Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

Conférence ministérielle de l’OCDE sur l’agriculture :
Le château de la Muette reste sourd à la crise mondiale agricole



La rédaction de Momagri



Les 7 et 8 avril dernier, une conférence ministérielle agricole s’est tenue à l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) à Paris, au château de la Muette, siège de l’organisation. Cette rencontre, organisée tous les 5 à 6 ans, entre les ministres de l’agriculture des pays membres de l’OCDE et certains pays invités est l’occasion de renouveler les orientations des travaux et des prescriptions de l’organisation en matière agricole. Le thème retenu cette fois était des « politiques meilleures pour un système alimentaire mondial productif, durable et résilient ».

Co-présidées par le secrétaire d’Etat à l’agriculture américain Tom Vilsack ainsi que par le ministre de l’agriculture français Stéphane le Foll, cette conférence a réuni plus de 50 représentants de pays et d’organisations internationales (OMC, FAO, FIDA, etc.). On notera que si des pays non membres de l’OCDE étaient présents, de grands pays agricoles comme la Chine, l’Inde, le Brésil, la Thaïlande ou la Russie ne figuraient pas au tour de table et l’Afrique du Sud était le seul représentant du con-tinent africain.

Si plusieurs déclarations lors de la conférence méritent d’être saluées, la déclaration finale ne laisse pas entrevoir les inflexions espérées en faveur de politiques agricoles qui prennent véritablement en compte l’instabilité chronique des marchés agricoles.

Fidèle à la doctrine américaine en matière agricole, Tom Vilsack a souligné le rôle stratégique de l’agriculture en appelant à « reconnaitre l’importance que joue l’agriculture dans la sécurité, pas seulement la sécurité alimentaire, mais la sécurité en général »
1. Il insiste en regrettant que « le rôle de l’agriculture est souvent sous-estimé et sa capacité d’être une partie de la solution est sous-utilisée ».

Stéphane le Foll s’est également illustré en rappelant que la volatilité des cours agricoles et l’insécurité alimentaire pouvaient être le catalyseur de tensions à l’image des émeutes de la faim et du printemps arabe de 2010. Dans une allusion à peine voilée à la crise des migrants, il va même plus loin en annonçant : « si on n’ouvre pas des perspectives de développement agricole dans toute la bande sub-saharienne ce sont 100 millions de jeunes qui vont arriver dans les 15 ans à venir et qui vont vouloir trouver un travail et s’assurer un destin »
2.

De telles considérations géopolitiques impliquant l’agriculture sont suffisamment rares pour être soulignées dans ce type d’enceintes où la chose agricole est le plus souvent réduite à sa seule di-mension commerciale. De la sorte, on s’attendait à ce que la déclaration officielle reprenne ces éléments, ce qui aurait marqué une inflexion notable et d’autant plus salutaire que la baisse des prix des matières premières agricoles laisse présager une crise de surproduction à l’échelle mon-diale. Malheureusement, ce n’est pas le cas !

Une analyse textuelle de la déclaration finale
3 révèle en effet que n’apparaissent pas les mots : « crise », « surproduction », « régulation », « instabilité », « déséquilibre », « stocks », « défail-lances (de marché) », « baisse (des prix) », « déflation », « inflation ». Si le mot « volatilité (des marchés) » apparait à deux reprises, c’est pour indiquer que les agriculteurs vont devoir y faire face et que la seule action publique en la matière est d’augmenter leur « résilience » aux crises et sur-tout pas de limiter et encore moins d’éviter les crises. On remarquera que le mot « résilience » et ses adjectifs sont à la mode : ils apparaissent 9 fois !

L’analyse textuelle peut également être mise en image. Vous découvrez ci-après une représenta-tion visuelle des mots-clefs les plus utilisés dans la déclaration finale de l’OCDE. Les mots qui s'affi-chent dans des polices de caractères plus grandes sont les plus utilisés. Voyez-vous apparaître les mots crise, surproduction, instabilité, déséquilibre ?

évolution du prix du lait

Outre la déclaration finale, un autre document intitulé le « résumé des coprésidents »
4 montre également le décalage entre les propos des ministres et la doctrine officielle made in OCDE. La di-mension géo-stratégique n’y figure pas vraiment et surtout, à propos des migrations potentielles et du besoin de développer l’agriculture en Afrique pour créer les emplois aux « 100 millions de jeunes », on retrouve une phrase incroyable d’ambivalence : « Nous devrions également nous assurer que les politiques contribuent à la réduction de la pauvreté, à l’amélioration des conditions de travail et au développement d’opportunités économiques pour les salariés agricoles, les petits producteurs et les populations rurales vulnérables ». Or il n’est pas précisé si ces opportunités éco-nomiques sont au sein du secteur agricole ou en dehors, ce qui a le mérite de ne pas contredire le ministre français tout en replaçant un élément central de la doctrine de l’OCDE : les solutions aux crises agricoles sont à trouver dans l’ajustement des structures de production et dans l’exode agri-cole.

Bref, une fois de plus la mécanique diplomatique a pris le pas sur des positions politiques intéres-santes. Compte tenu de la crise de prix hauts derrière nous, et la crise de prix qui se dessine, on aurait pu espérer, sans rêver d’un aggiornamento de l’OCDE, que, lors d’une rencontre ayant lieu tous les 5 à 6 ans, on tire quelques enseignements pour esquisser de nouvelles pistes pour cons-truire une nouvelle gouvernance mondiale et dépasser l’impasse dans laquelle se trouve l’OMC. Ce n’est pas le cas, et l’OCDE risque de ne pas être le lieu où cela se produira. Peut-être faut-il aussi comprendre l’absence des grands pays agricoles et de la quasi-totalité des pays africains ? On dit que les absents ont toujours tort, il faut croire que ce n’est pas toujours le cas !


1 « L'agriculture, garante d'un monde plus sûr, en question à l'OCDE », AFP, 7 avril 2016
http://www.web-agri.fr/actualite-agricole/politique-syndicalisme/article/l-agriculture-garante-d-un-monde-(...).html

2 Ibidem
3 Retrouvez l’intégralité de la déclaration finale en suivant ce lien
http://www.oecd.org/fr/presse/declaration-finale-de-la-reunion-ministerielle-sur-l-agriculture-(...)-7-et-8-avril-2016.htm

4 Retrouvez l’intégralité du résumé en suivant ce lien
https://www.oecd.org/fr/agriculture/ministerielle/declarations/ag-ministerial-2016-resume.pdf



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Paris, le samedi 23 septembre 2017