La Banque mondiale, en publiant le 19 octobre à Washington la version finale du Rapport sur le Développement Mondial 20081 , replace enfin l’agriculture au cœur de sa stratégie de développement. Elle continue cependant de ne concevoir l’harmonisation des règles du jeu en matière de commerce agricole international qu’à travers une libéralisation totale et non-régulée des échanges. Robert Zoellick, son nouveau président, a ainsi déclaré que « l’agriculture est un outil fondamental pour la réalisation de l’Objectif du Millénaire qui consiste à réduire de moitié, d’ici à 2015, la proportion de la population mondiale vivant dans l’extrême pauvreté et souffrant de la faim ». Après le célèbre discours prononcé à Nairobi en 1973 de Robert S. McNamara2 , son président à l’époque, qui avait pourtant déjà placé la lutte contre la pauvreté, la satisfaction des besoins de base et l’augmentation de la productivité en milieu rural parmi les priorité de l’institution, l’agriculture a longtemps été écartée des stratégies de développement promues par la Banque Mondiale. Et ce, en dépit de son importance stratégique dans l’amélioration de la sécurité alimentaire et des conditions de vie. Le nouveau rapport constate que le secteur agricole et le secteur rural ont été négligés et n'ont pas bénéficié d'investissements suffisants ces 20 dernières années. Les dernières décennies ont en effet été marquées par la mise en place de « politiques d’ajustement structurel » réclamées par la Banque Mondiale en contrepartie de ses investissements, investissements qui visent principalement les productions énergétique et minière, l’éducation, les programmes de santé… La méconnaissance du secteur agricole, tant d’un point de vue théorique que pratique, avait introduit un réel « biais urbain » dans ses politiques de développement. Alors que 75 % de la population pauvre mondiale vit dans les espaces ruraux, seulement 4 % de l'aide publique au développement sont destinés à l'agriculture dans les pays en développement. En Afrique subsaharienne, une région fortement tributaire de l'agriculture pour sa croissance, les dépenses publiques consacrées à l'agriculture ne représentent aujourd’hui que 4 % des dépenses publiques totales et la charge fiscale reste relativement lourde dans ce secteur. La Banque Mondiale propose donc « un nouveau plan d’action dynamique mettant l'agriculture au service du développement ». Selon Robert Zoellick, celui-ci pourrait « apporter beaucoup à l'immense population de ruraux, estimée à 900 millions de personnes, qui vit avec moins d'un dollar par jour et exerce en majorité une activité agricole ». Celui-ci devra consacrer infiniment plus de ressources aux politiques agricoles visant à améliorer la productivité de l’agriculture vivrière, mais aussi l’organisation des marchés et la diversification des productions. Les organisations de la société civile, en particulier les associations de producteurs agricoles, devront être davantage impliquées dans l’élaboration des ces politiques. Et la Banque, dont le volume de prêts à l’agriculture et au développement rural avait diminué dans les années 80 et 90, s’engage à augmenter son appui dans ces domaines. Mais il ne s’agit pas de reproduire le modèle de production de pays développés sans tenir compte des erreurs passés : aujourd’hui la gestion des relations entre agriculture, préservation des ressources naturelles et environnement doit faire partie intégrante de l’utilisation de l’agriculture au service du développement afin de mettre en place « des systèmes de production agricole plus durables ». Afin de réduire les effets négatifs du changement climatique, la Banque promeut également la mise en place de stratégies d’adaptation dans le cadre d’une action internationale concertée pour mobiliser des financements au niveau mondial.
Comment expliquer un tel revirement de stratégie ? > Est-ce parce que le nombre de pauvres continue de croître, particulièrement en Afrique subsaharienne (300 millions en plus en vingt ans), comme en Asie du Sud-Est, et que de nouvelles études ont conclu qu’une élévation du produit intérieur brut issue de l’agriculture contribue environ quatre fois plus efficacement à faire reculer la pauvreté qu’un autre secteur ? > Est-ce une réaction face à l’essor de la demande alimentaire et énergétique (agrocarburants) qui est en train de faire exploser les prix des denrées alimentaires ? > Ou bien est-ce aussi en raison d’autres facteurs … plus politiques ? La Banque Mondiale, en pleine crise de légitimité, veut en effet redevenir leader d’opinion en termes de développement en prenant position sur un domaine aussi stratégique que l’agriculture, sujet au cœur de l’actualité internationale sur lequel l’expertise est à chercher du côté de think-tanks et d’ONG et non de l’instance financière internationale. Si l’on doit féliciter la Banque Mondiale de ce changement de cap, on ne peut que déplorer qu’elle n’ait pas achevé sa « révolution ». Car après avoir enfin admis que l’agriculture était essentielle à la lutte contre la pauvreté, ce que défend depuis des années Jacques Diouf, le directeur général de la FAO dont les appels sont jusqu’alors restés lettre morte, elle continue en parallèle de prôner une libéralisation totale et non régulée des marchés. Théoriquement, celle-ci est censée favoriser une élévation des prix réels des produits de base et permettre une augmentation de la part des pays en développement dans les échanges agricoles internationaux. Mais la réalité s’éloigne bien souvent de la théorie. Selon les propres aveux de la Banque Mondiale, le recul de la pauvreté qui devrait être induit de cette libéralisation ne sera pas universel : il y aura bien quelques gagnants, mais aussi et surtout de nombreux perdants. La répartition des gains potentiels sera inégale en fonction des produits, selon les pays et selon les catégories de populations au sein même des pays. La Banque n’envisage cependant pas de mécanismes de régulation qui permettraient de répondre aux défaillances et imperfections de marché, de mieux répartir les gains attendus du commerce agricole international et d’accompagner les agricultures paysannes dans leur développement. Seules solutions, palliatives et non-préventives, envisagées pour répondre à ces problèmes : « des actions et programmes complémentaires pour indemniser les perdants et permettre une adaptation rapide (sic) et équitable aux avantages comparatifs qui se manifesteront »… Le MOMA est satisfait de voir que la Banque Mondiale, après l’audit de ses méthodes et procédures fin 2006, continue d’évoluer dans le bon sens. Il reste maintenant à inventer une nouvelle coopération internationale et c’est ce à quoi le MOMA s’emploie tout particulièrement. 1 Lire le Regard sur l’Actualité La Banque mondiale reconnait pour la première fois l’importance de l’agriculture dans le développement, publié le 30 avril 2007. 2 R.S. Mc Namara fut président de la Banque Mondiale de 1968 à 1981, discours prononcé devant le Conseil des Gouverneurs à Nairobi en septembre 1973. |