Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
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Embargo russe : impacts directs et indirects pour l’agriculture française



Thierry Pouch, APCA



Moscou a imposé un embargo le 7 août sur les produits agricoles en provenance d’Europe, des Etats-Unis, de Norvège, d’Australie et du Canada, en réponse aux sanctions imposées contre la Russie sur fond de crise en Ukraine. Décrétée pour une durée d'un an, cette interdiction concerne le bœuf, le porc, la volaille, le poisson, le fromage, le lait et les produits laitiers, ainsi que les légumes et les fruits.

Selon Eurostat, la Russie absorbe 10 % des exportations agricoles et agroalimentaires de l'UE. Les produits ciblés par Moscou représentent au total 5 milliards d’euros, alors que les exportations agricoles et alimentaires de l’UE vers la Russie atteignent annuellement quelque 12 milliard d’euros. Pour l’agriculture française, les exportations de produits agricoles vers la Russie en 2013 représentaient 756 millions d’euros. Quels sont alors les retombées pour notre agriculture? Thierry Pouch, dans un récent article dont nous reproduisons des extraits
1, répond à cette question, chiffres à l’appui.

Ainsi, si la France paraît moins exposée aux conséquences directes de l’embargo russe, les conséquences indirectes pourraient la fragiliser. L’effet d’aubaine pour des pays pouvant se substituer à l’UE sur le marché russe mais également le déploiement des stratégies de conquête du marché intérieur européen par les pays européens, à l’instar de la Pologne, sont de potentiels facteurs aggravants. Une situation qui a par ailleurs entraîné un engorgement du marché européen avec des conséquences sur la baisse des prix.

La situation est d’autant plus explosive que la déprime économique est réelle et l’instabilité géopolitique croissante. Outre les décisions conjoncturelles de la Commission européenne pour faire face à l’embargo russe, l’Union européenne ne pourra pas faire l’impasse d’une analyse plus poussée du poids des turbulences géoéconomiques, pour reprendre l’expression de Thierry Pouch, pour recadrer ses choix géostratégiques en conséquence, en particulier pour le secteur agricole.


La rédaction de momagri



L’économie mondiale est entrée dans une nouvelle phase d’instabilité géopolitique qui exacerbe les incertitudes économiques provoquées par la crise économique et financière de 2007/2008. Les sanctions infligées à la Russie par l’Union européenne – mais aussi par les Etats-Unis, l’Australie, la Norvège – ont conduit la Russie à décider d’un embargo en retour. L’embargo économique constitue un instrument traditionnel de protection d’un marché intérieur, dont le degré de réussite est variable selon la phase historique à laquelle il est décidé, les secteurs concernés, sa durée. Au même titre que l’embargo, les sanctions économiques à l’encontre d’un pays ont été dans le passé souvent utilisées, notamment pour des motifs pluriels.

Les sanctions prises à l’endroit de la Russie portent essentiellement sur les avoirs financiers, l’interdiction de séjour de dirigeants, la suspension de prêts aux banques publiques, l’embargo sur les armements et sur les matériels de forage pétrolier. La Russie a instantanément réagi en décrétant un embargo dirigé contre les produits agricoles et alimentaires européens. L’examen des répercussions d’un tel embargo est d’autant plus important à dresser que la Russie avait déjà fermé ses frontières à la viande de porc, certes, dans ce cas, pour des raisons sanitaires. Quelles pourraient en être les conséquences pour le secteur agricole français, surtout dans un contexte de fort ralentissement de l’activité économique ? En l’état actuel des choses, quelles mesures ont été adoptées à l’échelle européenne pour surmonter cet embargo ?


LES PRODUITS ET LES PAYS CONCERNÉS

Le 7 août dernier la Russie a décidé de recourir à un embargo économique dirigé contre l’UE et ses exportations agricoles et alimentaires, en guise de réponse aux sanctions appliquées et liées à la crise ukrainienne. Pour prendre la mesure de ses effets probables, il convient au préalable de dresser la liste des produits concernés. L’embargo russe couvre :
     - la viande bovine (animaux vivants, fraîche et congelée),
     - la viande de porc (fraîche et congelée),
     - viande et abats comestibles de volaille (fraîche et congelée),
     - poissons, crustacées, mollusques,
     - lait et produits laitiers (y compris fromages),
     - fruits (pommes, poires, coings, abricots, pêches nectarines, cerises et prunes),
     - légumes (tomates, choux, autres),
     - saucisses et produits similaires.

