
outils d’évaluation (modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

La Crise Alimentaire est loin d’être terminée



Shimelse Ali
Economiste au Carnegie Endowment for International Peace (CEIP)



En 2008, quelques mois avant la chute de Lehman Brothers et le début de la crise financière, les pays en voie de développement ont connu une grave crise alimentaire causée par une hausse rapide des prix alimentaires. Les populations n’ayant plus les moyens de s’acheter les denrées de base, la faim et la pauvreté se sont alors aggravées, provoquant des troubles qui ont déstabilisé l’équilibre politico-social de certains pays. Aujourd’hui, la crise économie globale tend à s’atténuer et la reprise réapparaît doucement, portée surtout par la croissance de la Chine, de l’Inde et du Brésil.

Contrairement à la majorité qui considère que le spectre d’une nouvelle crise alimentaire s’éloigne, une récente étude publiée par le Carnegie Endowment for International Peace (CEIP), think tank américain réputé impartial et spécialiste des questions internationales, montre qu’une nouvelle crise alimentaire pourrait survenir en 2011.

En cause ? Une conjonction de plusieurs facteurs : les aléas climatiques comme la récente sécheresse en Russie qui a fait exploser les cours du blé, la reprise économique qui stimule la demande d’énergie globale, notamment en pétrole et biocarburants et une volatilité importante des taux de change, notamment en dollars.

Cette analyse de Shimelse Ali est d’autant plus intéressante que les solutions proposées sont au cœur des débats actuels. L’économiste propose d’agir à deux niveaux : au niveau local (les infrastructures des Pays en Voie de Développement doivent être modernisés) et au niveau international (l’agriculture doit redevenir une priorité dans les discussions internationales, la Banque Mondiale doit accorder plus de prêts au secteur agricole, la question des biocarburants doit être traitée de façon globale et urgente, et enfin les marchés des matières premières agricoles doivent être régulés.)

Momagri partage pleinement cette analyse et considère également que nombre d’indicateurs laissent entrevoir la possible résurgence d’une nouvelle crise alimentaire, comme momagri le soulignait récemment1. Il est indispensable que la communauté internationale aborde urgemment le sujet de l’insécurité alimentaire et traite plus particulièrement du problème du cercle vicieux « financiarisation non contrôlée des marchés agricoles – hypervolatilité des cours – insécurité alimentaire », avant que de nouvelles émeutes de la faim ne resurgissent, comme c’est le cas au Mozambique depuis quelques semaines.

Ce sujet sera au cœur des discussions du prochain G20 qui, pour proposer des solutions efficaces, devrait répondre en priorité à trois questions :
    - Quels principes de régulation instaurer pour encadrer les mouvements erratiques des prix agricoles ?
    - Quels principes de gouvernance communs adopter pour optimiser le fonctionnement des marchés ?
    - De quels instruments d’évaluation faut-il se doter pour mieux apprécier l’état de l’insécurité dans le monde et le fonctionnement des marchés agricoles et alimentaires ?

La rédaction de momagri

La crise alimentaire mondiale n'est pas terminée. Les prix mondiaux des denrées alimentaires demeurent élevés malgré leur effondrement depuis le pic de 2008. Au cours des derniers mois, les prix des denrées de base dans les Pays en voie de Développement ont continué à augmenter, aggravant le problème de la sécurité alimentaire des populations pauvres. Les nombreux facteurs structurels qui ont contribué à faire flamber les prix lors de la crise alimentaire sont toujours actifs et pourraient conduire à une autre flambée des prix dans un avenir proche. L’utilisation accrue et continue du maïs pour la production de biocarburants et la probabilité d’une hausse des prix pétroliers due à la reprise économique, annoncent de nouvelles hausses de prix. Ces risques sont exacerbés par la volatilité des taux de change. Les pays développés doivent réviser leurs politiques à l'égard de la production de biocarburants, qui se sont révélées désastreuses pour les populations pauvres. Et les pays en voie de développement peuvent entreprendre des réformes pour atténuer le problème.

Des prix internationaux plus bas, mais toujours élevés selon les normes historiques

Les prix mondiaux des principales denrées alimentaires - riz, maïs, soja et blé -, ont chuté et sont maintenant en baisse de 40% à 60 % par rapport à leur pic de la mi-2008 (sur une base exprimée en dollars US). L'effondrement des prix de l'énergie qui a suivi le début de la crise financière a contribué à réduire ces prix. Cela a impacté la demande pour les biocarburants, ainsi que leur rentabilité, et a contribué à réduire le coût des intrants agricoles. De nombreuses études citent une demande accrue pour la production de biocarburants comme un des principaux moteurs de prix des denrées alimentaires. Le prix du maïs a été fortement et significativement corrélé avec la production d'éthanol depuis 2006 quand l'utilisation du maïs pour la production de biocarburants a fait un bond.

