Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
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Hausse tendancielle des prix agricoles :
le débat est loin d’être clos et c’est tant mieux



Thierry Pouch,

Assemblée Permanente des Chambres d’Agriculture (APCA)



Oui le débat est loin d’être clos, et oui : c’est tant mieux ! Car les prévisions, quelles qu’elles soient, se heurtent à l’imperfection des modèles sur lesquels elles reposent.

Depuis le milieu des années 2000, on a pu observer une augmentation tendancielle des prix agricoles, avec deux pics importants, l’un en 2007-2008, l’autre en 2010-2011. Ainsi des variables structurelles conjugués à des risques naturels et de marché – aggravés par une financiarisation croissance entamée dans les années 80’ – sont à l’œuvre depuis une décennie, entraînant une élévation et une volatilité des prix agricoles. Quels sont alors les déterminants de cette envolée des prix agricoles ? Sera-t-elle durable ou un retournement des prix est-il envisageable ?

Voici autant de questions auxquelles tente de répondre Thierry Pouch dans cette nouvelle analyse, dont nous reproduisons ici des extraits1, en présentant notamment deux courants chez les économistes et les institutions internationales qui s’opposent, dans un contexte pour le moins incertain et instable.

L’interprétation des tendances futures des marchés agricoles est ainsi loin de faire consensus. De nouvelles réflexions à contre-courant fleurissent dans le monde, que cela soit aux Etats-Unis ou en Europe, avançant notamment l’hypothèse d’un retournement des marchés agricoles.

Le think tank Momagri a quant à lui démontré l’inadaptabilité des modèles de prévision aux réalités des matières premières agricoles. Car les faits sont là : année après année, la quasi-totalité des prévisions se sont révélées fausses. L’heure ne serait-elle pas venue de considérer l’imperfection intrinsèque des marchés agricoles et de s’inspirer de modèles de projection adaptés à la nature quasi-chaotique des marchés agricoles, tel le modèle momagri. Ce serait ainsi préférable que de faire le pari, osé vu le contexte actuel et dangereux dans ses implications, que les marchés agricoles s’autorégulent et que le libre jeu des forces du marché sera l’antidote ultime aux crises et à l’hypervolatilité des prix ?


La rédaction de momagri






Les prix des matières premières agricoles et non agricoles sont entrés dans une phase haussière depuis le milieu de la décennie 2000. Les modèles de prévision convergent pour indiquer que cette tendance haussière serait durable. Plusieurs facteurs ont été recensés pour expliquer une tendance qui est perçue comme une rupture par rapport à la longue période de baisse antérieure. Toutefois, certains exercices de prévisions semblent perturber cette convergence. L’évolution même de l’économie mondiale pourrait donner raison aux économistes estimant que la hausse des prix agricoles serait finalement moins durable qu’on ne le dit et qu’il faudrait se préparer à entrer dans une période de repli prononcé des cours.

Les prix des matières premières sont globalement entrés à partir du milieu des années 2000 dans une phase de hausse. Quelles soient renouvelables ou pas, ces matières premières ont été ainsi placées sous les feux de l’actualité économique, notamment en raison du renchérissement du coût des importations pour les pays utilisateurs de ces matières premières. À l’exception de l’année 2009, la hausse des prix agricoles semble elle aussi se prolonger. Une vaste littérature économique s’est donc penchée sur les déterminants de cette envolée des prix des produits de base et sur ses conséquences pour les utilisateurs, une place de choix ayant été réservée aux produits agricoles.

Outre ces questions, il en est une qui est devenue très rapidement récurrente, la phase de hausse enclenchée depuis 2005 est-elle durable, et si oui, est-on en mesure d’expliquer l’hypothèse selon laquelle les prix agricoles pourraient se situer sur une tendance baissière ? Deux courants semblent s’opposer sur ce point.

Le premier, dans lequel figurent beaucoup d’économistes mais aussi des institutions internationales comme l’OCDE et la FAO, rassemble les tenants de l’argument selon lequel la hausse des prix des matières premières agricoles constitue une rupture par rapport aux années antérieures, et que, en raison de facteurs structurels, il s’agit d’une phase durable.

On peut raisonnablement les classer dans le camp des « optimistes », dans la mesure où l’orientation actuelle des marchés est perçue comme propice au développement des agricultures par le prisme des prix, avec les effets d’entraînement attendus sur le reste des secteurs de l’économie (machinisme, emploi, semences…).

