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L'agriculture, clé du devenir économique et social chinois

L'agriculture chinoise à la croisée des chemins

Par Marie-Aude Even
Centre d'études et de prospective du Ministère de l'Agriculture



L'agriculture a toujours été un secteur stratégique dans l'économie chinoise. Depuis la fin du « Grand Bond en avant » dans les années 1970, dont l'objectif était de stimuler en un temps record la production par la collectivisation et la planification agricole, les gouvernements successifs ont affiché de nouvelles priorités pour l'agriculture : soutenir la croissance, réduire la pauvreté, et garantir l'autosuffisance alimentaire.

Aujourd'hui, l'agriculture chinoise doit une nouvelle fois se réformer. Confrontée à ses limites, elle est à la croisée des chemins. Trois grandes incertitudes demeurent: quels seront les effets de la fin d'une main d'œuvre agricole abondante, de la petite agriculture familiale, et de l'autosuffisance céréalière ? De ces incertitudes, des questions plus globales se posent : vers quel nouveau modèle la Chine va-t-elle se diriger ? Parviendra-t-elle à nourrir 20% de la population mondiale avec seulement 10% des terres ? Quel va être le futur du secteur céréalier, longtemps considéré comme stratégique ? C'est à ces questions que répond l'experte agricole Marie-Aude Even, dans une étude du Ministère de l'Agriculture dont nous publions ci-après un extrait1.

La rédaction de momagri




L'agriculture chinoise à la croisée des chemins

[…]

Fin d'une main-d'œuvre abondante et amélioration des conditions de vie des ruraux ?

Les régions les plus développées peinent à trouver de la main-d'œuvre agricole et sont confrontées à des revendications salariales plus vives. Au vu de l'évolution positive des salaires ruraux et urbains depuis 2005, la main-d'œuvre deviendrait globalement rare et donc en position de force, même dans des provinces plus reculées.

Vieillissement et stagnation puis déclin de la population dans un contexte de croissance économique forte devraient accentuer ce phénomène à moyen terme. Une amélioration rapide des conditions de vie rurales pourrait alors advenir, contribuant à développer le marché domestique et permettant une restructuration de l'agriculture chinoise sans chômage rural. Mais ce phénomène comporte un risque majeur : la fin de l'avantage comparatif de la Chine en termes de coût de main-d'œuvre, l'augmentation de ses coûts de production et donc de ses prix alimentaires et manufacturés. Ceci pourrait conduire à une moindre compétitivité, à des diminutions et relocalisations d'activités.

On assiste ainsi à une montée en gamme des produits chinois, qui témoigne d'une recherche de nouvelles sources de compétitivité. Néanmoins, ce tournant démographique et social reste controversé. La mesure de ce changement se base notamment sur l'évolution positive des salaires. Or le gouvernement joue sans doute un rôle non négligeable en appuyant ces évolutions.

Une restructuration forte du monde agricole, pour l'instant retardée par différents biais (voir partie suivante), pourrait également « libérer » à nouveau davantage de main d'œuvre et contrecarrer en partie ce phénomène. Par ailleurs, ce tournant est sans doute très inégal selon les régions. Une connaissance plus fine des réalités rurales reste indispensable pour mieux comprendre et anticiper ces évolutions et leurs conséquences.

Enfin, les effets de la hausse des salaires sur la pauvreté rurale pourraient être en partie grevés par les impacts du vieillissement de la population. Le taux de dépendance des personnes âgées est estimé en 2030 à 23,9 %, et à 34,1 % en milieu rural. Or, pour l'instant, les prestations sociales représentent moins de 10 % des revenus des personnes âgées en milieu rural et moins de 60 % en milieu urbain. Une politique sociale plus forte, incluant les populations rurales, est nécessaire, mais elle aura des coûts importants.

La fin de la petite agriculture familiale ?

Face aux limites du système actuel, une troisième incertitude2 majeure concerne les réformes structurelles que la Chine va adopter et leurs conséquences sur les structures de production et plus largement sur la pauvreté rurale et les inégalités sociales.
La réforme du système foncier, entamée en 2008, est un premier grand chantier susceptible de bouleverser les structures actuelles et donc le revenu paysan. Les mesures annoncées conservent le système de droits d'usages, reconnus officiellement sous forme de baux de 30 ans, et encadrent leurs transferts, jusqu'à présent organisés de façon informelle. Les paysans cédant leurs droits d'usage deviennent des sortes d'actionnaires et peuvent travailler en ville tout en percevant un pécule. Cette réforme est censée faciliter l'agrandissement des structures et l'accès au crédit. Vente et changements d'usages restent cependant interdits.

