Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

La Chine est-elle un acteur majeur de l’accaparement des terres en Afrique ?



Philippe Kersting AFRASO,

Université de Frankfurt, Allemagne, ICTSD, Passerelles



Le péril chinois sur les terres agricoles africaines ne serait-il pas exagéré par le monde occidental ? C’est en tout cas sur cette question éminemment sensible que se penche l’ICTSD dans un récent numéro de leur revue Passerelles. Dans cet extrait, que nous vous invitons à lire1, ce centre de recherche revient sur la notion même d’accaparement des terres et soulève ainsi toute la complexité de ce débat. Car si les achats de terres existent, et qu’ils peuvent prendre des dimensions extrêmes pouvant fragiliser les facteurs de production et des sociétés entières, ils peuvent également se présenter comme des investissements agricoles utiles, à travers, comme le précise l’article, les infrastructures, le transfert de savoir et de technologies.

Du côté de Pékin, l’outsourcing agricole est perçue comme inévitable tant l’empire du milieu souffre de dysfonctionnements structurels et d’incapacité à assurer son autosuffisance alimentaire. Pour preuve, ces chiffres : 20% de la population mondiale vit en Chine or elle ne dispose que de 8% des surfaces agricoles mondiales. Ainsi, comme le relevait dernièrement Pierre Pagesse, le Président de Momagri, dans un article des Echos, les Chinois ont dans le but de relever le défi alimentaire, « créé une base arrière, à la fois avec les fonds souverains et avec des fonds dits privés » sur le continent africain.

Pourtant, si en 2012 la Chine était présentée par la banque de donnée Land Matrix comme faisant partie des acteurs majeurs des acquisitions foncières en Afrique, les concepteurs de cette base de donnée ont depuis été contraints de revoir leur copie. Après corrections, il s’avère que la Chine n’arrive qu’en 19e position alors que les principaux investisseurs sont européens.

Et le débat sur les achats de terres pourrait encore connaître de nouveaux rebondissements.


La rédaction de momagri






En l’an 2011 la population mondiale a dépassé la barre des sept milliard d’habitants. La FAO estime qu’elle atteindra les neuf milliards d’ici 2050 et que la production alimentaire mondiale devra croitre de 70 pourcent afin de pouvoir nourrir la planète.En même temps de nombreuses régions du monde sont victimes de la dégradation de leurs ressources naturelles et de l’épuisement de leur potentiel agricole. Dans ce contexte l’attention des observateurs internationaux s’oriente surtout vers les régions caractérisées par une raréfaction (réelle ou supposée) des ressources ainsi que vers les régions caractérisées par leurs réserves (réelles ou supposées) en ressources. Ainsi les regards se tournent principalement vers la Chine (raréfaction) et l’Afrique (réserves). Une conviction largement répandue veut que la Chine soit à la conquête des terres en Afrique au péril de la sécurité alimentaire et la stabilité politique des pays africains. Mais qu’en est-il réellement ?


Qu’est-ce que l’ « accaparement des terres » ?

Avant de discuter du rôle des activités foncières de la Chine sur le continent africain, il est important de récapituler brièvement les raisons de l’accélération de l’ « accaparement des terres ». La structure sous-jacente à la ruée mondiale sur les terres arables telles que nous l’observons nettement depuis 2007/08 a été mise en place au cours de la libéralisation des marchés fonciers initiée depuis les années 1990. Mais son véritable moteur est l’accélération inquiétante de la crise multiple du capitalisme depuis le début du nouveau millénaire: crises alimentaires, économiques, financières, environnementales, climatiques, énergétiques, politiques, etc. Les réponses apportées à ces différentes crises ont pour point commun d’être toutes étroitement liées à la ressource terre et donc de renforcer la ruée vers celles-ci. Par exemple, les crises alimentaires sont perçues comme des crises de sous-production et les réponses envisagées passent principalement par l’intensification de l’utilisation de la ressource terre. De même les crises environnementales, climatiques et énergétiques ont renforcé la pression sur les ressources des pays du sud car les réponses apportées sont toutes friandes de terres (« green grab »). Enfin les crises économiques et financières ont également orienté l’attention internationale vers la ressource terre car, en raison de sa raréfaction relative, elle devient un objet d’investissement attrayant pour les promoteurs.


L’Afrique : le continent des terres vacantes ?

Le débat sur les acquisitions foncières est mené de façon très controversée. Les pourfendeurs de l’accaparement des terres qualifient le processus de « large scale investments in agricultural land » qui selon eux, est nécessaire au développement des régions jusqu’à présent « sous-développées » à travers les infrastructures, le transfert de savoirs et de technologies, les investissements dans le secteur agricole, etc. Les acteurs qui considèrent ces acquisitions d’un œil plus critique les qualifient de « land grabbing » ou d’« accaparement des terres » et mettent en garde contre les dépossessions et expulsions, la destruction des petites et moyennes fermes et le danger du chômage, l’introduction de l’agro-industrie et d’organismes génétiquement modifiés, la pollution et la dégradation des ressources, la violation du droit à la terre et du droit à l’alimentation.