À l’inverse, un second courant, plus « pessimiste » et pour le moment minoritaire, avance l’hypothèse que certaines conditions sont réunies pour que les marchés se retournent tout aussi durablement, inscrivant les prix sur une tendance baissière qui serait préjudiciable aux producteurs et à leurs investissements productifs futurs. Examiner ce clivage apparaît nécessaire et utile dans un contexte à la fois de forte incertitude quant à la robustesse de la croissance de l’économie mondiale et d’instabilité des relations internationales.


Formation d’un consensus autour de la tendance haussière

L’économie mondiale se caractérise depuis le milieu de la décennie 2000 par une nette élévation de la plupart des prix des matières premières. S’il fallait opérer une hiérarchisation temporelle de ces hausses, disons que globalement, le prix du pétrole a initié le mouvement, suivi des matières premières à usage industriel (cuivre, zinc, nickel…).

Ce mouvement de hausse des prix des matières premières constitue une rupture par rapport aux périodes précédentes. Selon certains auteurs, la hausse actuelle invaliderait l’hypothèse restée célèbre avancée par l’économiste argentin Raul Prebisch (1901-1986) développée dans les années 1950 et selon laquelle les prix des matières premières s’inscriraient durablement sur un trend baissier, entravant le développement des pays producteurs du fait d’une dégradation de leurs termes de l’échange.

En s’appuyant sur l’indice des prix réels des produits agricoles et alimentaires défini par Grilli et Yang, on constate en effet une tendance clairement orientée à la baisse depuis le début du XXème siècle. Pour comprendre la formation de cette tendance haussière, il est nécessaire de mobiliser une variété de facteurs formant une dynamique d’ensemble. C’est autour de ces facteurs explicatifs que, d’une certaine manière, un consensus semble s’être formé. Rappelons-les brièvement.
    Des variables structurelles sont à l’oeuvre depuis près de dix ans, tant du côté de l’offre que de la demande mondiale. Le ralentissement de la croissance de la production agricole mondiale depuis le début des années 1990, l’usage énergétique croissant qui est fait de cultures comme le maïs, la montée en puissance des économies qualifiées depuis d’émergentes, occasionnant une élévation des niveaux de vie, de l’urbanisation (plus d’un habitant sur deux dans le monde vit en ville), et, in fine, une transition nutritionnelle se traduisant par un accroissement de la consommation de produits carnés (viandes et produits laitiers), la production d’animaux exigeant de plus grandes disponibilités en céréales et en oléagineux (soja tout particulièrement).

    Des déséquilibres offre-demande se sont ainsi succédés tout au long de la décennie écoulée, se traduisant par une élévation des prix agricoles.

    Des paramètres plus conjoncturels ont par ailleurs amplifié les tensions sur les prix agricoles, à l’instar des épisodes climatiques (sécheresses successives en Australie, en Ukraine, en Russie…), des investissements financiers réalisés par des opérateurs non commerciaux (banques, assurances, fonds souverains, hedge funds…cherchant à diversifier leur portefeuille d’actifs à la suite de l’éclatement de la bulle immobilière américaine) dans les matières premières, ou du taux de change du dollar, dans la mesure où bon nombre de ces produits sont facturés dans cette devise. Concernant l’influence exercée par les opérateurs financiers sur la formation des prix agricoles, rappelons qu’elle découle de la financiarisation des économies enclenchée au détour des années 1980 et qu’elle induit le problème de la régulation des marchés internationaux de capitaux.

C’est cette configuration des marchés agricoles qui a retenu l’attention des économistes, non seulement pour en apporter des interprétations, lesquelles sont encore parfois divergentes s’agissant du degré d’influence de chacune des variables, mais aussi pour réaliser des prévisions. Or les prévisions effectuées indiquent fréquemment que les prix se maintiendraient à des niveaux élevés d’ici à 2022, poussant certains experts ou observateurs à s’interroger sur la capacité de l’agriculture mondiale à nourrir à des prix raisonnables les quelque 9 à 10 milliards d’habitants que l’on nous annonce en 2050, installant du même coup le secteur agricole au coeur même d’un défi planétaire de moyen voire de long terme.

