Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse, président de Limagrain, qui rassemble des
responsables du monde agricole et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie
et défense,…). Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux
outils d’évaluation (modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

Il n’y a pas de libéralisme sans régulation

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Nous avons mis en ligne la semaine dernière un éditorial de Maurice Allais sur l’articulation entre le libéralisme et la mondialisation.
La clarté de sa pensée et l’extrême richesse de ses réflexions dressent un état des lieux prospectif des erreurs à ne pas commettre et des choix à exercer.
Nous complétons son analyse par une contribution sur l’usage monolithique de la pensée libérale dans les instances internationales et la nécessité de mettre en œuvre une régulation mondiale pour tempérer ses excès, notamment dans le domaine agricole.


Les négociations agricoles initiées dans le cadre de Doha sont dans l’impasse : l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) n’a pu atteindre que des résultats très limités au sommet de Hong Kong en décembre dernier, et le calendrier serré qu’elle s’était fixée pour la poursuite de la libéralisation des échanges agricoles internationaux a les plus grandes difficultés à être tenu.

Le cycle de Doha semble donc capitaliser les échecs, comme à Cancun et Seattle. Mais, si ces dernières rencontres ont buté sur un refus des pays en développement (et particulièrement africains) de partager la vision des pays développés, la situation actuelle est plus profonde et plus complexe.

Elle résulte en effet de multiples oppositions entre les forces en présence (G10, G20, G33, G90…) et d’une remise en cause du multilatéralisme, pourtant l’un des principes de base de l’OMC.

Se pose dès lors la question de la capacité de l’OMC à fédérer des intérêts divergents à partir d’un principe pourtant communément admis : les bienfaits de la libéralisation.

Trois explications peuvent répondre à cette question.
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1. Le libéralisme recouvre des concepts différents selon les pays mais s’inspire dans les enceintes internationales de la vision anglo-saxonne.

Le concept de libéralisme remonte au XVIIIème siècle et n’a cessé d’évoluer selon les pays et les régions. Historiquement, les premiers théoriciens économiques du libéralisme1 affirmaient que la prospérité d’une nation trouvait son origine dans la satisfaction des intérêts individuels, car selon eux, cet égoïsme était source de réciprocité, d’intérêt et d’harmonie.

L’adage de Vincent de Gournay2, « le laisser faire, laisser passer » en était le maître mot.

Puis, la théorie tout comme l’expérience, nous a montré que le « laisser faire » n’était pas une stratégie optimale dans un monde globalisé.

Le libéralisme économique s’est donc enrichi des dimensions politique, idéologique et sociale, pour devenir un « concept-roi » à la fin du XXème siècle, avec la chute du bloc communiste et l’accélération de la mondialisation.

N’ayant plus de « doctrines adversaires » et, les pays diffèrant par leurs niveaux de développement économique, leurs régimes politiques et leurs structures sociales, plusieurs acceptions du libéralisme ont aujourd’hui cours.

Ces divergences expliquent la difficulté à laquelle les institutions internationales font face lorsque elles cherchent à fonder l’avenir des relations internationales sur le libéralisme, alors que la vision anglo-saxonne y prédomine :
- comme conséquence de la volonté des alliés d’éviter, au lendemain de la seconde guerre mondiale, tout nouveau conflit, et d’œuvrer à la reconstruction du monde par le développement des échanges commerciaux internationaux. Le libéralisme, qui constituait à cette période l’approche la plus pertinente pour atteindre ces objectifs, a été promu via la création d’Institutions Internationales (GATT, Banque Mondiale, FMI, …), dont l’influence n’a cessé de s’accroître depuis.

- et, du fait de l’importance des modèles économiques dans le choix et l’orientation des politiques économiques à l’échelle internationale. Construits en majorité par des instituts anglo-saxons, ils reposent sur des principes très libéraux et ne reflètent qu’une interprétation unique d’un monde éminemment divers.


2. Le libéralisme est appliqué sans discernement dans un monde pluriel.

C’est ainsi qu’aujourd’hui, la levée des mesures protectionnistes, la déréglementation des marchés, la libre circulation des biens et des personnes et l’ouverture des frontières est devenue la « boîte à outils » universelle du libéralisme.

L’OMC en est l’illustration parfaite, comme le rappelait Robert Barro lors d’une conférence3 organisée sur la libéralisation, puisque son objectif est d’« accroître la fluidité des marchés, dans une optique de croissance et d’amélioration du bien-être collectif ».

Il en est de même pour la Banque Mondiale et le FMI qui ont poussé les différents Etats du monde, au nom du libéralisme et souvent avec brutalité, à diversifier leurs économies et à ouvrir leurs frontières, dans l’objectif de limiter leurs risques (financier, souverain et de crédit) et d’améliorer leur compétitivité à l’échelle internationale.

Dès lors, le concept de libéralisme est devenu si monolithique que l’opinion publique s’est partagée en deux camps, les ultralibéraux et les altermondialistes, qui fondent leurs positions sur des raisonnements simplistes.

