Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

L’agriculture au cœur de l’avenir de l’Afrique



Par Hervé Gaymard
Député et président du Conseil général de Savoie, ancien ministre de l’Agriculture


Depuis les révolutions industrielles successives qui ont accéléré la croissance et le développement économique des pays riches, l’agriculture fait figure de parent pauvre. L’idée selon laquelle le progrès économique, social et culturel est lié à l’industrialisation et à l’urbanisation a fait son chemin, en cela largement relayée par les médias que les grandes institutions internationales, Banque mondiale et FMI en tête.

Pourtant, comme le souligne l’ancien ministre de l’Agriculture Hervé Gaymard dans un article du printemps 2009 publié dans la revue Politique étrangère1, il faut en finir avec l’évolutionnisme économique qui sacrifie l’agriculture au développement industriel, puis aux services. L’agriculture est en effet centrale au développement des pays pauvres, notamment du continent africain, en premier lieu parce que les agriculteurs y sont largement majoritaires ; mais également parce qu’on a tort d’oublier que le développement du secteur agricole est un préalable sine qua non de l’essor économique d’une nation. Excepté les pays pétroliers, aucun pays dans le monde ne s’est développé sans avoir été soutenu par une agriculture compétitive.

Momagri recommande la lecture de cet article, dont nous publions ici un extrait, car, en plus de montrer en quoi le succès de la théorie du libre-échange est quasi exclusivement dû à l’imposition d’un modèle politique (britannique), Hervé Gaymard dresse un plaidoyer convaincant sur la nécessité de protéger l’agriculture africaine pour amorcer le développement économique du continent. Reste à en définir les moyens…

PFM




Extrait de l’article d’Hervé Gaymard

(…) « Les théories économiques ne naissent pas hors sol. Comme le mouvement général des idées, elles sont le produit d’une histoire, d’une géographie, et d’un milieu et reposent sur des croisements d’intérêts. Et il se trouve que cette théorie2, formulée par Ricardo en 1817 et appliquée 30 ans plus tard par la Grande-Bretagne, a été érigée au rang de valeur supérieure : sa mise en cause ne pouvait émaner que d’un esprit dangereux, favorable au protectionnisme et donc à la guerre, car, comme on le répète à satiété, « le protectionnisme mène à la guerre ». Or, les choses ne sont pas si simples.
(…)

Récuser la hiérarchisation des activités économiques qui sacrifie l’agriculture

Nous vivons en effet dans un modèle implicite d’évolutionnisme économique. L’industrie, qui serait intrinsèquement supérieure à l’agriculture, serait elle-même finalement destinée à être détrônée par les services ; la modernité et l’efficience d’une société se refléteraient donc dans l’arasement de ses paysans. Rien de plus faux, et de plus dangereux. Certes, il est naturel que le nombre de paysans diminue grâce au développement des rendements agricoles, ce qui permet de libérer de la main-d’œuvre pour les autres secteurs d’activité. Mais cela ne signifie pas que l’agriculture doive être considérée comme un secteur obsolète, ou résiduel, une fois ce développement atteint. Ce qui est vrai pour tous les pays du monde l’est encore davantage pour l’Afrique. D’abord parce que la population active agricole est encore, et durablement, majoritaire dans la quasi-totalité des pays du continent. Ensuite parce que, le plus souvent, l’expansion des villes n’est pas le résultat du développement industriel, comme on a pu historiquement le constater en Europe, en Amérique ou en Asie, mais le produit d’un exode rural de dépit et non de projet, qui grossit les bidonvilles d’une masse grandissante de sans-emplois. Enfin, parce que la réduction de la pauvreté doit d’abord concerner le monde rural, qui ne mange pas à sa faim aujourd’hui et risque de s’enliser dans une situation pire demain, compte tenu des perspectives démographiques.

Récuser le malthusianisme économique : le monde ne produit pas trop d’aliments


Certes, depuis le printemps 2008, avec la crise alimentaire – qui n’a étonné que ceux qui avaient une approche superficielle de la question alimentaire mondiale –, cette petite musique est désormais en sourdine. On doit cependant répéter avec force que pour satisfaire les besoins actuels et futurs de la planète, il faut augmenter la production, défendre toutes les agricultures, en se souciant tout particulièrement de l’environnement, du développement et de la protection de celles du Sud. Selon certaines estimations3, il faudrait que l’Afrique quintuple sa production de biens alimentaires d’ici à 2050 pour combler son déficit nutritionnel et faire face à la croissance de sa population.

