Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
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Assurance-revenu : un filet de sécurité à l'envers



Daryll E. Ray, Harwood D. Schaffer, APAC



Un des principaux objectifs du Farm Bill, adopté il y a un peu plus d’un an, est de garantir aux farmers un filet de sécurité, afin de leur assurer un Chiffre d’Affaires minimum et un niveau de marges suffisant de manière à asseoir la compétitivité agricole américaine sur leur territoire, et à l’étranger.

Depuis 2002, la dimension contracyclique et surtout assurantielle du Farm Bill a pris de l’ampleur, affirmée par la montée en puissance des programmes d’assurance récolte/chiffre d’affaires visant à se prémunir de l’instabilité des marchés et des aléas climatiques. Ainsi l’Agriculture Act of 2014, en cours d’application, mise sur des programmes assurantiels multiples, complexes et contracycliques.

Dans un récent article de l’APAC que nous reproduisons ici
1, les deux experts Daryll E. Ray et Harwood D. Schaffer interrogent la finalité et les limites de l’assurance revenu aux Etats-Unis dans le cortège des instruments mis à la disposition des Farmers par le Farm Bill. Indispensable dans un contexte d’hypervolatilité, les filets de sécurité des revenus agricoles américains sous la forme d’assurances ne permettront pas de protéger les revenus des farmers en cas de prix bas sur plusieurs années consécutives de même qui si les prix s’effondrent en dessous des coûts de production. Comment alors légitimer auprès des Farmers et des contribuables une politique publique qui rémunère davantage quand le contexte ne s’y prête pas, et rémunère faiblement quand la situation exigerait l’inverse, questionnent les deux experts ?

Les mécanismes d’assurance peuvent apparaître comme des soins palliatifs, mais non réellement curatifs. Sûrement nécessaires et efficaces dans une certaine mesure, ils ne soulagent cependant qu’une fraction des agricultures du monde des symptômes chroniques dont elles souffrent et devraient être avant tout développés en complément pour pallier les risques auxquels font face les agriculteurs.


La rédaction de momagri



Dans le dernier numéro, nous avons examiné certains changements du programme assurance-récolte et en particulier l'assurance-revenu. Les défis auxquels le programme doit faire face viennent conjointement de la gauche et la droite, toutes deux souhaitant faire quelques suppressions au programme. Dans l'atmosphère controversée actuelle, revenons en arrière et réfléchissons à la justification d'un programme assurance-récolte subventionnée.

Le programme assurance-récolte, comme tout produit d'assurance est d'abord et avant tout un moyen de gérer le risque. Ainsi, la justification pour subventionner l'assurance-récolte n’est pas différente de celle des programmes des matières premières agricoles appliqués aux États-Unis depuis les années 1930. Chacun de ces programmes a été conçu pour protéger les agriculteurs contre les risques.

En outre, le programme assurance-récolte a recueilli un soutien significatif, car il procure moins de distorsions que les programmes traditionnels de matières premières. Mais laissons là les réflexions sur la distorsion des superficies cultivées et autres distorsions potentiellement engendrées par les programmes d'assurance-récolte. Dans ce papier, nous souhaitons nous concentrer sur la question de la gestion des risques.

Nous avons été critiqués parfois pour ne pas avoir suivi le mouvement de l'assurance-revenu des cultures. La justification est que les prix sont à un nouveau niveau et que la politique s’est déplacée au-delà des instruments politiques historiques et que nous devons nous concentrer sur la réalité de ce qui se passe au Congrès. Curieusement, c’est précisément la question de la gestion des risques qui nous préoccupe le plus à propos de l'assurance-revenu des cultures.

L’assurance-revenu est orientée vers le marché et lorsque les prix atteignent un haut niveau, le revenu par acre des agriculteurs est davantage protégé. Ainsi, elle suit le marché. En tant que protection contre une baisse de revenus sur une année, ce type d'assurance-récolte est parfait, et si on ajoute l'option prix période-récolte cela la rend encore plus lucrative. Tant que les prix restent au-dessus du coût de production, les producteurs sont bien protégés.

