Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
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Concilier les objectifs de libéralisation des marchés agricoles et de sécurité alimentaire pour favoriser le développement de l’agriculture ouest-africaine


La Fondation pour l’agriculture et la ruralité dans le monde (FARM) a récemment financé une étude, réalisée par un consortium de bureaux d’études et de laboratoires de recherche, sur les potentialités agricoles de l’Afrique de l’Ouest.1 Rappelant tout d’abord la fonction économique majeure qu’assume le secteur agricole dans la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), le rapport cherche notamment à déterminer dans quelle mesure la région pourra mobiliser son potentiel de production pour assurer sa sécurité alimentaire.

Toutefois, et comme le soulignent les auteurs, une difficulté de taille surgit pour y répondre : comment construire ces réformes de fond sachant qu’il existe des incertitudes quant aux effets des changements régionaux et internationaux (évolution démographique, libéralisation des marchés, volatilité des prix agricoles, changements climatiques…) sur l’agriculture ouest-africaine ?

Pour répondre à cette interrogation, l’approche et les instruments de momagri offrent un éclairage précieux.



L’Afrique de l’Ouest dispose, selon les auteurs du rapport, « d’immenses potentialités encore faiblement exploitées », bien qu’elles renvoient à des situations nationales très hétérogènes. Pourtant, elle ne parvient pas à réduire sa dépendance alimentaire vis-à-vis du reste du monde et elle peine à s’insérer sur les marchés internationaux, à l’exception peut-être de certaines filières d’exportation comme le coton, le café, le cacao ou la banane. Les causes de cette situation sont diverses : faiblesse de la productivité agricole, manque d’infrastructures et de capital, cloisonnement et volatilité des marchés, forte exposition aux aléas climatiques…Les producteurs ouest-africains évoluent donc dans un environnement caractérisé par une forte insécurité économique.

Cette dernière est renforcée par des incertitudes quant aux effets des changements régionaux ou internationaux sur le secteur agricole qui concernent notamment l’importance de la croissance démographique, l’évolution de la population urbaine désormais majoritaire, l’accroissement de la taille des marchés ou l’ouverture des frontières dans l’espace régional.

Sur le plan international, certains éléments pourraient également modifier la donne agricole en Afrique de l’Ouest : la conclusion d’un accord à l’OMC sur le dossier agricole, la réduction des subventions à l’exportation et des paiements directs aux agriculteurs, l’augmentation de la demande agricole résultant de la croissance économique asiatique, la hausse du coût de l’énergie, l’ampleur des exigences environnementales ou même les effets des changements climatiques.

L’ampleur de ces incertitudes conduit les auteurs du rapport à élaborer différents scénarios prospectifs délimitant un « champ des possibles » très large quant à l’avenir du secteur agricole ouest-africain, allant du très optimiste au très pessimiste, en fonction des évolutions du contexte international et régional.

Toutefois, ils leur est difficile de quantifier la probabilité de réalisation attachée à chaque scénario parce qu’une interrogation majeure demeure sur le fait de savoir si « les tensions actuelles sur les prix des matières premières agricoles et alimentaires (entre autres) constituent un phénomène conjoncturel ou au contraire, représentent un changement structurel ».

Répondre à cette question est pourtant fondamental pour deux raisons. Elle conditionne tout d’abord les stratégies qui doivent être menées par les institutions internationales dans le domaine agricole, et notamment en Afrique de l’Ouest où l’agriculture représente 35% du PIB régional et emploie plus de 60% de la population active. Ensuite, ne pas y répondre ou mal y répondre conduit à une mauvaise appréciation des réalités pouvant être lourde de conséquences pour le futur. En effet, si l’on considère que les tensions actuelles sur les marchés agricoles constituent un phénomène conjoncturel, cela signifie que le décalage entre l’offre et la demande n’est que passager, et donc que les marchés agricoles internationaux s’autorégulent. Dans ce cas de figure, la stratégie de libéralisation totale des marchés agricoles prônée par l’OMC serait une bonne chose puisque qu’elle lisserait naturellement les cours des matières premières agricoles.

