|
|
|
Dérèglementation et libéralisation financière généralisée, les racines de la crise selon la CNUCED
Un plaidoyer contre le dogme du "laisser faire le marché"
Paul-Florent Montfort, chargé d’études de momagri
Le dernier rapport de la Conférence des Nations-Unies sur le commerce et le développement (CNUCED)1, rédigé par le Groupe d’étude interdivisions de l’organisation2, est consacré à la crise financière mondiale. Publiée le 19 mars 2009, l’étude s’attache à mettre en lumière les causes profondes de la crise, réfutant les explications simplistes couramment avancées par les médias, qui pointent généralement du doigt les défaillances des pouvoirs publics ou les mauvais comportements individuels (traders).
Pour la CNUCED en effet, la crise prend avant tout ses racines dans la déréglementation et la libéralisation financière généralisée, elles-mêmes motivées par la croyance idéologique dans les vertus du marché. Véritable plaidoyer contre le dogme du « laisser-faire le marché », le rapport énumère une série de préconisations qui consacrent le retour de l’intervention « énergique » et « cohérente » des pouvoirs publics, notamment sur les marchés à terme agricoles, comme nous le signalons dans l’article intitulé « Contrôler la spéculation sur les marchés à terme agricoles : une nécessité selon la CNUCED »3.
Si cette idée peut être considérée comme acquise aujourd’hui, le rapport de la CNUCED a le mérite d’aller plus loin, en offrant une réflexion sur « l’efficacité financière » et les buts de la réglementation – une réflexion peu abordée actuellement. C’est pour cela que nous vous recommandons la lecture du rapport, dont nous vous présentons ici les idées forces.
Les idées forces du rapport
« Le dogme du « laisser-faire le marché » qui a été appliqué au cours des vingt dernières années a échoué de manière spectaculaire », et « la financiarisation des marchés à terme des produits de base a été un déterminant important de l’ampleur et de l’intensité de la volatilité des marchés ».
La déréglementation financière, motivée par une croyance idéologique dans les vertus du marché, a permis la création d’instruments financiers complètement déconnectés des activités productives de l’économie réelle. Ces instruments ont modifié la répartition du pouvoir entre spéculateurs et hedgers (« opérateurs en couverture de risques ») sur les marchés à terme, en favorisant la prééminence croissante de fonds d’investissements à comportement purement spéculatifs4. Or, selon l’étude, et à l’inverse de ce que soutien le courant général de la théorie économique, une spéculation de ce type est un facteur, non pas de stabilisation, mais plutôt de déstabilisation des prix – particulièrement visible sur les marchés à terme agricoles.
Cette financiarisation excessive et non régulée est de nature à remettre en cause l’utilité des marchés à terme
L’hyper-volatilité des prix induite par la financiarisation croissante de l’agriculture, rend les opérations de couverture plus chères et plus complexes. Elles peuvent ainsi se retrouver au-dessus des moyens des contractants, en premier lieu pour les acteurs des pays en développement. Ainsi, entre janvier 2003 et décembre 2008, les primes de risque perçues sur la valeur des contrats de couverture ont augmenté en moyenne de 142% pour le maïs, 79% pour le blé, et 175% pour le soja (Chicago Board of Trade). Des hausses que seules certaines grosses sociétés à structure capitalistique solide sont susceptibles de supporter, comme le note le rapport ; les plus petits contractants, soit la plupart des agriculteurs, en sont réduits à limiter le nombre de contrats de couverture achetés. Ce qui à son tour peut rendre les marchés moins liquides, accroître la volatilité et décourager des investisseurs sains. Pour, in fine, favoriser la déconnexion entre les marchés à terme et les marchés réels et nourrir les bulles spéculatives.
« L’efficacité financière doit être définie comme l’aptitude du secteur à stimuler la croissance économique à long terme et à fournir des services de régulation de la consommation. »
La re-réglementation des marchés financiers, et en particulier des marchés à terme des produits de base, est nécessaire mais non suffisante. Le plafonnement des positions spéculatives, la communication des données commerciales pour assurer le suivi des transactions, etc., ne suffiront pas à « moraliser les marchés financiers », comme le veut l’opinion. C’est pourquoi, en plus des mesures réglementaires, la CNUCED préconise une réforme de la réglementation financière, en l’articulant autour de l’efficacité fonctionnelle (des marchés, aussi bien financiers que des biens et services) et sociale (maximisation du bien-être). L’objet étant de concevoir un système qui permette d’expurger le marché des instruments financiers qui ne contribuent pas à cette efficacité fonctionnelle et sociale.
