Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

Crise rizicole, évolution des marchés et sécurité alimentaire en Afrique de l’Ouest



Programme Alimentaire Mondial (PAM)
Comité inter-États de lutte contre la sécheresse au Sahel (CILSS)
Food and Agriculture Organisation (FAO)
Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD)
Famine Early Warning Systems Network (FEWSNET)



Si l’Afrique de l’Ouest dispose d’importantes potentialités rizicoles, elle ne couvre que 60% de ses besoins en riz. Cette dépendance devrait se poursuivre dans les années à venir du fait de la croissance démographique et de l’urbanisation. Appelé, selon plusieurs sources, à devenir la denrée de base de la région dans les années à venir, le riz est une céréale dont les enjeux, tant du point de vue de la production que de la consommation, sont plus que jamais stratégiques. Réalisée conjointement par le PAM, le CILSS, la FAO, le CIRAD et le FEWNET, une étude publiée en avril 2011 revient sur la crise rizicole de l’année 2008, sur l’évolution des marchés et sur la sécurité alimentaire en Afrique de l’Ouest.

Nous publions ici la dernière partie de cette étude1, qui s’intéresse plus précisément aux perspectives et leçons à tirer de l’évolution des marchés rizicoles pour la sécurité alimentaire en Afrique de l’Ouest. Sa lecture est très instructive : ses auteurs montrent que l’Afrique de l’Ouest gagnerait à mettre en place un système de régulation des prix passant par des interventions sur le marché physique, afin de se protéger contre la volatilité excessive des prix sur les marchés internationaux. Compte tenu du caractère régional de la gestion des stocks et du commerce, la mise en place d’une telle politique devrait sans doute être abordée au niveau régional, par la Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO).

La rédaction de momagri




La balance rizicole ouest africaine demeurera déficitaire

Le riz est appelé à être la denrée de base dans les années à venir en Afrique de l’Ouest. Une série de tendances lourdes telles que la croissance démographique, l’urbanisation et le changement des habitudes alimentaires continueront à faire augmenter la consommation de riz par personne au détriment des céréales sèches.

Malgré la stabilisation de l’auto approvisionnement dans la région depuis la crise, les contraintes de production et la poursuite de la croissance de la consommation per capita feront que la région demeurera largement tributaire du marché international pour combler le déficit de sa balance rizicole. Dans un contexte international désormais marqué par une forte volatilité des prix, la menace d’une nouvelle crise semblable à celle de 2008 continue de peser sur l’Afrique de l’Ouest. L’augmentation des prix du blé et du maïs en 2010 et en 2011 est en ce sens un coup de semonce pour la région.

Aux niveaux de consommation per capita actuels, la consommation ouest africaine en riz passera de 13m de tonnes en 2010 à 20m de tonnes en 2030. Une progression de la consommation au delà de ces niveaux semble probable, sous l’effet de l’accroissement de la population, de l’urbanisation et du changement des habitudes alimentaires. La capacité de la filière locale à approvisionner le marché a dépassé son taux actuel d’accroissement.

L’Afrique de l’Ouest dispose d’un potentiel avéré dans le domaine de la production de riz. A l’heure actuelle, les coûts de production sont comparables à ceux de l’Asie et de l’Amérique Latine. Les gains de productivité obtenus par une intensification de la production locale permettraient de produire davantage d’excédents commercialisables et d’augmenter le revenu des producteurs.

Le progrès de l’auto-approvisionnement régional se fera par la mise en place de filières intégrées où les rizeries industrielles entretiendront des liens formels avec les acteurs en amont et en aval. Les partenariats public-privé représentent aussi une réelle possibilité de développement dans les pays à fort potentiel rizicole, tels que le Mali, le Nigéria, le Ghana, le Bénin et le Sénégal. L’émergence d’une filière intégrée du riz local est également l’occasion de professionnaliser la filière, et représente une opportunité pour les achats locaux de riz. Cependant, il serait illusoire de penser que ces partenariats éviteront le recours aux importations de riz sur le marché mondial à court et moyen termes.