Ezra Suleiman4 considère ainsi que « ce terme est lourdement chargé de symboles. Comme mot-valise, il permet d’occulter ou de travestir la réalité. Utilisé en toute occasion dans la rhétorique politique, il est presque devenu un gri-gri : autorisant les tours de passe-passe intellectuels, un véritable antidote de la pensée rationnelle, une poudre aux yeux pour dynamiter toute pensée objective ».

Et, les institutions internationales, l’OMC en tête, continuent d’appliquer les recettes qui étaient les leurs au lendemain de la seconde guerre mondiale, dans un monde métamorphosé où les enjeux sont totalement différents.

Elles considèrent, en ayant une plus grande confiance dans les modèles économiques que dans la réalité, que le libéralisme correspond à un état naturel, ce que Joseph Stiglitz, prix nobel d’Economie en 2001 et ancien chef économiste de la Banque Mondiale, a contesté avec vigueur en démissionnant de son poste. On ne peut, en effet, résumer le potentiel économique d’un pays uniquement en appliquant la théorie des avantages comparatifs de Ricardo5 !

Car, le libéralisme est en réalité un état complexe et instable et, si ses bienfaits potentiels sont indéniables, leurs conditions d’obtention sont difficiles à réunir.

Pour autant, personne ne propose rien face à ce libéralisme académique et c’est bien tout le problème car la seule condition de son efficacité économique et sociale est d’être régulé en fonction des niveaux de développement.


3. Un libéralisme sans régulation est donc inapplicable car « irresponsable ».

Le libéralisme repose sur trois piliers : la propriété privée, la liberté individuelle et la responsabilité.

Et, comme l’affirme Jean-Paul Picard, président de la direction générale de Deloitte France, « si le monde entier aspire, tant au plan individuel que collectif, au développement des libertés et au respect de la propriété privée, l’engagement responsable est souvent oublié voire sacrifié sur l’autel de la croissance et du développement ».

Or, comme la notion de responsabilité ne peut s’entendre que par rapport à un référentiel, c’est-à-dire des objectifs et donc des règles pour les atteindre, le libéralisme n’est pas synonyme d’absence de règles, bien au contraire.

Libéralisme et régulation sont deux concepts indissociables et, en démantelant les politiques de soutien et les outils de protection sans en mesurer les conséquences sur l’équilibre des nations, l’OMC poursuit un processus dont la seule justification est un Acte de foi.

Un propos analogue peut être tenu sur la démocratie. Car, si par définition, la démocratie signifie « le pouvoir du peuple », elle ne peut survivre qu’en fonction des lois qui la structurent. Par analogie, on peut donc affirmer que le libéralisme sans règles, c’est comme une démocratie sans lois : c’est inefficace et dangereux.

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La libéralisation « responsable » des marchés agricoles internationaux ne peut donc exister qu’en fonction d’une régulation internationale des marchés.
Mais, qui doit en être chargé ?

Comme l’affirme Clara Gaymard, ex- ambassadrice déléguée aux investissements internationaux, « il n’existe à l’heure actuelle aucune instance chargée de promouvoir le libéralisme économique qui évoque des sujets aussi cruciaux que l’indépendance énergétique, les problématiques démographiques ou l’innovation ». On pourrait ajouter à cette énumération l’agriculture.

Et si l’OMC a la mission de libéraliser les échanges commerciaux internationaux, elle ne peut être « juge et partie » en régulant le libéralisme qu’elle promeut.

Quant à la FAO, dédiée à la lutte contre la faim dans le monde, elle agit en aval pour contribuer à combattre les déséquilibres dus à la pauvreté conjointement avec le FIDA et le PNUD, sans avoir un mandat pour intervenir en amont au stade de la régulation.

C’est pourquoi une autre Institution doit être chargée de la régulation des marchés agricoles pour promouvoir un libéralisme responsable, en complément des actions initiées par l’OMC et la FAO.

C’est l’objet du MOMA, qui en développant un nouveau modèle économique international de référence (le modèle NRA), et en créant une agence internationale d’évaluation et de notation (l’Agence NRA) est à même d’atteindre cet objectif tout en respectant les contraintes de transparence et de responsabilité qu’une telle fonction implique.

Il tiendra notamment compte du fait qu’il existe différents degrés de libéralisation pour un même marché, et que ces degrés de liberté seront variables selon les secteurs et les pays considérés.


1 Bernard Mandeville dans la Fable des Abeilles [1714], puis plus tard Adam Smith et sa célèbre main invisible dans le « Traité des sentiments moraux » [1759].
2 Economiste français du 18ème siècle.
3 « Qu’est ce que le libéralisme économique », 12 mai 2006, Sciences Pô, Paris
4 Professeur à l’Université de Princeton
5 Economiste anglais du 18ème siècle et auteur de la théorie des avantages comparatifs suivant laquelle un pays à intérêt à se spécialiser dans la production du bien pour laquelle il possède un avantage comparatif, et à la commercialiser.

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Pour une régulation
des marchés agricoles
et une gouvernance
alimentaire mondiale
Paris, le jeudi 17 mai 2012