Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

Financiarisation, distanciation et politique alimentaire mondiale



Jennifer Clapp1, The Journal of Peasant Studies



Nul ne peut le contredire : les marchés mondiaux de matières premières agricoles ont été l’objet d’une globalisation et d’une financiarisation croissantes depuis une quinzaine d’années.

Ces évolutions ont été accompagnées par une dérégulation progressive et non maîtrisée du secteur, doublée d’une libéralisation progressive des échanges internationaux.

La littérature sur ce sujet est abondante. Pourtant, elle est récente et loin de faire consensus. Les liens entre financiarisation et insécurité alimentaire sont encore largement débattus, ainsi que l’impact de la spéculation financière sur la volatilité des prix et par ricochet sur la sécurité alimentaire mondiale.

Chercheur et économiste politique canadien de l’université de Waterloo, Jennifer Clapp, propose, dans un récent article dont nous publions ici un extrait
2, d’interroger ces liens qui unissent financiarisation et politique agricole mondiale. Des liens explicites tels qu’ils sont retranscrits dans le graphique que nous reproduisons à la suite de cet extrait.

Utilisant le concept de « Distance », elle soulève avec justesse la déconnexion croissante entre la sphère réelle et la sphère financière concernant les matières premières agricoles. Une déconnexion qui a favorisé l’opacité des marchés agricoles et exacerbé le rôle de certains acteurs financiers, ne laissant finalement que peu de marges à la société civile pour lutter efficacement contre l’insécurité alimentaire et la volatilité intrinsèque de ces marchés stratégiques.


La rédaction de momagri






Ces dernières décennies ont connu une croissance dans la vente et l'achat - par les banques, les sociétés de négoce de matières premières agricoles et les fonds d'investissement - de produits financiers liés aux matières premières et terres agricoles. Cette tendance se développe en parallèle d’un processus de financiarisation de l'économie mondiale, dans lequel les marchés financiers jouent un rôle de plus en plus important dans les décisions d'investissement et dont les conséquences touchent différents secteurs.

Les études alimentaires s’intéressent à peine à l’importance des acteurs financiers dans l'économie mondiale, rôle qui influence de plus en plus la dynamique politique au sein du système alimentaire mondial contemporain (par exemple Burch et Lawrence 2009, Daniel 2012).

Un nombre important d'études font référence à la financiarisation des régimes alimentaires, et démontrent la manière dont les nouveaux instruments financiers sont utilisés par les entreprises agroalimentaires transnationales comme moyen d'accumuler et de renforcer leur rôle dominant dans le système alimentaire mondial. (Burch et Lawrence 2009, McMichael 2012, 2013). Ce travail a eu une importance réelle dans le développement de la compréhension de l'évolution du capitalisme dans l’économie mondiale et notamment en ce qui concerne les décisions d'investissement des entreprises et leurs répercussions dans l'ensemble du système alimentaire.

Ce document met en évidence une implication politique des acteurs financiers dans le système alimentaire. En même temps que la financiarisation offre la possibilité pour les entreprises de « spéculer », une partie de la dynamique façonne des résistances politiques. En effet, l'activité accrue des acteurs financiers et la gamme importante d'outils d'investissement spécifiques utilisés dans le secteur de l'agriculture contribuent à une forme de « distanciation » dans le système alimentaire.

Cette distanciation - qui comprend la distance entre la ferme à l'assiette dans les chaînes de production mondiales, ainsi que les lacunes dans les connaissances sur les impacts sociaux et environnementaux de la production alimentaire – a des conséquences sur la répartition entre pouvoir et influence dans la gouvernance du système alimentaire (Kneen 1995, Princen 2002 Clapp 2012). La financiarisation accrue du système alimentaire mondial contribue doublement à la distanciation. Tout d'abord, elle augmente le nombre d'acteurs impliqués dans les chaînes agroalimentaires mondiales des matières premières et, d'autre part, elle soustrait la nourriture de sa forme physique et la transforme en dérivés de matières premières agricoles très complexes, difficiles à comprendre, sauf pour des traders financiers chevronnés.

Ces deux types de distanciation ont tendance à occulter le rôle des acteurs financiers dans le système alimentaire, ainsi que les conséquences sociales et écologiques de telles activités financières sur le terrain. Les instruments financiers dérivés, tels que les fonds indiciels (dont la valeur dérive de la variation d'un indice de suivi des prix des matières premières), les terres agricoles et les actions des entreprises agro-alimentaires, représentent d’importants investissements financiers dans le secteur, largement utilisés par les spéculateurs financiers.

Ces investissements financiers, à leur tour, influent sur les prix alimentaires et les investissements des entreprises dans le secteur de la production. Cela entraîne des effets secondaires négatifs dont des prix alimentaires plus élevés et plus volatiles, ainsi que des problèmes environnementaux et sociaux liés aux acquisitions de terres agricoles à grande échelle. La distanciation associée à la financiarisation montre que le rôle joué par les acteurs financiers dans le financement de ces problèmes n'est pas toujours transparent.

Ce manque de transparence crée un espace pour des propos contradictoires - souvent avancés par les acteurs financiers eux-mêmes - qui pointent d'autres explications concernant les conséquences sociales et environnementales négatives. La distanciation façonne ainsi le contexte politique pour les groupes qui cherchent à s'opposer à la financiarisation, ce qui complique les tentatives de la société civile pour contester les normes dominantes du rôle de la finance dans le système alimentaire.




1 Jennifer Clapp est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la sécurité et la durabilité alimentaires mondiales au Département d’études environnementales et des ressources à l'Université de Waterloo.
2 L’article, Financiarisation, distanciation et politique alimentaire mondiale de Jennifer Clapp a été publié dans le Journal of Peasant Studies, 2014. La version complète de l’article est disponible ici : http://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/03066150.2013.875536#.UzvG_7Nwbcs Et sera en accès libre en ligne jusqu’au 30 avril 2014. Les extraits de l’introduction ont été reproduits avec l’autorisation de l’auteur et de Routledge, Taylor & Francis.
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Paris, le samedi 23 septembre 2017