Politiques agricoles du Nord vs. agricultures d’Afrique

Une autre petite musique a été efficacement distillée par les grands pays agro-exportateurs à structure latifundiaire du Groupe de Cairns : la Politique agricole commune européenne (PAC) – curieusement, la politique américaine est épargnée par le raisonnement – serait, en elle-même, responsable des difficultés de l’agriculture africaine. Il est incontestable que les subventions à l’exportation ont eu des effets négatifs, car des produits maintenus artificiellement à bas prix découragent les productions locales. Toutefois, cela fait maintenant dix ans que l’Union européenne (UE) a drastiquement réduit ces subventions, qu’elle propose même d’éliminer dans le cadre du cycle de Doha. Dans le même temps, qu’ont fait les États-Unis, sinon augmenter leurs marketing loans et persister dans leur politique d’aide alimentaire (dont chacun reconnaît les effets dévastateurs sur les agricultures des pays du sud et notamment d’Afrique) ?

Pour que l’Afrique puisse développer son agriculture et nourrir sa population, elle doit durablement protéger ses marchés de la concurrence des pays plus compétitifs, au premier rang desquels les grands pays émergents. Sur les marchés africains, le poulet brésilien est plus présent que le poulet breton ou néerlandais ; et sur le marché de Mopti, au Mali, le riz malien est vendu 350 francs CFA (F-CFA) le kilo, contre 250 F-CFA pour le riz thaïlandais. On connaît également l’ampleur du combat qui a été mené pour que soit réglé le problème du coton (voir encadré). Même si la question fait encore débat, la politique sucrière extérieure de l’UE à partir de 1968, en garantissant l’achat d’une quantité minimale de sucre à un prix européen supérieur au prix mondial, a permis à plusieurs pays de consolider leur développement – le meilleur exemple étant l’Île Maurice. Pour être complet, rappelons que ce système a été démantelé récemment, au détriment de nombreux pays Afrique-Caraïbes-Pacifique (ACP), à la suite d’une plainte introduite à l’OMC par le Brésil et la Thaïlande. Précisons enfin que : 1) la question du prix des produits tropicaux de base n’est en rien liée à la politique européenne ; 2) si l’Europe constitue le débouché de la moitié des exportations agricoles africaines (alors que seuls 30% des importations africaines viennent d’Europe), c’est en raison d’une politique commerciale asymétrique menée de longue date par l’UE (Convention de Lomé en 1975 ; initiatives comme « Tout sauf les armes » en 2001).

Se servir de l’expérience de ces dernières décennies

(…) Depuis le début des années 1970, on a assisté à un recul relatif de l’agriculture africaine (d’autant plus visible que, dans le même temps, l’Asie se donnait les moyens d’une spectaculaire révolution verte), qu’illustrent une baisse moyenne des rendements, la chute de la part du continent dans le commerce mondial agricole et agroalimentaire (de 10% à 4% entre 1960 et 2005), ainsi qu’une dépendance plus grande aux importations de produits alimentaires. Plusieurs explications peuvent être avancées : le désengagement des politiques d’aide au développement dans le domaine de l’agriculture (leur part est passée de 10% à 4 % entre 1990 et 2005), notamment du fait de la Banque mondiale ; les effets pervers des programmes d’ajustement structurel prescrits par le FMI, avec une baisse massive des droits de douane et le démantèlement des, pourtant chétives, politiques de soutien aux filières agricoles ; la dépendance vis-à-vis des cours mondiaux des cultures d’exportation, longtemps orientés à la baisse et inférieurs à ceux des céréales ; sans oublier bien sûr les effets du manque d’infrastructures de transport, ainsi que ceux des conflits de toutes natures qui se sont multipliés après des décennies de relative pacification du continent. En dépit de ce déclin, il faut rappeler que la balance commerciale agro-alimentaire du continent reste positive, avec 14 Md$ d’exportations pour 10 Md$ d’importations.

