Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
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Changement climatique : un défi de plus pour l’agriculture en Afrique

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Benoît Faivre Dupaigre, chef de projet "Politiques et marchés", fondation FARM



L’Agriculture est un pilier du développement de l’Afrique. La prise en compte du facteur climat et de son impact sur les agricultures du continent n’en est que plus primordial et ce d’autant plus que la consommation des produits agricoles en Afrique subsaharienne à l’horizon 2050 sera la plus forte de toutes les régions du monde.

Dans un récent article publié dans le cadre des notes de la Fondation Farm et dont nous reproduisons ici les conclusions
2, Benoît Faivre Dupaigre3 se penche sur la problématique duale de la sécurisation alimentaire ainsi que des revenus des agriculteurs en Afrique dans un contexte climatiquement contraint. Se basant sur des conclusions d’une étude du Cirad, il souligne l’extrême complexité pour le continent africain à relever ce double défi si des mesures ne sont pas prises dès maintenant, surtout au niveau du renforcement et/ou de la refonte des politiques agricoles. Dans cette optique, Il confirme qu’en matière d’intervention publique dans le domaine agricole, les politiques de soutien sont la régle et non l’exception.

La liste des outils et mesures de soutien à l’agriculture qui sont utilisés par les gouvernements des pays développés et en développement est longue : protection douanière, subventions à la production ou des intrants, soutien par les prix… Si l’efficacité et l’équité de chacun de ces instruments peut sans conteste être discutée, il n’en reste pas moins que leur prééminence dans les politiques publiques nationales est la preuve que les pays ne peuvent s’en passer pour pérenniser leur secteur agricole, et préserver ainsi la sécurité alimentaire de leur population.


La rédaction de momagri



Sans parler des écarts de productivité entre secteurs au sein du continent, on sait que la croissance trop lente de la productivité du travail agricole en Afrique est un défi majeur qui polarise la réflexion sur l’intervention publique. La question souvent posée est celle des voies et moyens à mettre en oeuvre pour répondre à l’augmentation de la demande alimentaire régionale (degré d’ouverture commerciale, spécialisations régionales dans un cadre continental intégré, recherche d’autosuffisance, etc.), dans un contexte de perte de compétitivité que la croissance de la population agricole africaine, toujours soutenue et que rien ne semble vouloir freiner, rend apparemment inéluctable.

Le changement climatique apparaît comme un facteur aggravant qui s’ajoute aux défis que doit de toutes façons relever l’Afrique pour sortir sa population rurale de la pauvreté, assurer à l’ensemble de sa population un approvisionnement stable en aliments et créer des emplois décents pour ses jeunes. Si nous faisons le pari que l’Afrique a la possibilité, par son agriculture, de surmonter une bonne partie de ces problèmes, nous devons résolument envisager les voies de croissance agricole. A cet égard, on peut être inquiet que les discussions sur le climat se focalisent essentiellement sur les questions d’atténuation et que les propositions en faveur de l’adaptation au changement climatique soient réduites à la portion congrue. N’est-ce pas se montrer défaitiste et implicitement faire le choix d’une dépendance alimentaire accrue de l’Afrique vis-à-vis du marché mondial ? Une discussion approfondie sur l’adaptation serait pourtant aussi un moyen de rouvrir le débat sur les ressorts de l’intensification agricole.

L’étude prospective réalisée par le Cirad, sur la base des projections de la FAO, nous aide à mesurer l’ampleur des enjeux mais pourrait nous faire céder au pessimisme. Or elle repose sur un principe qui pourrait avoir une grande influence sur les résultats obtenus et qui fait dépendre les projections de production et de demande alimentaires non seulement de projections de population et de croissance globale mais aussi d’hypothèses de progression des rendements et des surfaces réalisées avant tout à dires d’expert. Elles sont donc essentiellement formulées à partir de l’appréciation que l’on a des conditions agro-écologiques actuelles et futures, sans doute à partir d’anticipations moyennes de progrès technique et d’investissement. On sait que ces méthodes privilégiant le consensus entre experts ne laissent guère de place à l’inattendu ou à l’audace. Dans ces conditions, on peut se demander comment des interventions de politique agricole très volontaristes et qui, par le passé, ont conduit à doper la croissance agricole, notamment lors des révolutions vertes accomplies dans d’autres régions, pourraient être prises en compte et modélisées. Qu’en serait-il d’un véritable changement dans le régime d’accumulation en Afrique, dû à un accroissement des investissements publics ou privés, par exemple dans la recherche ou les infrastructures, et des incitations pour les agriculteurs à investir sur leur exploitation ?

Nous avons montré que l’application des taux de croissance de rendements historiques – certes réalisés dans des conditions spécifiques mais néanmoins réels – ouvrent des perspectives plus optimistes pour penser l’intervention publique en faveur de l’agriculture africaine. Or les politiques agricoles qui ont débouché sur des croissances spectaculaires (exponentielles) de la productivité de la terre et du travail reposaient sur des hypothèses claires d’adoption d’innovations assises sur des politiques de soutien des revenus et d’encadrement du risque, soit indirectement par l’intermédiaire de régulation affectant les prix des produits et des intrants ou plus directement par des outils de soutien au revenu. Les politiques de structure, souvent critiquées au nom de leur inefficacité économique dans un contexte d’absence d’économies d’échelle, avaient aussi souvent permis de gérer des sorties maitrisées de populations rurales hors du secteur agricole. A contrario, lorsqu’elles n’ont pas été mises en place à temps, des désastres sociaux ont suivi.

Les politiques de prix ou de soutien au revenu pourraient donc certainement jouer un rôle déterminant dans la création d’une nouvelle dynamique agricole. Ces éléments sont difficilement pris en charge dans le modèle de la FAO ; or nous avons vu qu’ils ont, dans le passé, directement agi sur la croissance de la productivité. Mais si cette hypothèse ne fait pas partie de la philosophie spontanée des experts et des options offertes par le modèle, on est fondé à la réintroduire pour l’avenir.

Tout n’est donc pas joué pour le secteur agricole en Afrique subsaharienne et on peut parier sur la possibilité de ruptures, qui pourraient changer la perspective. L’avenir n’est pas écrit et on peut penser que sur la base d’une modification de la manière dont les échanges internationaux, les rapports commerciaux avec les secteurs non-agricoles, les relations entre acteurs du système agro-alimentaire sont abordés, les dynamiques d’adoption d’innovations peuvent être grandement favorisées. Il nous faut donc trouver les moyens d’injecter de l’économie politique dans les scénarios prospectifs et savoir intégrer les leçons de l’histoire.


1 Sous-titre : Perspectives 2050 pour la sécurité alimentaire et la productivité agricole
2 Retrouvez l’intégralité de la note n° 8 d’octobre 2015 ainsi que les conclusions en suivant ce lien
http://www.fondation-farm.org/spip.php?article821

3 Chef de projet Politiques et marchés à FARM

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Paris, le jeudi 23 novembre 2017