Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse, président de Limagrain, qui rassemble des
responsables du monde agricole et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie
et défense,…). Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux
outils d’évaluation (modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.

Document du Département d'Etat américain sur la faim
et la sécurité alimentaire: des succès, des échecs



Daryll E. Ray, APAC



Depuis la crise alimentaire de 2008, la communauté internationale a relancé la réflexion sur la sécurité alimentaire, en multipliant notamment les conférences multilatérales et les déclarations d’intention. Parmi les pays les plus engagés dans la lutte contre la faim dans le monde, les Etats-Unis figurent en tête. Ainsi, le 22 avril dernier, le secrétaire au Trésor américain Timothy Geithner a pu annoncer le lancement d’un « programme global pour la sécurité agricole et alimentaire », doté d’un montant initial de 900 millions de dollars, en partenariat avec le Canada, l'Espagne, la Corée du Sud, et la Fondation Bill et Melinda Gates. Cette initiative est à l’heure actuelle l’unique concrétisation des promesses du G8 de l’Aquila (Italie) en 2009, qui entendait réunir 22 milliards de dollars pour lutter contre l'insécurité alimentaire.

Si l’on ne peut que se féliciter de cette mobilisation, plusieurs questions demeurent, notamment quant à l’utilisation de tels fonds : lutter contre la faim dans le monde est louable, mais encore faut-il savoir comment… En particulier, le document cadre qui définit le fil rouge de la stratégie des Etats-Unis face au problème de la faim dans le monde1 soulève un certain nombre de questions. Comme le souligne le président de l’APAC Daryll E. Ray dans un article intitulé « State Department’s Document on hunger and food security : somme hits, some misses » (mai 2010), les priorités affichés par le gouvernement américain dans sa politique de lutte contre la faim sont en effet contestables : alors que la faim dans le monde touche essentiellement les petits producteurs des pays pauvres, l’administration américaine entend porter son effort sur l’investissement du secteur privé, et notamment des grandes sociétés agroalimentaires – quitte à réduire les interventions publiques sur les marchés agricoles, qui « découragent les investissements privés »… Mais n’est-ce pas se tromper de cible dans la lutte contre la faim ?

Nous vous présentons quelques extraits de l’article de Daryll E. Ray, qui analysent le document cadre de l’administration américaine à la lumière de ces enjeux.

La rédaction de momagri

Document du Département d'Etat américain sur la faim
et la sécurité alimentaire: succès et échecs


Dans le cadre du changement d'une administration pour une autre, et en réponse à la crise des prix alimentaires de 2008 qui a conduit à une augmentation du nombre de personnes affamées dans le monde à plus de 1,1 milliard de personnes, le département d'Etat américain a poursuivi l'engagement pris au G-8 de L'Aquila de réunir « plus de 20 milliards de dollars pour soutenir un nouvel effort mondial » afin de réduire la faim dans le monde par l'élaboration d'un document de consultation intitulé « Initiative contre la faim dans le monde et sécurité alimentaire ».

Le document reconnaît que « la faim chronique et la sous-alimentation résultent principalement de la pauvreté – souvent, les gens pauvres ne peuvent tout simplement pas se permettre d'acheter de la nourriture. Les familles qui ont faim dépensent plus de la moitié de leur revenu pour acheter la nourriture dont ils ont besoin pour survivre sans aucun autre recours ». Mais avant d'examiner des questions telles que la production alimentaire locale, la recherche agricole publique, la réduction des pertes post-récolte, le rôle des femmes et la durabilité, le flot des arguments s’oriente rapidement vers le négoce : « souvent, la nourriture ne peut être transportée des régions excédentaires vers les régions déficitaires en les traversant en raison du mauvais état des routes, des obstacles à la frontière et des points de contrôle le long du chemin. »

Personne ne prétend que le transport des aliments des régions excédentaires aux régions déficitaires n'est pas une bonne idée. En fait, ça l’est. Mais commençons par le commencement. Tout débute par les petits exploitants agricoles qui produisent suffisamment de nourriture pour nourrir leurs familles. La commercialisation des excédents alimentaires vient après. Sur cette question, le document du département d'Etat n’est pas à la hauteur. Dans un certain sens, ce document reflète une vue des intentions américaines qui se situe à des kilomètres de la spécificité des producteurs et susceptible d'entraîner une augmentation de la production dans les pays cibles.

