Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

L’Afrique, symbole de l’échec des politiques libérales


Suite à l’échec des négociations de Doha en juillet dernier, le Directeur général de l’OMC Pascal Lamy a multiplié les interventions pour insister sur l’urgence de conclure le cycle. Comme il l’a récemment répété au cours d’une audition à l’Assemblée nationale, cela lui paraît d’autant plus nécessaire que la libéralisation du secteur agricole bénéficierait avant tout aux pays les plus pauvres. Si hier, cette hypothèse était largement partagée, aujourd’hui de plus en plus d’experts, d’ONG et de personnalités politiques la remettent en cause. Même la Banque mondiale, dans l’audit qu’elle a mené en 2006, soulignait que les bénéfices à attendre de la libéralisation étaient fortement surestimés pour les pays en développement1. S’inscrivant dans cette lignée, le dernier rapport annuel de la Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED), publié en septembre 2008, dresse un bilan sur l’efficacité des politiques de libéralisation dans les pays en développement, en prenant appui sur l’exemple africain. Démontrant qu’en Afrique, la libéralisation ne s’est pas traduite par les gains escomptés, le rapport conclut sur la nécessité de mettre en place une nouvelle stratégie de développement de l’agriculture, qui irait au-delà de la vision commerciale qui domine aujourd’hui. De telles propositions sont essentielles, non seulement parce qu’elles confortent le « revirement stratégique » opéré depuis 2005 sur l’agriculture, mais également parce qu’elles justifient la création d’une gouvernance mondiale agricole, seule capable d’apporter des réponses concrètes à la crise alimentaire.


Les politiques de libéralisation, initiées par les Institutions internationales au lendemain de la Seconde guerre mondiale, étaient censées avoir une influence positive sur la croissance à long terme des économies nationales. En effet, par le développement des échanges, la communauté internationale pensait garantir la paix dans le monde, assurer les approvisionnements, et favoriser le développement des pays pauvres. Ces arguments, dictés par la littérature économique, sont toujours mis en avant par l’OMC pour justifier sa stratégie. Pourtant, comme le constate la CNUCED, le bilan pour l’Afrique est bien éloigné de celui pressenti.
Tout d’abord les politiques de libéralisation n’ont pas accru la production agricole africaine. La contribution de l’agriculture à la production totale de l’Afrique subsaharienne n’a globalement pas varié depuis 1980, et se situe autour de 19% du PIB.
Ensuite, les exportations n’ont pas augmenté dans les proportions espérées. En effet, l’accroissement des exportations de l’Afrique a été cinq fois inférieur à celui observé dans les autres pays en développement, notamment asiatiques.
Enfin, les politiques de libéralisation ne se sont pas accompagnées d’une diversification de l’offre des produits à l’exportation. L’indice de concentration des exportations africaines s’est en effet accru de 80% entre 1995 et 2006, rendant le continent tributaire d’un nombre de plus en plus réduit de produits de base. Cette évolution n’a pas favorisé l’essor de l’Afrique dans le jeu des échanges internationaux : elle a en effet perdu la moitié de ses parts de marché à l’exportation, passant de 6% en 1980 à seulement 3% en 2006.

Dès lors, si la production stagne et les exportations plafonnent, tandis que la démographie s’accroît, il s’ensuit un appauvrissement généralisé, accentué par le rôle particulièrement déstabilisant de la volatilité des prix constatée dans le secteur agricole.
Car, contrairement aux autres Institutions internationales qui considèrent que les prix vont rester durablement élevés, bénéficiant ainsi aux agriculteurs des pays en développement, la CNUCED souligne le caractère volatil des prix des matières premières agricoles. « L’envolée des prix des produits de base est un phénomène généralement cyclique, et il serait étonnant que la hausse actuelle puisse se poursuivre à jamais. » Ce dernier facteur, indirect par rapport aux trois précédents, est pourtant fondamental pour expliquer l’inadéquation des politiques néolibérales au secteur agricole2.