Vers la mise en place d’une régulation des prix

Dans la mesure où la dépendance à l’importation persistera, l’Afrique de l’Ouest demeurera exposée aux aléas du marché international, lequel se comporte de façon particulièrement instable depuis 2007. L’expérience ouest africaine, relatée dans ce rapport, montre que les prix élevés constituent un facteur fortement incitatif à la croissance de la production, pour l’ensemble de la région. Cependant, les implications qu’aurait une politique des prix élevés varient en fonction de l’importance du riz dans la consommation alimentaire.

Des pays tels que le Nigéria, le Ghana et le Bénin– où l’alimentation est diversifiée, où le riz n’est qu’une céréale parmi d’autres, et où le potentiel productif est important – pourront se permettre de jouer la carte des prix élevés pour favoriser les producteurs ; les consommateurs auront toujours d’autres alternatives.

En revanche, dans les pays à forte consommation de riz, comme le Sénégal et le Libéria, et très largement dépendants des importations, des prix élevés menaceraient la sécurité alimentaire des consommateurs. Dans ces pays, les gouvernements sont tentés d’assurer la disponibilité de riz importé à bas prix pour le consommateur urbain. L’enjeu sera en outre de valoriser les productions de riz local, sans pour autant rendre le produit local plus cher. Sans cela, la vocation de la filière du riz local sera essentiellement l’autoconsommation et avec quelques niches marchandes.

Par ailleurs, s’il faut des prix élevés pour tirer la production dans ces pays déficitaires à forte consommation, il faudra également mettre en place des filets de sécurité pour les populations les plus vulnérables.

Les enjeux des niveaux et de la volatilité des prix soulèvent la question de leur régulation par le biais des politiques publiques. Les restrictions sur le commerce et les subventions ont montré leurs limites en 2008. Depuis cette date, les acteurs de la filière sont à la recherche de repères vis à vis d’une action publique devenue imprévisible.

Le régime de taxation des importations de riz et les subventions à la production sont notamment sujets à des changements aléatoires. Ainsi, en mai 2010, quelques semaines avant les semis, les producteurs maliens ne savaient toujours pas si les engrais seraient subventionnés pour la campagne qui débutait. La régulation des prix par le biais des restrictions commerciales est également contre productive. En février 2011, les producteurs de riz sierra léonais ont été, du jour au lendemain, privés de leur accès au lucratif marché guinéen.

La régulation des prix peut aussi se faire par des interventions sur le marché physique, opérées par les Offices et sociétés d’Etat. La crise de 2008 a d’ailleurs poussé les Etats à renforcer leurs stocks céréaliers publics. Dans la plupart des cas, ces stocks servent avant tout à mettre des vivres à disposition des populations jugées vulnérables aux crises alimentaires – et non pour réguler les prix sur les marchés. Une régulation des prix, fondée sur des achats institutionnels prévisibles, avec des objectifs de prix et de volumes d’achats connus publiquement, favoriserait une stabilité des marchés.

Les pays dépourvus d’instrument d’intervention sur le marché physique devraient se doter de stocks physiques, comme au Sénégal où les achats institutionnels sont très peu développés limitant de fait la possibilité d’intervention en cas de pléthore ou de déficit de riz sur le marché. Les récents investissements des rizeries privées (souvent réalisés avec le concours de l’Etat) constituent toutefois autant d’opportunités de partenariat public-privé dans le domaine des achats institutionnels de riz.

Compte tenu du caractère régional de la gestion des stocks céréaliers publics et du commerce céréalier, la mise en place d’une politique de régulation mérite d’être soulevée au niveau de la CEDEAO et du CILSS. L’objectif serait alors de coordonner les politiques nationales afin d’éviter les mesures pouvant créer des effets pervers. Dans un deuxième temps des synergies entre Etats devraient être recherchées.

1 http://home.wfp.org/stellent/groups/public/documents/ena/wfp234783.pdf
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Paris, le jeudi 31 juillet 2014