La position de l’OCDE et de la FAO est de ce point de vue très nette. Les éditions successives des Perspectives agricoles, produites par les deux organisations internationales, sont en effet sans ambiguïtés, et indiquent que les prix resteront fermes durant encore une bonne dizaine d’années, même si des périodes de volatilité viendront scander la tendance. Selon les deux institutions internationales, la demande chinoise de viandes progresserait d’environ 7 %/an jusqu’en 2022 environ, obligeant à accroître les productions céréalières et oléagineuses pour nourrir les élevages. D’autres estimations vont dans le même sens, comme celles du FAPRI, de l’USDA ou encore de la Banque Mondiale.

L’abondance de ces analyses et de ces prévisions a quelque peu occulté le message inverse, ou du moins le questionnement sur le caractère réellement durable de la hausse des prix des matières premières. L’effondrement des prix agricoles en 2009 n’aura pourtant pas constitué une force de rappel significative pour inciter les observateurs à réexaminer leur point de vue.

Il faut dire qu’aux craintes d’une récession profonde et durable a succédé un regain de croissance en provenance notamment des pays émergents, dont la Chine, enclenchant ainsi en 2010 par le biais de leur demande un second pic de prix sur les marchés agricoles qui confirmait la dimension durable de la hausse.


Un scénario pourtant bien fragile

On sait que les erreurs de prévision peuvent être fréquentes en économie, notamment en raison de biais méthodologiques qui se glissent dans les dispositifs de calcul. On sait tout autant que les marchés agricoles sont, par définition, volatils. Ces deux restrictions n’ont pas été suffisamment puissantes pour aller à l’encontre de la conviction partagée d’une hausse tendancielle durable des prix des matières premières, en tout premier lieu agricoles. Des facteurs beaucoup plus structurels conduisent certains économistes à perturber le consensus qui s’est formé depuis plusieurs années autour de la fermeté durable des prix agricoles. Il faut entendre par là que nous serions en réalité à la veille d’une baisse non moins durable des cours des produits agricoles, qui rétablirait probablement la tendance antérieure observée entre le milieu des années 1980 et 2005.

Ces voix dissonantes se sont faites entendre récemment, lors d’un symposium organisé par la Federal Reserve de Kansas City le 16 juillet 2013.

Au cours de ce symposium, l’économiste agricole Patrick Westhoff, de l’Université du Missouri, s’est placé à contre-courant de la pensée dominante selon laquelle les prix resteraient élevés encore plusieurs années. En réalité, la position de cet économiste n’est pas nouvelle, puisqu’il évoquait déjà en 2010, dans un ouvrage ayant fait grand bruit, l’hypothèse d’un retournement des marchés agricoles. Son expertise repose sur des variables voisines de celles retenues habituellement désormais, mais il en tire une analyse différente.

Un faisceau de facteurs qui milite par conséquent pour un scénario de baisse durable des prix. Le boom de ces six dernières années est-il alors en train de se décomposer ? Dans ce cas de figure, qui prendrait à contre-pied les tenants de l’hypothèse alternative, ne retomberions-nous pas dans une période similaire à celle allant de 1985 à 2005 ? Faut-il plutôt y voir la confirmation des anticipations de la FAO et de l’OCDE d’une volatilité chronique des prix sur fond de tendance haussière ? L’intérêt de l’exercice auquel s’est livré un économiste comme Patrick Westhoff réside d’abord dans le fait qu’il est toujours fructueux et stimulant d’entendre des voix dissonantes lorsqu’il s’agit de prévisions économiques. Ensuite parce qu’il accorde une large place aux variables macroéconomiques y compris monétaires, indiquant de cette façon que le secteur agricole et alimentaire n’est pas toujours ce monde à part que l’on décrit souvent. Enfin, et ce point est important, le courant « pessimiste » invite à prendre la mesure de la complexité du système alimentaire mondial.


Dans le raisonnement conduisant à estimer que la hausse tendancielle des prix agricoles serait désormais une donnée structurelle de l’économie mondiale, il déplore que l’on ne retienne qu’une sélection de variables. Si elles exercent une réelle influence sur les prix en les orientant à la hausse, elles peuvent, comme d’autres et a contrario, constituer des forces de rappel et contrecarrer ces augmentations. La période de hausse des prix agricoles qui s’est ouverte en 2007 est-elle en phase de s’interrompre ?


1 Retrouvez l’intégralité de l’analyse de Thierry Pouch en suivant ce lien http://www.chambres-agriculture.fr/fileadmin/user_upload/thematiques/Economie/Focus_1308_01.pdf
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Paris, le samedi 23 septembre 2017