Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
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L’agriculture de demain sera-t-elle en mesure de remplacer les produits pétroliers dans les domaines de la chimie, des matériaux et de l’énergie ?



Jean-François Morot-Gaudry et Jean-Claude Pernollet,
Académie d’Agriculture de France (AAF)



L’agriculture de demain sera-t-elle en mesure de remplacer les produits pétroliers dans les domaines de la chimie, des matériaux et de l’énergie ? C’est à cette question ambitieuse que tente de répondre Jean-François Morot-Gaudry et Jean-Claude Pernollet, directeurs de recherche honoraires de l’INRA et membres de l’Académie d’agriculture de France, dans un compte rendu dont nous publions ici un extrait
1.

Ainsi que l’exposent ces deux chercheurs, les plantes, ces « usines chimiques extraordinaires », sont de puissants catalyseurs qui à terme pourront contribuer à lutter contre l’insécurité alimentaire, à l’amélioration et à la préservation des équilibres des niveaux de vie, tout en tenant compte des contraintes environnementales. Pourtant, la rencontre entre l’agriculture et la chimie, et les enjeux qu’elle sous-tend, est complexe. Les bioproduits pourront devenir de formidables substitutions à l’énergie fossile et créer de nombreuses opportunités, à condition que différents critères soient respectés notamment dans un contexte de développement durable.

A cet égard, relevons que l’Union européenne ambitionne de porter à une moyenne de 20 % la part des énergies renouvelables dans la consommation d’énergie à l’horizon 2020. La France quant à elle s’est engagée, lors du Grenelle de l’environnement, à faire passer sa part de carbone biologique en chimie de 7 %, actuellement, à 15% en 2017. La plupart des autres pays développés projettent des parts de 30 % de carbone biologique en 2025-2030.

Avec son aimable autorisation, nous publierons, à intervalles réguliers, différentes publications de l’Académie d’agriculture de France qui a pour mission de conduire des réflexions de natures scientifiques, techniques, économiques, juridiques, sociales et culturelles, sur le moyen et le long terme, dans les domaines de l’agriculture, de l’alimentation et de l’environnement.


La rédaction de momagri



La chimie verte est devenue un axe prioritaire de recherche et de développement dans le monde entier. L’Amérique ne s’y est pas trompée, l’Académie américaine des sciences a déclaré » en 2005 que les sciences biologiques vont vraisemblablement avoir le même impact sur la formation de nouvelles industries que les sciences physiques et chimiques l’ont eu au XXe siècle. Les pays émergents (Brésil, Chine, etc.), conscients de cette nouvelle révolution, se sont lancés dans la valorisation de la biomasse végétale. Si, en 2011, 90% des produits chimiques sont encore d’origine pétrochimique, en 2030, 25 % à 30% des principales molécules de base devraient être issues du carbone renouvelable. Ces opportunités doivent être envisagées dans le cadre général de l’agriculture, des forêts, des paysages, sans oublier la préservation de la biodiversité.

Une importante difficulté au développement de la chimie verte se situe au niveau de la compétition pour les terres arables qui ne peuvent guère croître : l’utilisation des surfaces pour les bioproduits ne peut se faire au détriment de l’alimentation. Si la production de fibres et de bois ne pose pas de problème crucial à cet égard, en revanche lorsqu’il s’agit de l’utilisation des grains et des graines, notamment pour la production d’huile (bio ou agro-carburants), la situation est plus délicate mais à nuancer. L’extraction d’huile de végétaux laisse par exemple un sous-produit, les tourteaux, riches en protéines, recherchés pour l’alimentation des animaux d’élevage. (…)

Que sont les bioproduits ? Ils sont définis comme « produits énergétiques et industriels issus du végétal hors des domaines de l’alimentaire et de la santé et dont les applications portent sur l’énergie (biofuels), la chimie organique et les biomatériaux, fabriqués directement ou indirectement à partir de biomasse. Il s’agir de produits nouveaux ou novateurs ou de produits traditionnels » (Groupe de réflexion ARP-Véga INRA 2009). A ces molécules, il faut faire correspondre des plantes capables de les synthétiser, plantes existant déjà (de grande culture, sauvages et éventuellement exotiques) ou plantes à définir dans le futur par génétique classique ou par transgénèse. (…)

Finalement, nous avons donc besoin d’acquérir encore de nombreuses connaissances sur les voies de synthèse de certaines molécules, sur leur stockage et leur effet en retour sur les grandes fonctions physiologiques de croissance et de développement des plantes. Nous avons également à développer nos connaissances sur la mise en place des grandes structures cellulaires, paroi, fibres, organes de stockage (oléosomes, corpuscules protéiques, plastes). I y a encore une grande ignorance entre l’expression des gènes et la mise en place des structures macromoléculaires dans un organe donné. Poursuivons la recherche fondamentale pour mieux comprendre et maîtriser les systèmes métaboliques dans un environnement donné à des périodes précises du développement des plantes. Produire de l’énergie, des molécules et des matériaux à partir des ressources agricoles non alimentaires constitue un enjeu majeur dans un contexte de développement durable.

Les plantes sont des usines chimiques extraordinaires, capables de synthétiser toutes les molécules dont nous avons besoin. Toutefois, dans la pratique, le problème est plus complexe qu’il n’y paraît car la production de biomasse est irrégulière et les rendements de conversion de cette biomasse obtenus jusqu’à présent ne sont pas toujours compatibles avec les exigences économiques actuelles. Toutefois, les nouvelles technologies apporteront incontestablement leur appui à cette nouvelle entreprise, abaissant les coûts de production et de transformation, mais beaucoup de progrès restent encore à faire, nécessitant une recherche pluridisciplinaire efficace alliant biologistes, chimistes, agronomes, technologues, etc., pour résoudre ces difficultés au cours des prochaines décennies. De plus, des changements profonds de comportement de notre société, du monde agricole et industriel, sont nécessaires, en tenant compte des contraintes environnementales et sociétales. Au niveau mondial, le défi d’une économie verte est d’améliorer le niveau de vie des pays en développement en évitant d’augmenter leur empreinte écologique, tout en maintenant un niveau de vie des pays développés.

La France a le potentiel intellectuel, agricole, et industriel pour relever les défis de ces rencontres de l’agriculture et de la chimie. Rappelons à cet effet que le pourcentage de carbone utilisé par la chimie ne représente que quelques pour-cent (5 à 15% du carbone total) du carbone de la chimie utilisé pour la production énergétique. Dans ces conditions si le remplacement total du carbone fossile par le carbone vert est inconcevable actuellement, le remplacement partiel (20 à 30%) du carbone nécessaire à la chimie est tout à fait envisageable dans les décennies à venir (horizon 2030 par exemple). Il est nécessaire de valoriser ce potentiel, c’est une question de courage politique, économique et social.



1 Extraits des comptes rendus sur les potentiels de la science pour l’avenir de l’agriculture, de l’alimentation et de l’environnement des groupes de réflexions et de propositions de l’Académie d’agriculture de France. Retrouvez l’intégralité du compte rendu sur le site de l’Académie ou en suivant ce lien
http://www.academie-agriculture.fr/groupes-de-reflexion/potentiels-de-la-science-pour-lavenir-de-lagriculture-de-lalimentation-et-de



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Paris, le dimanche 24 septembre 2017