Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

Le Lait, une des denrées les plus volatiles du monde



Paul-Florent Montfort, chargé d’études, momagri

La crise du lait



Ces douze derniers mois, le secteur laitier ne cesse d’occuper le devant de la scène médiatique en France et en Europe, accaparant même l’ordre du jour de plusieurs Conseils des ministres européens de l’Agriculture afin de trouver une solution à la drastique baisse de revenus des producteurs laitiers. Pourtant, fait encore largement ignoré par l’opinion publique et qui révèle la gravité de la situation, la crise qui affecte la filière laitière est loin de se réduire à l’espace européen : aux Etats-Unis, par exemple, le prix du lait aux producteurs a chuté de 44% entre mars 2008 et mars 2009, tandis qu’en Australie, il a diminué de 20 à 35%.

Cette crise majeure qui affecte les producteurs de lait du monde entier prend pour partie son origine, tout comme la crise alimentaire de 2008, dans l’hyper volatilité des prix sur les marchés agricoles. Comme le rappelle l’International Farm Comparison Network, le lait est en effet l’une des denrées les plus volatiles au monde, ce qui conduit à des situations surprenantes. Ainsi, en 2009, seulement 2% de la production mondiale de lait couvre ses coûts comptant aux « prix mondiaux » de la même période (20 dollars US les 100 litres de lait)1. Pour la plupart des leaders d’opinion, tels que le directeur de l’Organisation mondiale du commerce Pascal Lamy, ou certains think tanks économiques en vue, comme l’Institut Fraser, la solution passe par une libéralisation plus poussée du commerce agricole.

Or, c’est ignorer trois faits majeurs, qui méritent d’être rappelés à l’heure où la réforme de la PAC, et notamment des quotas laitiers, va entrer dans sa phase plus active de définition et de négociation.

En premier lieu, la libéralisation non régulée mise en œuvre par les politiques d’ajustement structurel appliquées par les organisations internationales dans les pays en développement est précisément ce qui a détruit les agricultures vivrières dans les pays qui ont été les plus touchés par la crise alimentaire de 20082. De nombreux rapports, à l’instar de celui de la CNUCED en septembre 2008 , ainsi que le World Development Report de la Banque mondiale de 20073, l’ont aujourd’hui reconnu.

En deuxième lieu, la dérèglementation a un coût, largement passé sous silence aujourd’hui. A titre d’exemple, selon un rapport de la Cour des comptes européenne qui dresse le bilan de la réforme du secteur laitier en Europe4, les dépenses de soutien au secteur laitier ont bondi de 64% entre 2005 et 2007, pour compenser les déséquilibres induits par l’hyper volatilité des prix du lait sur les marchés agricoles. Ce qui fait qu’en 2006, la ferme laitière européenne moyenne tirait 41% de son revenu brut des subventions. C’était avant la crise actuelle, le retour des subventions à l’exportation, le rachat des surplus par l’Union européenne et le déblocage de l’aide d’urgence de 300 millions d’euros aux producteurs… Les Etats-Unis ne sont pas en reste, et ont annoncé en juillet dernier des subventions totalisant un milliard de dollars5. Le coût pour le contribuable est donc non négligeable : est-ce cela le gain de la libéralisation ?

D’autant plus que, en troisième lieu, les politiques de libéralisation dans le secteur agricole ne profitent pas nécessairement au consommateur, bien que ce soit l’un de leurs premiers objectifs, via l’accentuation de la concurrence. Le même rapport de la Cour des comptes européenne souligne qu’entre 2000 (l’année ou l’Union européenne a commencé sa dérégulation progressive des quotas laitiers) et 2007, les prix aux producteurs ont baissé de 6% tandis que les prix à la consommation ont augmenté de 17%. Aux Etats-Unis, la Farm Foundation a constaté que pendant que les prix à la ferme plongeaient, le prix actuel des aliments baissait à peine6. En Australie, le déséquilibre est encore plus criant. Depuis la déréglementation en juillet 2000, le gouvernement offrait aux producteurs une compensation financière prélevée sous forme de taxe sur le prix de vente du lait. Lorsque cette taxe a pris fin, en février 2009, le prix du lait s’est maintenu au profit des intermédiaires…

Aussi, la libéralisation non régulée des échanges n’est pas l’antidote à la crise structurelle que traverse le secteur laitier ; et les premiers bilans des politiques de dérégulation menées dans plusieurs pays du monde montrent que la libéralisation des marchés laitiers n’est pas un succès.