La réévaluation du dollar a également contribué à la baisse. De juillet 2008 à début 2009, le dollar a pris près de 24% et les prix mondiaux pour le riz, le maïs, le soja et le blé ont chuté de 30 à 45% pendant la même période. Des études montrent que l’élasticité des prix en dollars des denrées de base par rapport au taux de change du dollar en vigueur est comprise entre 0,5 et 1. Une chute des prix en dollars peut également diminuer le prix en monnaie locale.

Néanmoins, les prix alimentaires mondiaux restent bien au-dessus des niveaux de la pré-crise et des normes historiques. Ils ont récemment commencé à grimper lorsque les moteurs des prix mentionnés ci-dessus ont changé de trajectoire. Le prix du pétrole a augmenté de 66% en 2009 et l'indice du dollar américain s'est déprécié d'environ 16% de mars à décembre de l'année dernière. En conséquence, en février, les prix du maïs et du soja étaient d'environ 40% supérieur à leur moyenne de 2002-2007 et le prix du riz a plus que doublé par rapport à sa moyenne de 2002-2007. L'indice de la Banque mondiale des prix alimentaires a augmenté de 17% en 2009, dépassant son niveau de 2007 de 11%.

Les pays en développement parmi les plus vulnérables

Les prix intérieurs des denrées de base dans de nombreux pays en développement restent élevés et ont même connu récemment une forte hausse et cela malgré les diverses mesures politiques prises pour limiter l'impact de la hausse des cours internationaux sur les marchés intérieurs. Les monnaies nationales dévaluées, la baisse des récoltes dues aux intempéries et les conflits civils ont contribué à ces hausses. Sur les vingt pays en voie de développement ayant les plus grandes populations pauvres, douze d’entre eux connaissaient des prix moyens nationaux des denrées de base plus élevés en 2009 qu'en 2008. Au cours de cette période, les prix intérieurs du Mozambique ont augmenté de manière dramatique, avec un prix du manioc en hausse de 47%. Les Philippines, le Kenya et la Zambie ont vu leurs prix augmenter de 20 à 26% de 2008 à 2009. Sur les huit pays dans lesquels les prix de 2009 ont été inférieurs aux prix de 2008, cinq d’entre eux connaissaient des prix de 2009 beaucoup plus élevé que les prix de 2007.

L'Inde, qui a la plus grande population vivant avec moins de 1,25 dollars par jour, a connu une augmentation significative du prix du riz. Le prix est d'environ 13% plus élevé ce mois-ci qu’il ne l’était il y a un an. Le taux d'inflation des prix de gros en Inde, qui a largement augmenté au cours des sept derniers mois, est monté à 8,6% en janvier ; les prix alimentaires représentent 60% de cette hausse.
Une telle augmentation de prix a de graves conséquences pour la sécurité alimentaire. Bien que les producteurs et les détaillants pauvres de denrées alimentaires profitent de la hausse des prix alimentaires, la plupart des populations pauvres, y compris celle des villes qui dépensent généralement plus de 50 pourcent de leurs revenus pour acheter leur nourriture, sont perdantes puisque les prix alimentaires très élevés réduisent leur pouvoir d’achat.

La crise économique a aggravé la situation en augmentant le chômage et en entravant les versements de fonds. Selon la FAO, en 2009, la crise mondiale a poussé 100 millions de personnes supplémentaires dans la famine ; la Banque mondiale estime qu’à la suite de la crise, en 2009, 50 millions de personnes de plus subsistent avec moins de 1,25 dollars par jour. La crise a également eu un effet négatif sur les budgets et les programmes gouvernementaux d'aide sociale.

Une autre flambée de prix ?

La résurgence des nombreux facteurs qui ont poussé les prix à la hausse deux ans plus tôt - déviation des produits alimentaires en biocarburants, hausse des prix de l’énergie et effets indésirables des changements du taux de change -, avec en sus les mauvaises conditions météorologiques, pourraient conduire à une autre flambée des prix des denrées alimentaires à court terme.
Pour l'année de culture 2009/2010, environ un tiers du maïs américain ira à la production de biocarburants, soit environ trois fois la moyenne de 2002-2005. L'accroissement continu de l'utilisation du maïs pour la production de biocarburants aux États-Unis aura des répercussions sur les prix internationaux du maïs puisque les États-Unis constituent environ un tiers de la production mondiale de maïs et les deux tiers des exportations mondiales. Selon l'USDA (département de l’agriculture des Etats-Unis), le prix du maïs devrait augmenter de 10% en 2010/2011.
Une résurgence des nombreux autres facteurs qui ont fait grimper les prix il y a deux ans pourrait conduire à une nouvelle flambée des prix des denrées alimentaires à court terme.
La force et la viabilité de la reprise économique mondiale pourraient également amener les prix alimentaires à augmenter en même temps que la demande d'énergie. Les projections de prix du pétrole pour 2010 annoncent une hausse de 25% et il n’est pas prévu qu’ils baissent en 2011. Cette augmentation va également stimuler la demande pour les biocarburants, augmentant la demande et les prix des céréales encore plus.