Regardons à présent les pays les plus exposés aux répercussions que vont occasionner l’embargo. Si l’on se penche sur les exportations totales en valeur de produits agricoles et alimentaires, un nombre limité de pays est en première ligne. À l’échelle de l’UE dans sa globalité, les exportations représentent en moyenne selon les années 11 à 13 milliards de dollars (8 à 10 milliards d’€), soit 9 % du total des flux commerciaux de l’UE. Autre précision, pour les industries européennes de la transformation, la Russie représente le second marché à l’exportation, derrière celui des Etats-Unis. L’UE retire de ses échanges bilatéraux avec la Russie des excédents réguliers et structurels.

S’agissant de la France, les exportations de produits agricoles et alimentaires se sont élevées en 2012 à quelque 690 millions d’€, et à 756 en 2013. L’excédent commercial agroalimentaire obtenu par l’économie française vis-à-vis de la Russie a été l’an dernier de plus de 500 millions d’€. Il est à noter que l’embargo ne contient pas les vins et boissons alcoolisées ou non alcoolisées, qui représentent pour la France 22 % de ses exportations de produits agricoles et alimentaires vers la Russie. Le tableau 1 retrace en valeurs les exportations des principaux pays concernés par l’embargo, et l’évaluation de la perte pour chacun des pays [cf lien]. Le secteur agricole et alimentaire français apparaît moins dépendant que pour d’autres pays membres de l’UE du marché russe. Les observateurs ont mis en avant les fruits et les légumes, produits qui selon eux subiraient le plus le contrecoup de l’embargo russe. En réalité, il n’en est rien.

Les secteurs les plus exposés sont par ordre d’importance les produits laitiers, la viande porcine et les fruits et légumes.

La viande porcine, déjà durement touchée par l’embargo décrété en début d’année pour des raisons sanitaires, a représenté plus de 43 millions d’€ d’exportations vers la Russie, soit à peine 5 % du total des ventes vers ce pays. Les ordres de grandeur pour les fruits et légumes sont 28 millions d’€ (0,8 %). Toutefois, pour des domaines comme les choux (y compris les brocolis), la France occupe le premier rang en tant que fournisseur européen de la Russie. Les produits laitiers constituent en revanche un secteur fragilisé par l’embargo. Les exportations françaises ont en effet atteint en 2013 près de 100 millions d’€, soit 1,5 % des flux commerciaux de produits agricoles et alimentaire vers la Russie. Même s’il ne s’agit pas d’une destination prioritaire, dans le contexte actuel de déprime économique, et dans la mesure où la Russie forme l’un des grands importateurs mondiaux de fromages, l’embargo surgit au plus mauvais moment.

L’UE exporte près de 260 000 tonnes de fromages vers la Russie, ce qui représente près de 3 % de la production communautaire.

La France semble assez peu exposée aux conséquences directes de l’embargo. Elle pourra l’être davantage si l’on se penche sur les répercussions indirectes. On entend par là le report des exportations des autres pays vers le marché intérieur européen. La Pologne ainsi que les pays Baltes et l’Allemagne devraient en effet déployer une stratégie de conquête de ce marché – les fruits (pommes) et légumes (pommes de terre) ainsi que les produits laitiers (fromages, poudres, beurre) étant concernés au premier chef – afin d’écouler les produits que la Russie aura refoulé hors de ses frontières. L’engorgement du marché européen a d’ailleurs engendré un mouvement de baisse des prix, à l’instar du prix de la poudre grasse.

Autre effet collatéral de l’embargo russe, l’entrée en scène de pays pouvant se substituer à l’UE. L’embargo a conduit la Russie à passer des contrats avec des pays extra-européens, en mesure de répondre à ses besoins alimentaires. Une économie comme celle de l’Argentine, en proie à de nouvelles difficultés financières, peut profiter de l’effet d’aubaine pour relancer son économie en exportant davantage de fruits, de produits laitiers ou de viande vers la Russie. C’est également le cas du Brésil, du Chili, de l’Équateur et, plus près de nous, de la Turquie, voire le Maroc. Toutes ces économies détiennent, de surcroît, l’arme de la dépréciation de leurs devises, afin de stimuler leur compétitivité-prix. Ces sources d’approvisionnement permettront à la Russie de repousser le risque inflationniste qui surgirait en raison d’une offre de biens alimentaires insuffisante. L’UE se serait-elle du coup tirée une balle dans le pied ?


1 Retrouvez l’intégralité de l’article en suivant ce lien
http://www.chambres-agriculture.fr/fileadmin/user_upload/Revue/Article/Revue_1036/1036_Embargo_Russe.pdf



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Paris, le lundi 20 novembre 2017