Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
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L’agriculture au cœur des stratégies de développement



Pierre Claquin, Mohamed Chabane, Centre d’ Etudes et de Prospective (CEP)



Longtemps minimisées, les questions d’insécurité alimentaire et les défis agricoles mondiaux mobilisent, depuis les émeutes de la faim en 2007-2008, la communauté internationale, et constituent de plus en plus le socle de politiques de développement. Mais beaucoup reste encore à accomplir. Car le récent dépassement du seuil fatidique du milliard d’individus souffrant de la faim dans le monde dans une période de crispations économiques et financières globalisées, rend l’adoption d’une stratégie de développement fondée sur l’agriculture beaucoup plus complexe et plus indispensable que par le passé.

Nous vous invitons à lire l’analyse de Pierre Claquin et Mohamed Chabane pour le CEP, dont nous reproduisons ici des extraits1, particulièrement éclairante quant à la récente réhabilitation du rôle stratégique et spécifique de l’agriculture dans les stratégies de développement. Ainsi qu’ils le relèvent, le désinvestissement financier dans l’agriculture était tel, que la part de l’aide au développement consacrée aux enjeux agricoles était tombée de 17% en 1980 à moins de 4% en 2006 avant de repasser à 6,5% en 2011 selon le Creditor Reporting System de l’OCDE.

A la lecture de cette analyse, force est de constater qu’aucun pays du monde n’a connu de croissance économique stable et durable sans un développement préalable de son secteur agricole. Car l’agriculture est la principale source de revenu pour plus de 40 % de la population mondiale. Or, 70% des pauvres et des sous-alimentés du monde vivent en milieu rural et sont principalement des paysans. Le secteur agricole apparaît ainsi aujourd’hui, non seulement comme la réponse aux crises alimentaires, mais également comme l’un des piliers du développement économique des Etats.


La rédaction de momagri






L’édition 2008 du rapport de la Banque mondiale, consacrée à « l’agriculture au service du développement », eut incontestablement un écho particulier, parce que sa parution en octobre 2007 précédait de peu les « émeutes de la faim », qui ont donné à voir l’importance et l’urgence des questions alimentaires, mais également parce que ce rapport venait concrétiser un infléchissement du regard porté par cette institution et par bon nombre d’acteurs ou d’économistes sur l’importance de l’agriculture dans les stratégies et politiques de développement. Cela a de quoi surprendre alors que, selon le Fonds international de développement agricole (FIDA, 2011), 70 % des pauvres vivent encore en milieu rural et que l’agriculture représente plus du quart de la valeur ajoutée nationale dans plus de trente pays en développement. Le dernier rapport de la Banque mondiale sur cette question datait de 1982, alors qu’elle publie chaque année un rapport sur le développement, signe d’un certain désintérêt la question ces dernières décennies.

Ce manque d’intérêt trouve sa source dans des prémisses théoriques défavorables, souvent caricaturées dans des stratégies d’industrialisation forcée. Largement ignorées ensuite par les politiques d’ajustement structurel qui sont venues sanctionner les échecs de certaines de ces options pro-industrielles, les potentialités spécifiques de l’agriculture au coeur des stratégies de développement ont longtemps été sous-estimées même si cette tendance ne doit pas occulter l’importance des travaux de chercheurs et de praticiens du développement, qui ont contribué à réhabiliter les questions agricoles dans un contexte pourtant marqué par un désinvestissement financier croissant sur ces sujets : la part de l’aide au développement consacrée aux enjeux agricoles au sens large (incluant ici la pêche et la forêt) était tombée de 17 % en 1980 à moins de 4 % en 2006 selon le Creditor Reporting System de OCDE, avant de repasser à 6,5 % en 2011.

Si les enjeux agricoles mondiaux ont longtemps été polarisés autour des questions d’ouverture commerciale, les émeutes de la faim de 2007-2008 ont rappelé que les questions d’insécurité alimentaire et de pauvreté étaient des défis majeurs et urgents pour l’agriculture. Les tensions persistantes sur ce sujet, depuis lors, montrent bien que cet épisode n’était pas qu’un événement conjoncturel. Par ailleurs, l’ambition mondiale pour le développement, qui s’est traduite dans les huit objectifs du Millénaire, lors du sommet de septembre 2000 à New York, demeure plus que jamais d’actualité. Or l’agriculture est un levier particulièrement efficace pour servir ces objectifs.


De la difficulté de conclure quant à la transition structurelle

Les divergences d’approches et de conclusions quant au rôle de l’agriculture dans la transition structurelle tiennent en grande partie au fait qu’aucune preuve formelle ne viendra jamais arbitrer un débat aussi complexe. Douglas Gollin (2011) en donne un aperçu relativement complet : impossible recherche du contrefactuel, biais de sélection et biais temporel, problème de la causalité, etc.