Les prévisions indiquent également une dépréciation du dollar, ce qui signifierait une augmentation des prix en dollars des produits de base. Cette hausse se répercutera sur les prix intérieurs de produits alimentaires, notamment dans les pays dont les devises ne peuvent totalement suivre la hausse du dollar. Si l’augmentation récente de l’aversion au risque - résultat d'une préoccupation grandissante des risques d’insolvabilité dans les marchés émergeants et les pays de la zone euro - diminue, le dollar pourrait être brusquement dévalorisé.

Sécheresses, inondations et autres catastrophes naturelles pourraient aussi faire monter les prix mondiaux des produits alimentaires. Par exemple, à cause de pluies très faibles, la projection de production de riz en Inde annonce une chute de 11,7% pour l’année se terminant en juin.

Politique

Les pays développés doivent réévaluer les politiques qui soutiennent la production de biocarburants, ce qui est économiquement inefficace, sans compter les émissions de carbone, et se révèle désastreux pour les pays pauvres. Les pays développés doivent tenir compte de l'impact de ces politiques sur les prix des aliments.
Alors que les pays en développement ne peuvent guère changer la politique agricole des pays développés, ils peuvent néanmoins réduire le fardeau pesant sur les populations pauvres en améliorant leurs infrastructures, leurs institutions et les politiques nationales qu’ils mettent en œuvre. L’application réussie de ce dernier point dépendra en partie des améliorations apportées au précédent, ainsi que de l'aide accrue des organismes de développement internationaux.
Les infrastructures de transport sont capitales pour la gestion des prix des denrées alimentaires dans les pays en développement. Le renforcement des liaisons de transport peut contribuer à atténuer les flambées de prix en réduisant le coût de la distribution interne. De meilleurs réseaux de transport peuvent aussi aider le flux interne d'approvisionnement alimentaire des régions excédentaires vers les zones déficitaires.

Des mesures institutionnelles valables qui assurent la production et la distribution intérieure contribueront ainsi à minimiser l'exposition à la volatilité des prix, notamment dans les pays satisfont la plus grande partie de leurs besoins alimentaires par la production intérieure. L’échange de denrées correctement régulée peut jouer un rôle en comblant les lacunes institutionnelles.
La libéralisation du commerce contribuera aussi à améliorer la sécurité alimentaire. Certains grands pays importateurs de denrées alimentaires ont déjà fait un effort en baissant les tarifs sur les importations de produits alimentaires de façon à réduire le fardeau des pauvres. Toutefois, les imperfections du marché, telles que de faibles infrastructures de transport et de distribution qui isolent les populations locales et entravent une baisse des tarifs qui se traduisent en une baisse des prix sur les marchés locaux, doivent être abordées.

Les pays en voie de développement doivent également mettre en œuvre des programmes pour aider les pauvres qui perdent leur pouvoir d'achat à cause des prix élevés. De nombreux pays ont déjà participé à des programmes de transferts monétaires. Mais, là encore, un manque d’institutions valables, d’infrastructures bien développées et une surface financière insuffisante ont limité l'efficacité de ces programmes. Les décideurs politiques doivent lutter contre la fraude et la corruption s'ils veulent accroître l'impact de ces programmes et d'autres programmes de protection sociale.
Enfin, l'intervention efficace des gouvernements en faveur de la stabilité des prix et de la sécurité alimentaire exige des ressources financières, mais la considération à l’égard de l'agriculture a diminué au cours des dernières décennies. Les prêts de la Banque Mondiale accordés à l'agriculture sont passés d'environ 30% du montant total annuel de prêts accordés en 1980 à 12 pourcent en 2007. Seulement 4% du total de l'aide publique au développement est actuellement utilisé pour l'agriculture. Les agences de développement internationales peuvent jouer un rôle important pour contenir les crises alimentaires futures en donnant une plus grande priorité à l'agriculture, en améliorant les prêts pour l'agriculture dans les pays en développement et en soutenant les filets de sécurité sociale ainsi que les programmes de transferts monétaires. Cependant, pour rendre ces aides plus efficaces, les pays doivent réaliser une hiérarchisation des priorités.

1 http://momagri.org/FR/tribunes/Crise-financiere-et-crise-alimentaire-aux-memes-maux-les-memes-remedes-_708.html
Haut de page
Pour une régulation
des marchés agricoles
et une gouvernance
alimentaire mondiale
Paris, le jeudi 17 mai 2012