Le bref récit de cette évolution reste certes lacunaire et gagnerait à être complété, nuancé et rectifié, dans le temps et dans l’espace. Il est bien sûr réducteur d’évoquer l’agriculture africaine dans son ensemble : ce qui la caractérise est évidemment sa très grande diversité, liée aux conditions climatiques ainsi qu’à la pression démographique, différenciée selon les pays. Mais globalement l’agriculture, avec 65% de la population active et plus de 30% du produit intérieur brut, est la donnée incontournable du présent et du futur de l’Afrique. (…)

On l’a souligné, l’agriculture africaine vient de connaître un « moment » caractérisé par de faibles protections douanières, souvent inférieures aux taux plafonds autorisés par l’OMC, et par la diminution des investissements publics dans le cadre d’un modèle implicite tourné vers l’exportation mondiale, le commerce intracontinental ne représentant que 22% des échanges agricoles. Le nouveau contexte international marqué par l’augmentation du prix des matières premières, la volatilité encore plus grande des cours mondiaux et le développement de nombreuses négociations commerciales bilatérales du fait de l’enlisement du cycle de Doha, doit conduire les pays africains à définir une politique agricole offensive, soutenue par la communauté internationale, et en premier lieu par l’UE qui a toujours été le premier partenaire de l’Afrique. Cette nouvelle politique agricole africaine, dont on perçoit déjà l’ébauche avec l’initiative du sommet de Maputo de l’Union africaine (UA) en 2003, avec les impulsions de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) en 2001 et de l’Agricultural Policy of the Economic Community of West African States (ECOWAP) en 2005, pourrait être ordonnée autour des axes suivants :

La priorité doit être donnée à l’agriculture vivrière, qu’elle soit destinée à l’autoconsommation, qui permet de tenir compte à la fois des traditions et des habitudes alimentaires des peuples mais aussi des réalités agronomiques, ou à l’exportation vers les autres pays du continent, par la consolidation des marchés régionaux. On estime en effet qu’entre 2000 et 2015, la demande aura doublé, et qu’à partir de 2030 le basculement urbain induira des débouchés accrus. Les données démographiques vont dans le même sens, avec l’accroissement du taux d’activité prévu jusqu’à l’horizon 2040, qui permettra une augmentation du nombre d’actifs prêts à travailler et à consommer. Il convient donc que les institutions africaines, dans un cadre sous-régional et national (certains pays ont déjà pris des initiatives, comme le Sénégal, le Mali, ou le Burkina Faso), et fortement appuyées par les bailleurs de fonds, déclinent cette priorité dans tous les compartiments de la politique agricole, qu’il s’agisse des infrastructures (transports, irrigation, électrification, chaîne du froid), de la formation, de la mise à disposition des engrais et des semences ou de l’organisation des filières de production, de transformation et de commercialisation. Mais l’action la plus importante et la plus délicate à mettre en œuvre, comme dans toute politique agricole, concerne les outils visant à limiter la volatilité des prix agricoles, qui détruit toute perspective de long terme. Les systèmes d’alerte précoce, pour les productions comme pour les prix, et les mécanismes assurantiels, pour les calamités et les stocks de sécurité, sont indispensables pour construire une politique agricole durable.

Le développement agricole de l’Afrique ne pourra se faire sans une adaptation des règles de l’OMC, tant pour l’agriculture vivrière que pour l’agriculture d’exportation. Jusqu’à présent, gouvernements, organisations non gouvernementales et opinions publiques ont accordé beaucoup trop d’importance à l’OMC : parce qu’elle peut empêcher, on lui a abusivement prêté le pouvoir de faire. Cette organisation devra prendre acte de ce qui aura été décidé ailleurs et permettre à chaque ensemble régional de s’organiser selon ses besoins et ses capacités, sans subir la contrainte du libre-échange et de la clause de la nation la plus favorisée. Comme je l’ai proposé de longue date, un Conseil de sécurité alimentaire mondial pourrait fixer un cadre s’imposant à l’OMC. Le commerce est très important, mais il n’est pas tout. Ce n’est qu’un compartiment de l’avenir des peuples. La question agricole n’est pas en premier lieu une question commerciale. Rapportée à la production agricole mondiale, la part internationalement échangée reste modeste – de 2% à 10% selon les produits –, même si son impact sur les prix, et donc sur les producteurs et les structures agricoles, est massif. La question agricole est avant tout une affaire politique, car elle met en jeu l’organisation de la société, se situe au croisement de la plupart des politiques publiques (agronomiques, industrielles, de santé, sociales...) et est au cœur des politiques internationales d’aide au développement et de réduction de la pauvreté. »


1 H. Gaymard, "L'agriculture au cœur de l'avenir de l'Afrique", Politique étrangère, vol. 74, n°2, printemps 2009. Cette contribution a été publiée dans le cadre du dossier "Forces et faiblesses des politiques agricoles", disponible sur Ifri.org.
2 Note de momagri : la théorie des avantages comparatifs
3 Voir M. Griffon, Nourrir la planète pour une révolution doublement verte, Paris, Odile Jacob, 2006.
Haut de page
Paris, le vendredi 24 octobre 2014