Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

Confrontée à une profonde crise économique, l’Egypte annonce ne plus vouloir soutenir le prix intérieur du blé



La rédaction de momagri

6 Février 2017

Depuis la révolution égyptienne de 2011, le pays peine à retrouver une stabilité politique et économique. L’Egypte traverse en effet une grave crise économique marquée par une crise monétaire, une baisse des investissements étrangers, une balance commerciale très déficitaire ainsi qu’une chute de la fréquentation touristique.

Pour y faire face, en novembre 2016, les autorités égyptiennes ont adopté un ensemble de mesures économiques leur permettant de signer un plan de sauvetage de 12 milliards de dollars prêtés par le FMI. La principale mesure tient à l’abandon d’une parité avec le dollar que l’économie égyptienne ne pouvait plus davantage supporter. Des réductions dans les budgets de subventions à la consommation de produits énergétiques (carburant, électricité) sont également prévues. A ce stade, le principe des subventions à la consommation de produits alimentaires et en premier lieu pour le pain ne serait pas remis en cause. On note toutefois de nombreuses inquiétudes face à la volonté affichée par le gouvernement d’étendre au pain le système d’aides à la consommation des plus démunis par transfert monétaire
1. La difficulté à faire fonctionner un tel dispositif, dont les résultats en termes de lutte contre la corruption sont loin d’être évidents, amène Sébastien Abis, spécialiste de la géopolitique du pourtour méditerranéen, à craindre une amplification de la contestation populaire dans les prochains mois.

C’est dans cet environnement économique déprimé et pour respecter ses engagements auprès du FMI, que le gouvernement égyptien a annoncé début janvier qu’il achèterait dorénavant le blé, denrée stratégique du pays, auprès des producteurs nationaux au prix du marché international
2. Jusqu’à maintenant, le gouvernement égyptien achetait du blé aux producteurs locaux à un prix supérieur au prix du marché international. Car, si l’Egypte est l’un des plus importants importateurs de céréales (entre 18 et 20 millions de tonnes par an), le pays conserve une production non négligeable de l’ordre de 14 à 15 millions de tonnes dont environ 8 millions pour le blé.

Un récent article publié par le journal indépendant Mada Masr
3, revient sur cette décision pour en dénoncer l’impact potentiellement négatif. En effet, pour l’auteur de l’article, la baisse des prix domestiques ainsi provoquée ne permettrait pas aux agriculteurs égyptiens de couvrir leur coût de production.

Comme le rapporte également Mada Masr, le budget de l’Etat prévoit toutefois, pour l’exercice fiscal en cours, 3,405 milliards EGP de subventions aux producteurs de blé, soit un peu plus de 168 millions EUR. Rapportées à la production de 8 millions de tonnes, cela équivaut à environ 20 EUR de subventions par tonne. Certes la dévaluation de la livre égyptienne va améliorer la compétitivité de la production locale face aux importations, mais pour autant cette aide suffira-t-elle à couvrir les coûts de production alors que le prix des intrants et des carburants a connu, dans le même temps, une hausse significative ?

Il faut ajouter que la fin du prix de soutien à la production domestique de blé s’explique également par l’objectif du gouvernement de lutte contre la corruption au sein des administrations publiques. En 2016, un important scandale de corruption a touché le ministère de l'Approvisionnement chargé de l'achat et de la vente des produits subventionnés en lien avec l’approvisionnement en blé du pays. En effet, certains fournisseurs ont présenté du blé importé comme étant du blé domestique, empochant au passage le différentiel de prix. Des livraisons fictives de blé dans des silos de stockage ont également été constatées. Ce scandale aurait coûté au Trésor public près de 55 millions USD
4.

Même si le gouvernement garde le contrôle de ses frontières, la décision d’aligner le prix intérieur sur les cours internationaux paraît risquée dans un contexte de prix du blé à la baisse pour la quatrième année consécutive. Le gouvernement fait véritablement preuve d’équilibrisme en baissant son soutien interne tout en augmentant les droits de douanes pour 320 produits d’importation, dont des produits laitiers, des chaussures de sport et des ventilateurs, afin d’attirer davantage d’investisseurs, de soutenir l’industrie locale et de remplir les caisses de l’Etat. Selon le ministère des finances, l’augmentation des droits de douanes devrait rapporter quelque 6 milliards EGP (335 millions USD) supplémentaires par an.

Pour l’heure, il apparaît complexe de juger de l’impact des réformes annoncées par le Caire. S’agit-il du signal de la perte de la souveraineté alimentaire national qui expliquerait la crainte légitime des producteurs égyptiens d’être confrontés aux cours internationaux ? Ou au contraire, s’agit-il d’une nouvelle approche des autorités du Caire qui pourraient désormais privilégier les aides directes, pour éviter les scandales de corruption ? L’avenir le dira. Mais, au moins, avec Mohamed El-Erian, conseiller économique principal chez Allianz, dans un récent article paru pour le project syndicate
5, on peut se féliciter que le FMI n’ait pas imposé, comme en 1977, des coupes dans les subventions alimentaires, à l’origine de graves émeutes et de 80 morts et plusieurs centaines de blessés. Pour autant, la stabilité des campagnes égyptiennes n’en reste pas moins un enjeu stratégique majeur pour reconstruire la stabilité politique et économique d’un des pays les plus peuplés d’Afrique.


1 http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2017/01/egypt-cash-subsidies-poor-cash-transfers-economy.html
2 http://gulfnews.com/business/economy/egypt-s-foreign-reserves-rise-to-24-265b-at-end-december-1.1956972
3 http://www.madamasr.com/en/(...)/slashed-wheat-subsidies-leave-farmers-at-the-mercy-of-fluctuating-global-markets/
4 http://www.leparisien.fr/flash-actualite-monde/egypte-nouveau-ministre-sur-fond-de-scandale-de-corruption-(...)
5 https://www.project-syndicate.org/commentary/egypt-imf-loan-program-by-mohamed-a--el-erian-2016-08(...)


Haut de page
Paris, le samedi 23 septembre 2017