Partant de ce constat, la CNUCED préconise une stratégie de développement commercial de l’agriculture africaine plus adaptée à ses besoins. Elle repose sur six objectifs :
1/ l’impact de la spéculation et de la financiarisation de l’agriculture. Lever les contraintes pesant sur l’offre des produits africains, à travers la mise en place d’incitations fiscales et de subventions, destinées à encourager l’investissement dans le secteur agricole et améliorer la productivité et la compétitivité des exportations ;
2/ Diversifier l’offre, au profit de produits à plus grande valeur ajoutée, afin de permettre à l’Afrique de mieux rentabiliser la production et le commerce des produits agricoles, et les rendre moins vulnérables aux fluctuations des prix des produits de base ;
3/ Améliorer l’accès aux marchés des pays développés et émergents, en adaptant notamment la production aux prescriptions spécifiques en matière de qualité, de santé et d’environnement, ainsi qu’aux préférences et aux goûts des consommateurs ;
4/ Promouvoir les partenariats publics-privés, afin de dynamiser les domaines d’avantage compétitif agricoles tout en respectant le caractère de « biens publics » ;
5/ Favoriser l’intégration régionale, afin de bénéficier des avantages de l’échange sur des marchés plus grands mais homogènes ;
6/ Maintenir l’aide à l’agriculture subsaharienne, compte tenu du rôle important de l’aide publique au développement dans le financement des investissements publics. Tant que ces différents points ne seront pas pris en compte dans les négociations internationales engagées par l’OMC, la CNUCED estime essentiel de ne pas conclure le cycle de Doha.

Si, face à la crise alimentaire mondiale, la plupart des institutions internationales s’arrêtent à des préconisations en matière commerciale, la CNUCED va plus loin et met en avant la nécessité d’une approche complémentaire et plus globale que celle qui domine aujourd’hui. Tout comme le souligne le World Development Report de la Banque mondiale3, la CNUCED réaffirme l’importance de la régulation étatique et d’une gouvernance adéquate, pour favoriser l’essor de ce secteur si essentiel au développement économique. Il ne faut, en effet, pas oublier que dans la majorité des pays en développement, 75% de la population dépend directement de l’agriculture, et que 70% de la production agricole est destinée à être consommée localement. Par ailleurs, comme le commerce international ne concerne aujourd’hui que 10% de la production agricole mondiale, considérer l’agriculture sous l’angle exclusivement commercial est réducteur et dangereux pour les pays en développement, mais également pour les pays développés. En effet, une question essentielle se pose : si les pays d’Afrique, censés être les principaux bénéficiaires de la libéralisation des échanges internationaux, sont en réalité perdants, qu’en est-il des autres pays comme l’Union européenne, supposés subir de légères pertes ? Ces dernières seraient-elles en réalité bien supérieures ? D’une situation « gagnant-gagnant », on se retrouverait dans une situation « perdant-perdant », difficile à légitimer pour Pascal Lamy.



Après les rapports et audits menés par la Banque mondiale, la FAO, de nombreux experts et d’ONG, les conclusions de la CNUCED constituent un nouvel élément qui remet en cause le bien-fondé de la stratégie menée par l’OMC. Nous ne pouvons que nous réjouir de cette prise de conscience sur la nécessité d’adapter la gouvernance mondiale aux réalités agricoles ; c’est tout l’objet des 10 propositions que momagri a formulées, et qui doivent servir de colonne vertébrale à une véritable politique agricole et alimentaire internationale.

L’équipe éditoriale de Momagri

1 Comme le souligne un des auteurs du rapport, Angus Deaton, « la direction de la Banque Mondiale vend certains résultats plus que d’autres, ce qui est de bonne guerre, mais je pense qu’il y a une limite au-delà de laquelle vous ne pouvez pas dire que des éléments de recherches soutiennent quelque chose, alors que vous ne disposez que de conclusions faibles ou contradictoires », notamment selon l’auteur lorsqu’elle affirme que « la croissance est bonne pour les pauvres ».
2 Voir à ce sujet l’article sur le site internet www.momagri.org : « Sommet de Rome : Malgré une bonne analyse de la situation, des propositions et des préconisations inadaptées », 09/06/08
3 « L’agriculture est (…) très prometteuse en termes de croissance, de réduction de la pauvreté et de services environnementaux, mais pour que ces promesses se concrétisent, la main visible de l’Etat devra également se manifester, en procurant les biens publics essentiels, en améliorant le climat de placement, en réglementant la gestion des ressources naturelles et en obtenant des résultats sociaux souhaitables. » World Development Report.
Haut de page
Paris, le vendredi 31 octobre 2014