Canada : une politique alternative



A l’inverse, le système de gestion de l’offre mis en place au Canada7 démontre clairement que des politiques alternatives existent et fonctionnent. Alors que la situation des producteurs laitiers s’est considérablement dégradée dans la plupart des pays industrialisés du monde, les producteurs et les consommateurs canadiens ont en effet échappé à la récente tornade des prix, et bénéficié d’un environnement de marché stable et juste. Or, non seulement le système de gestion de l’offre canadien ne coûte rien au contribuable, mais il permet d’éviter le déblocage de fonds d’urgence pour venir au secours d’une filière stratégique. C’est pourquoi, comme l’a récemment réaffirmé un communiqué des producteurs laitiers du Canada8 en réaction aux préconisations de libéralisation du Conference Board canadien (think tank canadien dédié à la recherche et à l'analyse économique, ainsi qu'à l'analyse des performances des politiques publiques), « dans un contexte de résolution des problèmes économiques agroalimentaires, la gestion de l’offre fait partie de la solution, pas du problème ! »

Reste à savoir si un tel système est exportable et généralisable à l’échelle mondiale, c’est-à-dire qui prenne en compte les différences entre les pays en développement et les pays développés. Toute la question à laquelle il va falloir répondre désormais est la suivante : comment fait-on pour réguler sans perturber le fonctionnement des marchés, et pour mettre en place un système homogène au niveau mondial ? C’est tout l’objet des principes de gouvernance auxquels momagri réfléchit, qui visent à fonder une nouvelle politique agricole et alimentaire mondiale9.


1 10e Conférence laitière de l'IFCN 2009, http://www.ifcnnetwork.org
2 CNUCED, Rapport annuel, « L’Afrique, symbole de l’échec des politiques libérales », septembre 2008. Cf. à ce sujet momagri, idem, 20/10/2008
3 « L’agriculture est (…) très prometteuse en termes de croissance, de réduction de la pauvreté et de services environnementaux, mais pour que ces promesses se concrétisent, la main visible de l’Etat devra également se manifester, en procurant les biens publics essentiels, en améliorant le climat de placement, en réglementant la gestion des ressources naturelles et en obtenant des résultats sociaux souhaitables. » World Development Report 2007, Banque mondiale.
4 Cour des comptes européenne, Rapport spécial n°14/2009, « Les instruments de gestion du marché du lait et des produits laitiers ont-ils atteint leurs principaux objectifs ? », 15 octobre 2009.
5 Cf. momagri, « Les problèmes financiers dans l’industrie laitière dépassent les hauts et les bas habituels », 12/10/2009
6Giannini Foundation of Agricultural Economics 2009, “How Do the Recent Farm Price Fluctuations Affect Consumer Prices?”, University of California
7 Cf. momagri, Interview de Marcel Groleau, Président de la Fédération des Producteurs de lait du Québec, « La libéralisation du commerce agricole n’assurera jamais la quantité, la qualité et la sécurité de ce que nous mangeons » 18/05/2009.
8 « Les leçons tirées de la gestion de l’offre ou l’avantage des marchés stables », 23/11/2009, http://www.newswire.ca/en/releases/archive/November2009/23/c4100.html
9 Momagri « Les 10 propositions de momagri pour une Politique Agricole et Alimentaire Internationale », 02/07/2008
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Paris, le samedi 26 juillet 2014