Ces évolutions comportent différents écueils.
D'une part, il y a un réel décalage entre les lois et leur mise en œuvre par les pouvoirs locaux. Le succès de cette réforme apparaît donc lié à l'amélioration de la capacité des ruraux à défendre leurs intérêts. Les démarches en faveur du renforcement de l'organisation de la société civile vont dans ce sens mais les progressions restent mesurées.

D'autre part, la mise en place d'éventuels « contrôles des structures » reste très floue, alors que cette loi semble vouloir favoriser un développement rural fondé sur des exploitations de grande taille, voire des systèmes agro-industriels.

De plus, les rémunérations des transferts de droits seraient pour l'instant largement sous-évaluées et pourraient ne pas garantir ce rôle de « revenu minimal » assuré précédemment par la parcelle. Cette réforme devrait donc s'accompagner d'une réforme des filets sociaux de sécurité et surtout du système du Hukou3. Les autorités craignent cependant l'ampleur des dépenses à engager et l'afflux massif de migrants qui pourrait s'ensuivre, formant les bidonvilles qu'elles ont pour l'instant réussi à éviter. La valorisation des salaires et l'inclusion de charges sociales pourraient faire perdre une partie de la compétitivité de l'industrie. Le sujet reste donc tabou, même si les évolutions démographiques décrites précédemment pourront accélérer les transformations nécessaires.

Enfin, les scandales sanitaires et l'émergence d'une demande alimentaire centrée sur la qualité et la sécurité imposent la mise en place de standards et de systèmes de traçabilité susceptibles d'exclure une partie des petits producteurs, faiblement organisés. La réforme du foncier est pour l'instant cohérente avec l'émergence de grandes firmes agroindustrielles qui mettent en place des filières intégrées avec location de main-d'œuvre et de terres.

Un autre modèle repose sur la contractualisation de petits producteurs par un transformateur assurant la mise en œuvre de la traçabilité à un coût moindre. Des clusters agro-industriels existent déjà pour le lait et l'orge par exemple.

Une troisième voie suppose la promotion d'organisations de producteurs pouvant remplir ces fonctions. Le maintien de structures « paysannes » est donc possible mais il suppose de fortes politiques foncières et de contrôle des structures, ainsi qu'un appui à l'organisation de filières intégrées.
À l'heure actuelle, le choix n'apparaît pas très clairement au niveau du gouvernement, qui semble expérimenter ces différentes possibilités. Il est probable que les trois modèles cohabiteront plus ou moins selon les zones et produits visés.

Vers la fin de l'autosuffisance céréalière nationale ?

Une dernière incertitude majeure concerne les voies que la Chine choisira pour assurer sa sécurité alimentaire. Soit elle décide d'abandonner son objectif d'autosuffisance céréalière et se concentre davantage sur ses avantages comparatifs (fruits et légumes notamment), dépendant du marché pour ses approvisionnements de base ; soit elle maintient le système existant, éventuellement au prix de mesures protectionnistes, voie qui a été adoptée lors de la crise alimentaire et la chute des prix qui a suivi.
En effet, en 2008, la Chine a stabilisé les prix céréaliers intérieurs en prenant des mesures conjoncturelles sans se préoccuper de leur compatibilité avec les règles de l'OMC. Elle a ainsi défendu des positions parfois proches de la France sur le caractère stratégique de l'agriculture en termes de souveraineté alimentaire et de croissance économique. Ces deux voies semblent cependant peu durables ou probables au vu des limites discutées précédemment. Néanmoins, la Chine investit massivement dans la recherche agricole et les biotechnologies, notamment les OGM (plan récent de 3,8 milliards de dollars). Elle a également les moyens de maintenir les intérêts économiques des paysans tout en faisant d'autres investissements nécessaires.

Une troisième option semble cependant s'ouvrir, vers une sécurisation alimentaire en partie « délocalisée » via des investissements dans des actifs agricoles réalisés à l'étranger et utilisant de la main-d'œuvre chinoise. La Chine a ainsi investi 30 milliards de dollars dans la culture de soja en Argentine depuis 2005, contribuant largement à son essor et du même coup à la sécurisation de son approvisionnement. La Chine dispose déjà de 30 accords de coopération agricole, représentant 2,2 millions d'ha de terres, notamment au niveau régional, aux Philippines (1,2 million), au Laos, au Kazakhstan et en Russie.

1 Document intégral sur : http://www.agreste.agriculture.gouv.fr/IMG/pdf_analyse241010.pdf
2 Les deux premières incertitudes concernent : le choix d'une agriculture respectueuse du développement durable, et la fin d'une main-d'œuvre abondante.
3 Système de contrôle de résidence (passeport intérieur) visant à limiter les fortes migrations intérieures dans les années 1990.
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Pour une régulation
des marchés agricoles
et une gouvernance
alimentaire mondiale
Paris, le jeudi 17 mai 2012