« Contrairement aux idées reçues, les gouvernements sont bien placés pour apprécier l’évolution des prix sur les marchés tirés par la spéculation financière, et ne devraient pas hésiter à intervenir lorsque de grands déséquilibres menacent. »
Ni les opérateurs présents sur le marché ni les gouvernements ne peuvent connaître les prix d’équilibre sur les marchés financiers. Mais, comme le souligne la CNUCED, cet argument ne saurait être valablement opposé à l’intervention. L’étude démontre en effet que les opérateurs non seulement n’ont aucune idée du point d’équilibre, mais que leur comportement a tendance à éloigner systématiquement les cours de ce point d’équilibre (comportement moutonnier). Les pouvoirs publics ne connaissent pas davantage le point d’équilibre, mais il arrive un moment où ils sont les mieux placés pour juger si le marché est en déséquilibre, d’autant plus si le critère primordial de régulation est l’efficacité fonctionnelle/sociale. La crise prouve clairement que la mondialisation du commerce et de la finance exigent une coopération et une réglementation mondiales.
Dans cette optique, il est non seulement nécessaire mais pertinent de mettre en place un « arrangement institutionnel global comportant une réserve physique minimale de grains, destinée aussi bien à stabiliser les marchés que répondre aux situations d’urgence et aux crises humanitaires »
Un cadre de régulation articulé autour de l’efficacité fonctionnelle et sociale légitime pleinement, en plus des mesures purement réglementaires, la proposition de la CNUCED de mettre en place un « arrangement institutionnel global » comportant une réserve physique minimale de grains, destinée à intervenir sur le marché en cas d’excès. Comme le souligne le rapport, ce mécanisme mondial devrait ainsi avoir les moyens de miser contre les positions des fonds spéculatifs et d’autres gros opérateurs du marché, pour assurer ainsi le rôle de « teneur de marché »– ce qu’elle ferait en fonction des impératifs de l’intérêt général, dont les pouvoirs publics sont les mieux placés pour juger.
Outre la proximité des préconisations de la CNUCED avec celles de momagri5, ce dernier rapport a le mérite de repenser entièrement la finalité de la nécessaire re-réglementation des marchés financiers.
Car, si la communauté internationale s’efforce aujourd’hui de définir un ensemble de nouvelles mesures réglementaires afin d’empêcher de nouvelles dérives sur les marchés financiers, il ne semble pas que la définition même de « l’efficacité financière » fasse l’objet d’un débat. C’en est pourtant un, comme le rappelle avec finesse la CNUCED, ô combien essentiel : avant de définir les règles du jeu, encore faut-il savoir quel est l’objectif.
En définissant l’efficacité financière d’après des critères fonctionnels mais également sociaux (stimuler la croissance économique à long terme), la CNUCED offre par là une vision équilibrée qui légitime pleinement l’Etat comme puissance régulatrice – ainsi que l’emploi de stocks – pour assurer le bien commun de l’humanité.
La récente crise financière a sonné le glas du marché autorégulateur ; le rapport de la CNUCED légitime l’alternative, à savoir l’intervention étatique à vocation stabilisatrice.
|
1 Créée en 1964 en tant que mécanisme intergouvernemental permanent, la CNUCED est le principal organe de l’Assemblée des Nations Unies dans le domaine de commerce et de développement. Son objectif est d’aider les pays en développement à tirer le meilleur parti des possibilités de commerce, d’investissement et de développement qui s’offrent à eux, et à s’intégrer de façon équitable dans l’économie mondiale. Elle est composée de 191 Membres. Elle siège à Genève (Suisse).
2 Créé en octobre 2008 à l’initiative du Secrétaire général Supachai Panitchpakdi, le groupe d’études interdivisions de la CNUCED est un groupe d’économistes chargé d’examiner les dimensions systémiques des crises dans un monde globalisé et incertain.
3 Cf. momagri, « Contrôler la spéculation sur les marchés à terme agricoles : une nécessité selon la CNUCED », 11 mai 2009 http://www.momagri.org/FR/Tribunes/Controler-la-speculation-sur-les-marches-a-termes-agricoles-une-necessite-selon-la-CNUCED_491.html
4 Deux chiffres, cités par le rapport, donnent pleinement la mesure de cette financiarisation des marchés à terme : entre 2002 et 2008, le nombre de transactions sur les marchés à terme a été multiplié par 5 en volume, et par 20 en valeur (13 trillions de dollars échangés en juin 2008).
5 Qui a déjà été soulignée dans l’article précédemment cité « Contrôler la spéculation sur les marchés à terme agricoles : une nécessité selon la CNUCED », 11 mai 2009 |
|
| |
| | |
|
| |
|
Pour une régulation des marchés agricoles et une gouvernance alimentaire mondiale | |
| |
| | |
| |
|