La Chine: un des acteurs de l’accaparement des terres en Afrique?

Avec ses 1,3 milliard d’habitants, il n’est pas étonnant que les politiques alimentaires et agricoles de la Chine aient des répercussions directes au niveau mondial et soient perçues comme menaçantes par les puissances traditionnelles. Aujourd’hui la Chine a développé pratiquement tout son potentiel agricole et une extension supplémentaire des surfaces agricoles semble impossible. Les contraintes sont majeures : alors que vit en Chine 20 pourcent de la population mondiale, elle ne dispose que de 8 pourcent des surfaces agricoles mondiales et seulement 6 pourcent des réserves annuelles en eau douce. En même temps, la Chine connait une croissance rapide de la demande en produits agricoles, estimée à23 pourcent par an depuis le début du nouveau millénaire, en raison des transformations sociales majeures et du changement des habitudes alimentaires avec l’émergence d’une classe moyenne estimée à 20 pourcent de la population. Ainsi la consommation de viande a augmenté entre 1980 et 2010 de 15 à 70 kg par personne et par an (à titre de comparaison, cette consommation est de 88 kg en Allemagne et 123 kg aux USA). Un autre facteur non moins important entrainant une explosion de la demande en agro-ressources est la forte croissance de l’industrialisation. Compte tenu de cette situation, de nombreux observateurs occidentaux estiment que la Chine est dans l’incapacité de faire face à sa demande interne en ressources agricoles et sera donc contrainte de développer une politique de out- sourcing agricole et donc de going-out foncier. Ceci explique pourquoi la Chine est souvent mentionnée comme l’un des acteurs principaux de l’accaparement des terres.

Cette analyse semble se confirmer si l’on regarde les données de la land matrix, la banque de données open access la plus complète qui existe actuellement sur les activité foncières au niveau mondial (www.landmatrix.org). -. Lors du lancement de la land matrix en avril 2012 la Chine semblait faire partie des acteurs majeurs dans le domaine des acquisitions foncières en Afrique.

Après la mise en ligne de la land matrix, divers spécialistes ont remis en question de nombreuses données et notamment certaines transactions asiatiques. Ces critiques ont eu pour effet de modifier les informations dans la banque de données au point de livrer, un an après, une toute autre image. Les corrections effectuées dans la banque de donnée jusqu’en avril 2013 suggèrent que les principaux investisseurs fonciers en Afrique ne proviennent pas d’Asie mais d’Europe. Selon la land matrix d’avril 2013, les dix plus importants acteurs des acquisitions foncières en Afrique sont (en million d’hectares): les Émirats Arabes Unis (1,9), l’Inde (1,8), le Royaume-Uni (1,5), les USA (1,4), l’Afrique du Sud (1,3), l’Italie (0,6), l’Allemagne (0,5), le Soudan (0,5), l’Éthiopie (0,4) et le Portugal (0,4). La Chine n’arrive qu’en 19ème position avec 0,16 million d’hectares.

La question est alors de savoir pourquoi la Chine est aussi peu présente dans la ruée mondiale sur les terres agricoles alors que son développement démographique et les transformations socioéconomiques majeures laissent penser qu’elle n’a pas d’autre choix que de s’engager sur ce chemin. Pour répondre à cette question il faut différencier entre la production agricole alimentaire pour les humains et la production agricole d’aliments pour animaux et/ou de ressources industrielles, car les stratégies chinoises diffèrent nettement sur ces deux plans.

La Chine couvre son besoin en aliments pour animaux et en agro-ressources agricoles principalement à travers le marché mondial, notamment depuis son adhésion à l’Organisation Mondiale du Commerce en décembre 2001. Les produits agricoles importés par la Chine proviennent majoritairement de l’Asie et des Amériques. L’Afrique joue un rôle mineur aussi bien en ce qui concerne les importations que les exportations agricoles chinoises.

Pour ce qui est des productions agricoles destinées à l’alimentation des populations chinoises, il faut tout d’abord constater que le potentiel agronomique de la Chine a été et est toujours sous-estimé par les observateurs occidentaux. Jusqu’à présent la Chine est pratiquement auto-suffisante dans de nombreux domaines (fruits, légumes, mais, céréales, riz, etc.). Malgré la hausse de certaines importations il n’y a pas de signaux d’une dépendance alimentaire de la Chine et l’acquisition internationale de terres ne semble pas faire partie de la stratégie chinoise de sécurisation alimentaire.


1 Retrouvez l’intégralité de l’article en suivant ce lien http://ictsd.org/i/agriculture/175042/
2 Matrice internationale des transactions foncières dont l’objectif est de recenser les acquisitions et locations de terres agricoles par des acteurs étrangers dans le monde
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Paris, le vendredi 19 avril 2019