Alors, quel est le problème ? Le problème est de faire passer auprès des contribuables un produit d'assurance subventionné qui fournit des prestations aux agriculteurs fondées sur des prix, qui lorsque qu’ils sont en cours d'exercice sont au-dessus des coûts de production. Mis à part cela, nous nous interrogeons sur l'implicite, sinon l’explicite présomption que les prix moyens se maintiendront et qu’il y aura des baisses aléatoires et de courte durée.

Si nous regardons les prix dans une perspective à long terme, nous constatons quatre périodes au cours des 100 dernières années qui ont connu plusieurs années d'augmentation du prix des cultures, induites par la demande. Périodes pendant lesquelles les prix étaient supérieurs au coût de production : la première guerre mondiale, la seconde guerre mondiale, le début et le milieu des années 1970 lorsque les exportations américaines ont explosé, et la période récente où la demande de l'industrie de l'éthanol pour le maïs a augmenté de 500 millions de boisseaux par an.

Le reste du temps, les agriculteurs ont eu, chaque année, du mal à s’en sortir ; confrontés à de longues périodes de prix bas, ponctuées ici et là par d’importantes baisses de volumes susceptibles d’augmenter les prix. L’assurance-revenu ne fonctionne pas comme un outil de gestion des risques notamment quand les agriculteurs sont en train de perdre de l'argent par ce que les prix sont inférieurs aux coûts de production et que l’assurance-revenu, qui suit le marché, est également en dessous du coût de production.

Ce qui la rend attrayante pour certains analystes politiques est précisément ce que nous considérons comme une erreur fatale. Lorsque les prix sont inférieurs au coût de production, les agriculteurs doivent prendre une assurance - même un produit d'assurance subventionné - qui ne leur permet pas de couvrir le coût de production de leur culture, alors qu’il pourrait couvrir le coût de la prime d'assurance.

A certains moments les revenus augmentent, mais parfois encore en dessous du coût de production. Dans ce cas, l'assurance-revenu ne couvre rien et la part de la prime de l'agriculteur s’ajoute au coût de production de la récolte, de sorte qu'ils sont encore moins protégés que s’ils n’avaient aucune assurance.

Comme l’écrivent David Orden et Carl Zulauf dans leur article, « L'économie politique de la Farm Bill 2014 », (http://tinyurl.com/nomcm78 ) « les produits d'assurance ne traitent pas les risques de prix et de revenu pluriannuels ». Le résultat est que l'assurance-revenu devient un filet de sécurité à l'envers. Elle couvre grassement lorsque les revenus acre-par-culture sont élevés et inversement, voire pas du tout, lorsque les prix et les revenus sont au plus bas et ce pendant des années. Alors que c’est précisément dans ce cas que les agriculteurs ont le plus besoin de filet de sécurité.

Par conséquent, de notre point de vue, une politique qui paie quand c’est le moins nécessaire et mal quand c’est le plus nécessaire, n’est pas ce qu’il y a de mieux pour les contribuables ou les producteurs de céréales – et ce n’est pas un outil de gestion des risques. Dans l’esprit des personnes, gagner plus d’argent n’est pas un risque mais une opportunité. Le risque consiste à protéger la perte de revenu - et d’un point de vue politique il s’agit de protéger une perte potentielle de capacité de production pendant plusieurs années.

Il existe une assurance-récolte sur le rendement, et d'autres produits d'assurance qui méritent le soutien du public, mais nous ne sommes pas convaincus que l'assurance-revenus, telle qu'elle est actuellement configurée, le mérite.



1 Retrouvez l’intégralité de l’article en suivant ce lien http://agpolicy.org/weekcol/760.html


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Paris, le lundi 20 novembre 2017