À titre d’illustration, la difficulté à mesurer le rôle de l’agriculture dans le développement général d’un pays tient au difficile traitement des questions d’endogénéité : la dynamique agricole comme la dynamique de croissance sont des résultantes d’une multitude de choix, d’arbitrages mais aussi de chocs, que l’on peut considérer on non comme des valeurs exogènes à l’échelle d’un pays, comme l’introduction de technologies extérieures ou les évolutions des consommations des partenaires commerciaux, ou encore des prix dans un secteur intégré. Des hypothèses retenues sur ce qui est endogène vont dépendre les conclusions que l’on tirera en matière de «moteur premier » agricole.

Une autre difficulté tient au « moment » de cette transition. Des économistes comme Timmer (2005) ou Losch (2008) mettent ainsi en garde contre un excès d’optimisme dans la mobilisation de l’agriculture au coeur des stratégies de développement qui se fondrait sur l’illusion d’une possible reproduction à l’identique des « miracles » antérieurs.

Bruno Losch dénonçait en effet chez de nombreux théoriciens du développement une vision « évolutionniste », ignorante des changements d’époque et de contexte, fascinée par des succès passés trop sommairement analysés, en particulier l’exemple anglais (cf. supra). Pour cet auteur, un développement fondé sur l’agriculture est plus délicat que par le passé. En particulier, l’Afrique subsaharienne ne bénéficie pas des conditions très favorables ayant permis la « révolution verte » en Asie, notamment la densité démographique propre au tissu rural asiatique, qui limita les coûts d’infrastructures nécessaires au développement d’une agriculture productive. Byerlee, de Janvry et Sadoulet (2009) adressent un avertissement similaire mais concluent sur une note favorable : la donne a changé, certes, mais les conditions sont toujours réunies qui militent pour un rôle de « moteur premier » agricole.

Si les débats sur le rôle de l’agriculture ne sont pas clos, l’histoire tend donc à montrer que les pays qui ont su réaliser un développement économique notable, ou ceux qui ont mené une lutte efficace contre la faim, sont généralement des pays qui ont réussi à réaliser des gains de productivité dans leurs secteurs agricoles. Investir dans l’agriculture, dans l’économie rurale, s’occuper des paysans et leur donner les moyens nécessaires au développement de leur activité, apparaissent comme des conditions préalables permettant de réduire la pauvreté et de briser le cercle du sous-développement. C’est notamment le message rappelé par le rapport 2012 de la FAO.


Conclusion

La période ouverte par la crise alimentaire mondiale de 2007-2008 a permis de (re)mobiliser les principaux acteurs du développement (institutions, États, organismes de recherche, etc.) autour des questions agricoles, allant bien au-delà des seules questions de politique commerciale, en prenant conscience de leur importance dans toute stratégie visant à honorer les objectifs du millénaire pour le développement. Le temps d’une agriculture négligée, souvent même pénalisée, dans les stratégies de développement, semble révolu.

La notion de « développement » elle-même a évolué dans les cinquante dernières années. Elle est devenue multiple, systémique, mais ses différentes perceptions renvoient presque toujours à un rôle déterminant de l’agriculture.

Sans parer cette dernière de toutes les vertus, un consensus se dégage quant au rôle particulièrement efficace qu’elle peut jouer contre la pauvreté ou les déséquilibres entre territoires. Dans de nombreux pays moins avancés, l’agriculture offre des potentialités de croissance réelles, et sera essentielle pour accompagner les transitions structurelles. Elle a également un rôle central à jouer dans deux des défis mondiaux majeurs : la sécurité alimentaire évidemment, mais également la préservation des ressources naturelles, l’eau en particulier, et la lutte contre le réchauffement climatique et ses effets.

Ce regain d’intérêt pour les questions agricoles accompagne une crise du paradigme dominant, qui avait culminé avec le « consensus de Washington » et l’application des programmes d’ajustement structurel. Les échecs passés, le foisonnement des approches économiques et des rapprochements pluridisciplinaires amènent à davantage de modestie dans les recommandations qui ne peuvent qu’être contextualisées : adaptées aux orientations, aux contraintes et aux opportunités locales.

La mobilisation internationale actuelle, d’abord cristallisée par les travaux du G-20, ne devrait pas faiblir dans les prochaines années : la réhabilitation du rôle spécifique de l’agriculture, au sein de toute stratégie de développement, doit être pérennisée. La lutte contre la pauvreté et la misère dans les zones rurales ne saurait se confondre avec une simple aide d’urgence. Au contraire, elle suppose l’insertion d’une politique agricole et alimentaire contextualisée dans une stratégie de développement intégrative.


1 Retrouvez l’intégralité de ce document de travail en suivant ce lien http://agriculture.gouv.fr/Document-de-travail-no-8-L
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Paris, le samedi 23 septembre 2017