La récente crise économico-financière a révélé les dangers de marchés dérégulés dans un monde globalisé, qui ont notamment favorisé le développement de comportements spéculatifs purs décorrelés des fondamentaux économiques et stratégiques des marchés. Ce constat peut également s’appliquer aux marchés agricoles, comme le prône l’IATP
1, qui souligne que la CFTC, le régulateur des bourses du Commerce américain, devrait imposer des limites aux positions des spéculateurs de Wall Street. Par là, l’IATP met en lumière trois faits, auxquels momagri adhère totalement :
- Les marchés agricoles sont très exposés aux spéculateurs qui interviennent sur les marchés à terme ;
- La volatilité excessive sur les marchés agricoles est dangereuse par rapport aux objectifs stratégiques assignés à l’Agriculture ;
- On observe une montée en puissance des risques systémiques, induits par les interconnexions croissantes entre les marchés, notamment énergétiques et agricoles.
Si les marchés à terme, et plus généralement la financiarisation des marchés agricoles, a joué un rôle important dans l’hypervolatilité des prix, il ne faut pas non plus en conclure qu’ils sont responsables de tous les désordres constatés sur les marchés internationaux, et qu’ils devraient à ce titre être démantelés. Ils constituent des outils efficaces et intéressants pour les marchés agricoles, sous certaines conditions. Et c’est au politique de promouvoir ces conditions au niveau international et de mettre en œuvre les mesures de régulation adéquates pour en limiter les effets distorsifs et néfastes.
La rédaction de momagri
« La CFTC devrait imposer des limites aux prises de position des spéculateurs de Wall Street - De nouveaux règlements pourraient aider à stabiliser les prix de l'énergie et de l'agriculture», l’IATP, 4 Mars 2010.
La CFTC, le régulateur des bourses du commerce américain, devrait agir immédiatement pour limiter la spéculation excessive des sociétés de Wall Street sur les transactions des dérivés énergétiques ; une mesure qui aidera à aborder la volatilité extrême des marchés de l'énergie et des marchés agricoles, explique l’IATP (Institut des politiques commerciales de l’agriculture) dans un commentaire soumis à l'agence aujourd'hui.
Jusqu'au 26 avril, la CFTC acceptera les commentaires sur une proposition de règlement qui aura pour but de limiter les prises de position sur les contrats des dérivés énergétiques qui comprennent le pétrole brut spécifié, le gaz naturel, le mazout domestique et l'essence. Les limites posées aux prises de position réduisent la spéculation en limitant le nombre de contrats des dérivés pouvant être détenus par une entité pour une période contractuelle. Parce que d'autres produits sont en prise de position limitée, l'exonération des prises de position énergétiques est familièrement connue comme « l'échappatoire Enron ».
Bien que le règlement proposé s'applique strictement aux contrats des dérivés énergétiques, il affectera indirectement aussi bien les produits agricoles. Les fonds indiciels amalgament les contrats non-agricoles et agricoles avec la composante de l’énergie, à hauteur de deux tiers du fond à formule. Les pics et les baisses de prix des dérivés énergétiques ont secoué la composante des contrats agricoles beaucoup plus petits. En 2006-2008, les fonds indiciels détenaient environ un tiers de tous les contrats à terme agricoles.
« L'absence de limites dans les prises de position sur le commerce de l'énergie a exacerbé la spéculation excessive et la volatilité des prix des contrats à terme agricole », a déclaré Steve Suppan de l'IATP. « La spéculation excessive a nui à l'agriculture américaine en sapant l'objectif initial des échanges des produits de base pour aider les vendeurs et les acheteurs à gérer le risque des prix. Les pics de prix agricoles et la volatilité sur les marchés américains ont contribué à l'augmentation de la faim dans la plupart des deux-tiers de pays en développement qui sont tributaires des importations alimentaires et qui dépendent des marchés américains pour des prix d'achat prévisibles. »
La transaction de contrats d'énergie sans prise de position limitée a provoqué des hausses injustifiées et la volatilité des prix du mazout domestique, de l'essence et d’autres produits d'énergie au détail et au gros. Plusieurs failles, combinées à un manque d'application efficace, ont fait de la spéculation excessive un facteur majeur dans l'augmentation abrupte des prix alimentaires à la fin de 2007 et au début de 2008. Au total, les prix des matières premières ont chuté de 60 % entre juin et novembre 2008, alors que dans le même temps, l’insolvabilité d’investisseurs majeurs, y compris les négociants des fonds indiciels, conduisait à des plans de sauvetage américain de sociétés de Wall Street.
L’industrie des services financiers fait du lobbying pour que la CFTC repousse la mise en œuvre du nouveau règlement, jusqu'à ce que le Congrès adopte la législation de la réforme financière contre laquelle l'industrie se bat. L’industrie soutient également que si la CFTC met en œuvre des limites de position sévères, les investisseurs déplaceront tout simplement leurs transactions sur d’autres marchés moins réglementés ou non-réglementés.
« Dans le cas de l'agriculture et de l'énergie, nos marchés continuent à être très vulnérables aux actions des spéculateurs de Wall Street », a expliqué M. Suppan. « Nous avons besoin que la CFTC agisse maintenant, et établisse une norme réglementaire solide que les autres pays du monde puissent suivre. Nous ne voulons pas une répétition de 2008, où les prix étaient si instables que les silos à céréales des États-Unis ne pouvaient couvrir leurs propres risques sur les marchés des matières premières et que certains ont refusé d'acheter les céréales des agriculteurs à l'avance, conduisant à une crise de trésorerie de nombreuses exploitations agricoles. »
Bien que favorable au règlement global de la CFTC, l’IATP fait valoir en outre que :
1) Les limites apportées aux prises de position soient élargies pour inclure les contrats d'énergie dans les index de fonds des matières premières, et que les fonds indiciels soient limités à l’amalgamation des matières premières qui ont des prises de position limitées
2) La CFTC fixe des limites aux prises de position sur les contrats « souples » des produits agricoles comme le cacao, le café et le thé, qui sont une source majeure de revenu d'exportation pour de nombreux pays en développement.
L’IATP prévient également du danger des transactions OTC (over-the-counter : les marchés de gré à gré) qui ne sont pas soumises à une réglementation CFTC, et qui nuisent aux efforts de l'agence pour fixer efficacement des limites aux prises de position. L’IATP fait partie de la Coalition pour la surveillance des marchés des matières premières, qui travaille à mettre fin aux failles réglementaires qui permettent la négociation de gré à gré et la spéculation excessive qui se poursuit sans relâche.
1 L’IATP (l’institut pour l’agriculture et les politiques de commerce) est un groupe de réflexion américain qui travaille localement et globalement à l'intersection des politiques et des pratiques pour assurer des systèmes équitables et durables pour l’alimentation, l’agriculture et le commerce.