Au lieu de tenir compte des systèmes constitués de petites exploitations n’ayant qu’un accès très limité aux capitaux, le document dit que « nous allons travailler avec des partenaires pour développer les industries d’intrants privées, pour organiser les réseaux de concessionnaires privés, développer l'irrigation et la gestion durable de l'eau et renforcer les organisations d’agriculteurs ». Plus loin on lit : « les entreprises agroalimentaires sont un lien essentiel entre les petits producteurs et les marchés pour acheter les intrants et pour vendre les produits. Ils sont le lien entre producteurs et consommateurs à travers lequel la manutention, le stockage, le traitement, l’information sur le marché, le transport et des services de distribution de produits sont fournis ».

Plus loin, surligné par des puces : « créer un environnement politique propice à la croissance de l'industrie agroalimentaire. L’intervention publique fréquente et imprévisible dans le secteur agricole décourage l'investissement privé et limite la capacité des agriculteurs et des entreprises à accéder aux capitaux. Les entreprises fonctionnent mieux lorsque les règlements sont transparents, que des mécanismes existent pour faire respecter les contrats et que les politiques publiques sont prévisibles. Les États-Unis contribueront à renforcer un environnement politique propice à la croissance en améliorant la capacité des gouvernements à collecter et analyser les informations sur le marché, à former des associations professionnelles du secteur privé sur comment engager les gouvernements locaux et nationaux, [et] en soutenant une réduction des contrôles gouvernementaux sur les prix des produits de base ».

Même si le document est solide sur les besoins de développement et sur la protection de l’industrie agroalimentaire, il dit peu de choses sur la protection de l’accès traditionnel des agriculteurs des pays en voie de développement aux terres agricoles et aux pâturages. Ces derniers sont souvent considérés comme vides, puisque les pasteurs utilisent la terre uniquement de manière saisonnière. Sans un accès stable à leurs terres traditionnelles, les agriculteurs et les éleveurs sont souvent déplacés par les grandes entreprises étrangères qui ont le capital nécessaire pour produire pour les marchés d'exportation.

(…)

Nous espérons que lors de la révision de ce document, le département d'Etat américain mettra davantage l’accent sur les circonstances, les compétences et les besoins des agriculteurs et des pastoralistes, en reconnaissant que les caractéristiques de l'agriculture sont différentes de ceux des secteurs manufacturiers et des services.

En outre, les réserves alimentaires ne sont pas mentionnées. Il est extrêmement important de faire tout ce qui peut être fait pour accroître la productivité des petits exploitants. Mais les pluies irrégulières et d'autres perturbations de la production se produiront quand même. Pour nous, ceci suggère que la création de programmes de réserves de céréales/produits de base soit en première ligne avec les efforts visant à améliorer la productivité des agriculteurs et précède même la mise en œuvre de la plupart des autres programmes.

Daryll E. Ray occupe la Chaire d’Excellence en Politique Agricole de Blasingame, Institut de l’Agriculture, University de Tennessee, et est le Directeur de l’Agricultural Policy Analysis Center (APAC). (865) 974-7407; Fax: (865) 974-7298; dray@utk.edu; http://www.agpolicy.org. L’article de Daryll Ray a été écrit à l’aide des recherches et l’assistance de Harwood D. Schaffer, Associé de Recherches avec APAC.

1 « Global Hunger and Food Security Initiative », septembre 2009.
http://www.state.gov/s/globalfoodsecurity/129952.htm
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Articles
Pour une régulation
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et une gouvernance
alimentaire mondiale
Paris, le jeudi 9 février 2012