Mais cette hypothèse n’est pas vraisemblable car la volatilité des prix agricoles est un phénomène structurel avéré. Cela signifie que les marchés agricoles n’arrivent pas d’eux-mêmes à réguler les à-coups, et donc que la libéralisation totale des échanges agricoles internationaux ne lissera pas les cours mondiaux, bien au contraire.

Comme nous l’avons démontré avec les premiers résultats du modèle économique momagri, il apparaît, en effet, que la volatilité des prix est la spécificité intrinsèque des marchés agricoles à laquelle s’ajoute actuellement une hyper volatilité conjoncturelle sous l’effet de plusieurs facteurs : spéculation financière sur les matières premières agricoles, hausse de la demande asiatique, baisse des stocks mondiaux, aléas climatiques…Et cette volatilité sera exacerbée par la libéralisation non régulée des échanges internationaux.

Parmi les scénarios étudiés, et si le cycle de Doha aboutit, il y a donc une forte probabilité pour que ce soient les scénarios pessimistes qui prévalent et que la sécurité alimentaire de l’Afrique de l’Ouest ne s’améliore pas.

En fait, la gouvernance mondiale est en proie à une forme de schizophrénie sur le dossier agricole, car la stratégie de libéralisation des marchés agricoles internationaux portée par l’OMC est en totale contradiction avec les objectifs de sécurité alimentaire visés par la FAO. En témoignent les replis protectionnistes pratiqués par des pays comme l’Argentine sur la viande bovine, le blé ou récemment le soja, pour assurer leur sécurité alimentaire. Cette contradiction explique pour partie l’impasse dans laquelle se trouvent les négociations à l’OMC sur le dossier agricole, et les audits successifs menés au sein des principales institutions internationales, Banque mondiale et FAO en tête…Ces deux objectifs sont pourtant légitimes et fondamentaux pour la communauté internationale. Il est donc urgent de mettre en place une stratégie qui permette d’établir un optimum entre ces deux objectifs.



C’est justement ce qui anime les actions de momagri depuis décembre 2005 : doter l’agriculture d’une nouvelle gouvernance internationale et forger de nouveaux outils et indicateurs au profit de ce secteur stratégique. Momagri œuvre en effet pour la constitution d’une organisation mondiale de l’agriculture dont les principes de gouvernance reposeraient sur cette notion de « mix stratégique » entre l’efficacité économique et la sécurité alimentaire. Pour cela, seraient fixés des prix d’équilibre par produits et par grandes régions homogènes, en fonction du niveau de développement de chaque zone concernée. Cette organisation prendra appui sur deux outils principaux. Une agence d’évaluation et de notation pour le secteur agricole, que momagri est en train de constituer, permettant entre autres de définir, pour chaque zone homogène, l’optimum entre efficience économique et sécurité alimentaire. Et, le modèle momagri qui évaluera, à partir de ces informations fournies par l’agence, les effets sur le plan international, à moyen et long termes, que l’on peut attendre de la mise en place de telle ou telle stratégie.

Momagri va diffuser prochainement un dossier sur sa conception d’une politique agricole internationale qui précisera les principes, modes d’organisation et cadres de décision favorisant la régulation des marchés agricoles. Nul doute que lorsque ce processus de coopération internationale sera engagé, les perspectives de développement économique de l’Afrique de l’Ouest s’appuieront sur des instruments plus efficaces qu’aujourd’hui.


L’équipe éditoriale de momagri



1 « Les potentialités agricoles de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) », Février 2008. Etude financée par FARM et réalisée par le bureau Issala, l’IRAM, le laboratoire d’analyse régionale et d’expertise sociale – Coton (Bénin).

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Paris, le mercredi 23 avril 2014